Aurel Stein, les statues de poussière de l’oasis de Hotan et les chercheurs de Jade

Ruines des grottes aux mille Bouddhas de Bezeklik

Marc Aurel Stein est un personnage tout à fait fascinant, qui n’aura eu de cesse d’arpenter le monde sur les traces de Marco Polo et de la Route de la soie ; il n’y a qu’à lire son étonnant parcours pour voir à quel point cela restait chez lui une idée fixe. Archéologue hongrois de naissance, naturalisé britannique, il part en 1900 sur les routes de sables et obtiendra au soir de sa vie le sésame dont il avait toujours rêvé : avoir enfin l’autorisation de se rendre en Afghanistan, le bout de la route et surtout l’extrémité orientale de l’empire d’Alexandre le Grand. Passé Peshawar puis arrivé à Kaboul, il s’éteint brusquement une semaine plus tard.

Arrivé à l’oasis de Hotan (ou Khotan) en 1901, dans cette petite oasis chinoise ouïghoure (petite oasis de 116 000 habitants tout de même) bordant le sud du désert du Taklamakan, il découvre de bien étranges statues dans un pays sans pierre. C’est ce que nous raconte Colin Thubron dans L’ombre de la route de la soie avec une certaine émotion. Continue reading

Tyr et Sidon, vus de loin…

Photo © Carole Darchy

Tyr, Sidon, beaux noms, creux aujourd’hui, où chante seul le bruit de la mer, vous êtes morts, embaumés sous les citronniers et les orangers. Dans les vergers irrigués d’eau du Liban, si fraîche qu’y vivraient les truites, derrière les murs de terre ruineux, le présent, lui aussi, s’est écroulé. Ces deux villages de pêcheurs, Sour et Saïda, furent une fois toute l’histoire du monde ; l’essence de l’esprit méditerranéen, de la science venue de Chaldée, l’art décoratif, l’industrie et le commerce de la race blanche vécurent sur ces deux promontoires, deux mille ans avant le Christ. Cèdres destinés aux plafonds du Temple de Jérusalem et aux flottes du Pharaon, c’est ici que vous passâtes, débités en madriers. Que les muftis, évêques maronites, les patriarches orthodoxes se disputent les vieux os blanchis de ces reines-sœurs.

Paul Morand, 1938

Description de l’Arabie, d’après les observations et recherches faites dans le pays même [Carsten Niebuhr 1733-1815]

Voici deux tomes d’un livre paru en 1779 en français, originellement écrit en danois en 1772 (Beschreibung von Arabien pour le premier volume, Reisebeschreibung von Arabien und anderen umliegenden Ländern pour les deux seconds) par le géographe Carsten Niebuhr et dans le plus pur esprit des Lumières part à la rencontre des peuples vivant sur cette terre, pour en ramener une somme d’informations encyclopédique, dont certains extraits, vus depuis notre époque, ne manquent pas de cocasserie.

Accompagné de son ami naturaliste et élève de Linné Pehr Forsskål, il l’aidera à publier deux livres importants : 

La vie privée des Anciens par René Ménard

Voici une somme documentaire inestimable et d’une grande qualité sur l’histoire des civilisations. Également abondamment illustrée, la vie privée des anciens écrit par René Ménard est un ouvrage s’intéressant aux aspects sociaux des civilisations, composé à une époque où l’on est plutôt en mal de sensations et où se développe l’orientalisme et les plus grands cabinets de curiosités. En effet, l’ouvrage date de 1880, mais reste une source fiable et radicalement objective sur les comportements intimes des sociétés qui nous ont précédées. René Ménard, historien de l’art, est le parfait exemple du savant a réussi le pont entre deux sciences au travers de l’histoire ; l’art et la sociologie.
Sur Archive.org sont disponibles les quatre tomes de cette superbe œuvre:

  1. Les peuples
  2. La famille
  3. Le travail
  4. Les institutions

Pétales de Marguerite I

Florence

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Il aura fallu l’énergie d’une femme pour que je puisse enfin me dire que je pouvais lire et ne pas m’ennuyer dans les livres d’une femme (mis à part certes quelques uns d’Annemarie Schwarzenbach). Et quelles femmes ! La première est proche de mon cœur, la seconde en était aussi éloignée que possible, surtout après que l’on m’ait forcé à lire un de ses livres quand j’étais au lycée. La souvenir négatif n’en était que plus présent et marquant. C’est avec le marin de Gibraltar que j’ai plongé dans la lecture de Marguerite Duras et peut-être dans ce qui sera un renouveau de lecture pour moi. J’y suis allé confiant et je suis ressorti de là avec l’impression nette d’avoir touché quelque chose du doigt, une écriture à la fois fine et rêche, à la fois sensible et tragique. On m’a dit une fois que Duras était la plus américaine des écrivains français, il y a certainement quelque chose de ça.
Rarement, dans tout ce que j’ai lu, je n’ai lu un aussi beau texte sur la chaleur :

A Florence, combien fit-il ? Je ne sais pas. Pendant quatre jours, la ville fut en proie à un calme incendie, sans flammes, sans cris. Angoissée autant que par les pestes et les guerres, la population, pendant quatre jours, n’eut pas d’autre souci que de durer. Non seulement ce n’était pas une température pour les hommes, mais pour les bêtes non plus ce n’en était pas une. Au zoo, un chimpanzé en mourut. Et des poissons eux-mêmes en moururent, asphyxiés. Ils empuantissaient l’Arno, on parla d’eux dans les journaux. Le macadam des rues était gluant. L’amour, j’imagine était banni de la ville. Et pas un enfant ne dut être conçu pendant ces journées. Et pas une ligne ne dut être écrite en dehors des journaux qui, eux, ne titraient que sur ça. Et les chiens durent attendre des journées plus clémentes pour s’accoupler. Et les assassins durent reculer devant le crime, les amoureux se négliger. L’intelligence, on ne savait plus ce que ça voulait dire. La raison, écrasée, ne trouvait plus rien. La personnalité devint une notion très relative et dont le sens échappait. C’était encore plus fort que le service militaire. Et Dieu lui-même n’en avait jamais tant espéré. Le vocabulaire de la ville devint uniforme et se réduisit à l’extrême. Il fut pendant cinq jours le même pour tous. J’ai soif. Ça ne peut plus durer. Cela ne dura pas, cela ne pouvait pas durer, il n’y avait aucun exemple que cela eût duré plus de quelques jours. Dans la nuit du quatrième jour il y eut un orage. Il était temps. Et chacun, aussitôt, dans la ville, reprit sa petite spécialité. Moi non. J’étais encore en vacances.

Marguerite Duras, le marin de Gibraltar. 1952
Folio Gallimard pp. 31-32

Mots d’un vocabulaire oublié VIII

Avertissement: billet à haute teneur en mots rares et précieux, sauvés de l’oubli.

  1. 1er volet
  2. 2nd volet
  3. 3ème volet
  4. 4ème volet
  5. 5ème volet
  6. 6ème volet
  7. 7ème volet
  8. 8ème volet
  9. 9ème volet
  10. 10ème volet

Bucrane

Un bucrane (sans accent circonflexe) désigne un motif gravé représentant le crâne d’un bœuf dont les cornes sont enguirlandées de feuillages et que l’on trouve comme ornements de frises dans les ordres grecs. Les bucranes, ornements canoniques de l’ordre dorique depuis la Renaissance, sont placés ordinairement dans les métopes, ou intervalles qui séparent deux triglyphes. Leur signification est supposée rappeler les victimes offertes en sacrifice aux dieux. Il était encore beaucoup utilisé à la Renaissance.

Les bucranes se retrouvent très fréquemment dans les sépultures préhistoriques.

  • Paléolithique supérieur.- Le site de Saint-Germain-la-Rivière en France où le défunt, recroquevillé sous un caisson de dalles en pierre, est accompagné d’un bucrane et de ramures (Otte 2003)
  • Néolithique. – Manifestations religieuses ou l’on retrouve encore des modelages de bucranes et des chevilles osseuses de bovidés associés aux sépultures (Otte 1993)

À Rome, le bucrane se retrouve déjà sur les mausolées patriciens de l’époque républicaine (tombeau de Cecilia Metella) et reste en usage jusqu’à l’époque d’Hadrien. Selon F. Lemerle, il rapelle le sacrifice traditionnel (suovetaurile) qui accompagne les obsèques.

À la Renaissance, ce motif ne commence à être utilisé que par Michele Sanmicheli (Porta Nuova de Vérone, 1535). C’est Fra Giovanni Giocondo (1511), et après lui Serlio et Vignole qui, dans leurs commentaires-traduction du De architectura de Vitruve, associent le bucrane à l’ordre dorique.

Motif d’ornement sculpté : bucrane et deux études de statues (?) de femmes drapées. Oppenord Gilles-Marie (1672-1742)
© RMN / Madeleine Coursaget. Encre brune, lavis gris, pierre noire. Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques

Chrestomathie

Du grec ancien χρηστομάθεια, khrêstomátheia (« savoir utile »).
Anthologie de textes d’auteurs réputés classiques, notamment assemblée pour l’apprentissage d’une langue.

Chrysographie

Du grec ancien chrysos, or et graphein, écriture.
Art d’écrire en lettres d’or.

Burney MS 13, f. 1Burney MS 13, f. 1, British Library

Dactyle

Le dactyle (du grec ancien δάκτυλος dáktulos, « doigt ») est un pied, c’est-à-dire un élément métrique (un module rythmique) de la poésie grecque et latine au départ puis, par extension, de toutes les poésies dont le mètre est rythmique ou accentuel et non syllabique.

Il est composé d’une syllabe longue (ou accentuée pour les métriques accentuelles) suivie de deux syllabes brèves (ou atones). On symbolise le tout ainsi : _UU. Le dactyle est donc de rythme descendant, puisqu’il attaque par un temps fort. Par exemple, fōns ĕrăt (suivi d’une voyelle), en latin, forme un dactyle, de même que sándige en allemand. Dans le second cas, ce n’est pas la quantité syllabique qui compte mais l’opposition entre la voyelle tonique et les voyelles atones. La dénomination grecque de « doigt » résulte probablement1 d’une analogie avec les phalanges d’un doigt. La première phalange, plus longue, est suivie par deux phalanges plus courtes.

Note : en scansion, la marque de quantité vocalique (macron pour la longue et brève) compte pour la syllabe entière et non la seule voyelle qui la porte.

« Pseudo-Sénèque » : longtemps considéré comme un buste du philosophe stoïcien, ce portrait pourrait représenter un poète archaïque, peut-être Hésiode.
Copie romaine d’un original hellénistique, British Museum

Ecoinçon

Un écoinçon est un ouvrage de menuiserie ou de maçonnerie formant l’encoignure de l’embrasure d’une baie.
Dans le style gothique, on trouve cet élément aux angles des roses ou des rosaces formant des ouvertures de verrières décorées avec des écoinçons ajourés.
Un écoinçon est aussi une partie d’un tapis qui est située aux coins du champ.

Figure de Renommée nue pour écoinçon. Primatice (dit), Primaticcio Francesco (1504-1570)
© RMN / René-Gabriel Ojéda. Lavis bistre, plume (dessin)
Bayonne, musée Bonnat

Gnomon

Le mot gnomon est un mot latin qui veut dire aiguille de cadran solaire, venant du grec gnômôn qui désignait une règle ou ce qui sert de règle. Par dérivation un gnomon est le nom du plus simple cadran solaire : un bâton planté verticalement dans le sol, ou même encore plus simple : l’homme lui-même.

Le gnomon a donné son nom à la science des cadrans solaires : la gnomonique, ainsi qu’à la personne qui conçoit et réalise des cadrans : le gnomoniste.

Cadran solaire multiple en diptyque. Reinmann Paul (1557?-1609)
Paris, musée du Louvre

Le petit roman du désert

Philippe Frey est un drôle de type. Docteur en ethnologie, blond comme un champ de blé au soleil de midi, la voix douce d’un conteur, passionné de déserts et des modes de vie nomades, il sert en quelques pages un petit livre mettant en scène quatre personnages replacés dans leur milieu naturel, ou au contraire qui se sont fondus dans le désert : Thomas Edward Lawrence, Shéhérazade, Charles Foucault et Antoine de Saint-Exupéry. Personnages réels ou fantomatiques, chacun à sa manière a eu maille à partir avec le désert et a subi son influence au cœur de sa vie.
Celui qu’on croit silencieux et lisse n’est qu’un monde sans humains, mais tout sauf un lieu sans rien…

desert 01

Une heure avant l’aube, Dinarzade ma sœur, me réveille comme prévu.

Elle a veillé les yeux ouverts toute la nuit. Émoustillée certes par la vision de sa sœur faisant l’amour au sultan au début de la nuit. Mais très étrangement, sa présence ajoutait justement à la tension de la soirée. Car chacun, Shahriyar comme moi, était peut-être transporté par cette débauche d’étrangeté, de désir, de sourde angoisse qu’on pouvait sentir du seul fait de la présence de ma sœur. Un corps ne sécrète-t-il pas des milliards de substances qui appellent au désir ? Plus on sent cette envie d’amour chez un être, plus celui-ci devient attirant. Alors que celui qui n’est que beau et qui ne dégage rien, ne séduira personne.
Le désert catalyse ces envies et les fait rejaillir. Plus fortes que jamais ! Encore plus étrange : même seul dans un désert, on peut s’enivrer du vide comme du parfum d’une femme. Ce peut être la douceur d’un nuit comme celle-ci qui enjoint à s’y sentir bien. On caressera le sable doux avec ses doigts, les laissant courir sur sa tiédeur. On peut aussi laisser le souffle doux du vent caresser sa peau et, par les changements de température, le laisser vous faire frissonner… Ou au contraire, une chaleur torride obligera le corps à extraire de lui toutes ses ressources… et mêmes ses hormones de plaisir. Car si on souffre horriblement, c’est un peu une « sorte » de plaisir également. Sans une certaine dose de plaisir, on ne peut d’ailleurs probablement pas supporter la douleur. Ces sensations si opposées sont générées par les mêmes mécanismes. Simplement l’esprit l’ignore. La tête pense que la douleur est mauvaise. Et que le plaisir est bon.
L’essentiel est peut-être surtout d’avoir des sensations extrêmement fortes. Ne penses-tu pas ?

Le plus à craindre est d’en revenir, de souffrir de son absence, le manque terrible du désert connu comme un femme…

Retour sur terre au pays des hommes ! Si différents, mais justement si « humains » qu’ils en puent la sueur, le bouc et qu’ils en ont les mains rêches comme l’écorce d’un bout de bois.

Philippe Frey, Le petit roman du désert
Editions du Rocher

Des cinq points en amours

De retour du château d’Ecouen pour une visite théâtralisée avec la troupe du Théâtre de la Vallée, je découvre avec un certain plaisir ces quelques mots susurrés de Clément Marot, celui qui fut protestant sans grandement le dire et grand coquin sans grandement le cacher…

Fleur de quinze ans (si Dieu vous sauve et gard)
J’ai en amours trouvé cinq points exprès :
Premièrement, il y a le regard,
Puis le devis, et le baiser après ;
L’attouchement le baiser suit de près,
Et tous ceux-là tendent au dernier point,
Qui est, et quoi ? Je ne le dirai point :
Mais s’il vous plaît en ma chambre vous rendre,
Je me mettrai volontiers en pourpoint,
Voire tout nu, pour le vous faire apprendre.

Comment Pantagruel rencontra ung Lymousin qui contrefaisoit le Françoys (car le pauvre Lymousin se conchyoit toutes ses chausses)

On ne le dira jamais assez, Rabelais est fin littérateur, merveilleux raconteur d’histoires. En cherchant le mot « dilucule » qui se trouve être le moment opposé au crépuscule, je suis tombé sur cet extrait de Pantagruel tel qu’il a été écrit  en 1532, sans translittération du français de l’époque. Pas besoin de commenter le texte, il est assez éloquent. Le français de l’époque est tout de même assez compréhensible et on découvre un Rabelais défenseur de la langue parlée.

Illustration des Songes drolatiques de Pantagruel

Quelque jour, que Pantagruel se pourmenoit après soupper avecques ses compaignons par la porte dont l’on va à Paris, il rencontra ung eschollier tout jolliet, qui venoit par icelluy chemin; et, après qu’ilz se furent saluez, luy demanda : ” Mon amy, dont viens tu à ceste heure ? “. L’eschollier luy respondit : ” De l’alme, inclyte et célèbre académie que l’on vocite Lutèce.
- Quest-ce à dire ? dist Pantagruel à ung de ses gens.
- C’est (respondit-il), de Paris.
- Tu viens duncques de Paris, dist il. Et à quoy passez vous le temps, vous aultres, messieurs estudians audict Paris ?
Respondit l’eschollier : ” Nous transfrétons la Séquane au dilucule et crépuscule; nous déambulons par les compites et quadriviez de l’urbe; nous despumons la verbocinatiun latiale , et, comme verisimiles amorabundes, captons la bénévolence de l’omnijuge, omniforme, et omnigène sexe féminin. Certaines diécules, nous invisons les lupanares de Champgaillard, de Matcon, de Cul-de-Sac, de Bourbon, de Huslieu, (…) puis, cauponizons ès tabernes méritoires de la Pomme de Pin, de la Magdaleine, et de la Mulle, belles spatules vervecines, perforaminées de pétrosil. Et si, par forte fortune, y a rarité ou pénurie de pécune en nos marsupiez, et soyent exhaustez de métal ferruginé, pour l’escot nous dimittons nos codices et vestez oppignerées, prestulans les tabellaires à venir des Pénates et Larez patrioticques. ”
A quoy Pantagruel dist : ” Quel diable de langaige est cecy ? Par Dieu, tu es quelque hérétique.
- Seignor non, dist l’eschollier (…)
- Et bren, bren ! dist Pantagruel, qu’est ce que veult dire ce fol ? Je croy qu’il nous forge icy quelque langaige diabolique, et qu’il nous cherme comme enchanteur . ”
A quoy dist ung de ses gens : ” Seigneur, sans nulle doubte, ce gallant veult contrefaire la langue des Parisiens; mais il ne faict que escorcher le latin, et cuyde ainsi pindariser, et il luy semble bien qu’il est quelque grand orateur en Francoys, parce qu’il dédaigne l’usance commun de parler. ” A quoy dist Pantagruel : ” Est-il vray ? ” L’eschollier respondit : ” Seigneur, mon génie n’est point apte nate à ce que dit ce flagitiose nébulon, pour escorier la cuticule de nostre vernacule Gallicque, mais vice versement je gnave opère, et par vèles et rames, je me énite de le locupléter de la redundance latinicome.
- Par Dieu, dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais devant, responds moy : dont es tu ? ” A quoy dist l’eschollier : ” L’origine primève de mes aves et ataves fut indigène des régions lémovicques, où requiesce le corpore de l’agiotate sainct Martial.
- J’entends bien, dist Pantagruel. Tu es Lymousin, pour tout potaige. Et tu veulx icy contrefaire le Parisien. Or viens çà, que je te donne ung tour de peigne ! ” Lors le print à la gorge, luy disant : ” Tu escorches le latin : par sainct Jehan, je te feray escorcher le renard ; car je te escorcheray tout vif. ”
Lors commença le pauvre Lymousin à dire : ” Vée dicou, gentilastre ! Ho, sainct Marsault, adjouda my ! Hau, hau, laissas à quau, au nom de Dious, et ne me touquas grou ! ” A quoy dist Pantagruel : ” A ceste heure parles tu naturellement.. ” Et ainsi le laissa : car le pauvre Lymousin se conchyoit toutes ses chausses.

Rabelais, Pantagruel (1532) Chapitre VI

La nostalgie de cette langue ou de cette voix

Ce soir, à la radio, chantait la voix d’André Gide, vieux monsieur vénérable de quatre-vingt ans s’insurgeant contre la colonisation du Congo par la France et ses compagnies de transformation du caoutchouc qui n’hésitaient pas à massacrer les populations pour préserver leurs intérêts. Il y avait dans sa voix une majesté, un je-ne-sais-quoi de profondément plaisant, ce ton qui fait qu’on pourrait l’écouter parler pendant des heures, quel que soit le sujet. Il y avait cette façon de dire les choses également dans les voix de Sacha Guitry ou de Louis Jouvet, avec emphase, ou neutralité mais la langue était belle et chantante.

Parmi ces messieurs avec des voix, des mots, une diction, il y avait également Noël Roquevert ou Raymond Bussières le gouailleur…
Aujourd’hui, qui peut se targuer d’avoir cette langue, à part quelques uns comme Alain Badiou… Je n’ai même pas d’autres exemples sous la main.
Mais en parlant de voix, avez-vous remarqué cette voix de tueuse et ce regard terriblement sensuel d’Anna Calvi, découverte au Grand Journal ? On ne sort pas indemne de cette Moulinette qui n’est pas sans rappeler Chris Isaac ou Nick Cave.

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