Pétales de Marguerite I

Florence

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Il aura fallu l’énergie d’une femme pour que je puisse enfin me dire que je pouvais lire et ne pas m’ennuyer dans les livres d’une femme (mis à part certes quelques uns d’Annemarie Schwarzenbach). Et quelles femmes ! La première est proche de mon cœur, la seconde en était aussi éloignée que possible, surtout après que l’on m’ait forcé à lire un de ses livres quand j’étais au lycée. La souvenir négatif n’en était que plus présent et marquant. C’est avec le marin de Gibraltar que j’ai plongé dans la lecture de Marguerite Duras et peut-être dans ce qui sera un renouveau de lecture pour moi. J’y suis allé confiant et je suis ressorti de là avec l’impression nette d’avoir touché quelque chose du doigt, une écriture à la fois fine et rêche, à la fois sensible et tragique. On m’a dit une fois que Duras était la plus américaine des écrivains français, il y a certainement quelque chose de ça.
Rarement, dans tout ce que j’ai lu, je n’ai lu un aussi beau texte sur la chaleur :

A Florence, combien fit-il ? Je ne sais pas. Pendant quatre jours, la ville fut en proie à un calme incendie, sans flammes, sans cris. Angoissée autant que par les pestes et les guerres, la population, pendant quatre jours, n’eut pas d’autre souci que de durer. Non seulement ce n’était pas une température pour les hommes, mais pour les bêtes non plus ce n’en était pas une. Au zoo, un chimpanzé en mourut. Et des poissons eux-mêmes en moururent, asphyxiés. Ils empuantissaient l’Arno, on parla d’eux dans les journaux. Le macadam des rues était gluant. L’amour, j’imagine était banni de la ville. Et pas un enfant ne dut être conçu pendant ces journées. Et pas une ligne ne dut être écrite en dehors des journaux qui, eux, ne titraient que sur ça. Et les chiens durent attendre des journées plus clémentes pour s’accoupler. Et les assassins durent reculer devant le crime, les amoureux se négliger. L’intelligence, on ne savait plus ce que ça voulait dire. La raison, écrasée, ne trouvait plus rien. La personnalité devint une notion très relative et dont le sens échappait. C’était encore plus fort que le service militaire. Et Dieu lui-même n’en avait jamais tant espéré. Le vocabulaire de la ville devint uniforme et se réduisit à l’extrême. Il fut pendant cinq jours le même pour tous. J’ai soif. Ça ne peut plus durer. Cela ne dura pas, cela ne pouvait pas durer, il n’y avait aucun exemple que cela eût duré plus de quelques jours. Dans la nuit du quatrième jour il y eut un orage. Il était temps. Et chacun, aussitôt, dans la ville, reprit sa petite spécialité. Moi non. J’étais encore en vacances.

Marguerite Duras, le marin de Gibraltar. 1952
Folio Gallimard pp. 31-32

Mots d’un vocabulaire oublié VIII

Avertissement: billet à haute teneur en mots rares et précieux, sauvés de l’oubli.

  1. 1er volet
  2. 2nd volet
  3. 3ème volet
  4. 4ème volet
  5. 5ème volet
  6. 6ème volet
  7. 7ème volet
  8. 8ème volet
  9. 9ème volet

Bucrane

Un bucrane (sans accent circonflexe) désigne un motif gravé représentant le crâne d’un bœuf dont les cornes sont enguirlandées de feuillages et que l’on trouve comme ornements de frises dans les ordres grecs. Les bucranes, ornements canoniques de l’ordre dorique depuis la Renaissance, sont placés ordinairement dans les métopes, ou intervalles qui séparent deux triglyphes. Leur signification est supposée rappeler les victimes offertes en sacrifice aux dieux. Il était encore beaucoup utilisé à la Renaissance.

Les bucranes se retrouvent très fréquemment dans les sépultures préhistoriques.

  • Paléolithique supérieur.- Le site de Saint-Germain-la-Rivière en France où le défunt, recroquevillé sous un caisson de dalles en pierre, est accompagné d’un bucrane et de ramures (Otte 2003)
  • Néolithique. – Manifestations religieuses ou l’on retrouve encore des modelages de bucranes et des chevilles osseuses de bovidés associés aux sépultures (Otte 1993)

À Rome, le bucrane se retrouve déjà sur les mausolées patriciens de l’époque républicaine (tombeau de Cecilia Metella) et reste en usage jusqu’à l’époque d’Hadrien. Selon F. Lemerle, il rapelle le sacrifice traditionnel (suovetaurile) qui accompagne les obsèques.

À la Renaissance, ce motif ne commence à être utilisé que par Michele Sanmicheli (Porta Nuova de Vérone, 1535). C’est Fra Giovanni Giocondo (1511), et après lui Serlio et Vignole qui, dans leurs commentaires-traduction du De architectura de Vitruve, associent le bucrane à l’ordre dorique.

Motif d’ornement sculpté : bucrane et deux études de statues (?) de femmes drapées. Oppenord Gilles-Marie (1672-1742)
© RMN / Madeleine Coursaget. Encre brune, lavis gris, pierre noire. Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques

Chrestomathie

Du grec ancien χρηστομάθεια, khrêstomátheia (« savoir utile »).
Anthologie de textes d’auteurs réputés classiques, notamment assemblée pour l’apprentissage d’une langue.

Chrysographie

Du grec ancien chrysos, or et graphein, écriture.
Art d’écrire en lettres d’or.

Burney MS 13, f. 1Burney MS 13, f. 1, British Library

Dactyle

Le dactyle (du grec ancien δάκτυλος dáktulos, « doigt ») est un pied, c’est-à-dire un élément métrique (un module rythmique) de la poésie grecque et latine au départ puis, par extension, de toutes les poésies dont le mètre est rythmique ou accentuel et non syllabique.

Il est composé d’une syllabe longue (ou accentuée pour les métriques accentuelles) suivie de deux syllabes brèves (ou atones). On symbolise le tout ainsi : _UU. Le dactyle est donc de rythme descendant, puisqu’il attaque par un temps fort. Par exemple, fōns ĕrăt (suivi d’une voyelle), en latin, forme un dactyle, de même que sándige en allemand. Dans le second cas, ce n’est pas la quantité syllabique qui compte mais l’opposition entre la voyelle tonique et les voyelles atones. La dénomination grecque de « doigt » résulte probablement1 d’une analogie avec les phalanges d’un doigt. La première phalange, plus longue, est suivie par deux phalanges plus courtes.

Note : en scansion, la marque de quantité vocalique (macron pour la longue et brève) compte pour la syllabe entière et non la seule voyelle qui la porte.

« Pseudo-Sénèque » : longtemps considéré comme un buste du philosophe stoïcien, ce portrait pourrait représenter un poète archaïque, peut-être Hésiode.
Copie romaine d’un original hellénistique, British Museum

Ecoinçon

Un écoinçon est un ouvrage de menuiserie ou de maçonnerie formant l’encoignure de l’embrasure d’une baie.
Dans le style gothique, on trouve cet élément aux angles des roses ou des rosaces formant des ouvertures de verrières décorées avec des écoinçons ajourés.
Un écoinçon est aussi une partie d’un tapis qui est située aux coins du champ.

Figure de Renommée nue pour écoinçon. Primatice (dit), Primaticcio Francesco (1504-1570)
© RMN / René-Gabriel Ojéda. Lavis bistre, plume (dessin)
Bayonne, musée Bonnat

Gnomon

Le mot gnomon est un mot latin qui veut dire aiguille de cadran solaire, venant du grec gnômôn qui désignait une règle ou ce qui sert de règle. Par dérivation un gnomon est le nom du plus simple cadran solaire : un bâton planté verticalement dans le sol, ou même encore plus simple : l’homme lui-même.

Le gnomon a donné son nom à la science des cadrans solaires : la gnomonique, ainsi qu’à la personne qui conçoit et réalise des cadrans : le gnomoniste.

Cadran solaire multiple en diptyque. Reinmann Paul (1557?-1609)
Paris, musée du Louvre

Le petit roman du désert

Philippe Frey est un drôle de type. Docteur en ethnologie, blond comme un champ de blé au soleil de midi, la voix douce d’un conteur, passionné de déserts et des modes de vie nomades, il sert en quelques pages un petit livre mettant en scène quatre personnages replacés dans leur milieu naturel, ou au contraire qui se sont fondus dans le désert : Thomas Edward Lawrence, Shéhérazade, Charles Foucault et Antoine de Saint-Exupéry. Personnages réels ou fantomatiques, chacun à sa manière a eu maille à partir avec le désert et a subi son influence au cœur de sa vie.
Celui qu’on croit silencieux et lisse n’est qu’un monde sans humains, mais tout sauf un lieu sans rien…

desert 01

Une heure avant l’aube, Dinarzade ma sœur, me réveille comme prévu.

Elle a veillé les yeux ouverts toute la nuit. Émoustillée certes par la vision de sa sœur faisant l’amour au sultan au début de la nuit. Mais très étrangement, sa présence ajoutait justement à la tension de la soirée. Car chacun, Shahriyar comme moi, était peut-être transporté par cette débauche d’étrangeté, de désir, de sourde angoisse qu’on pouvait sentir du seul fait de la présence de ma sœur. Un corps ne sécrète-t-il pas des milliards de substances qui appellent au désir ? Plus on sent cette envie d’amour chez un être, plus celui-ci devient attirant. Alors que celui qui n’est que beau et qui ne dégage rien, ne séduira personne.
Le désert catalyse ces envies et les fait rejaillir. Plus fortes que jamais ! Encore plus étrange : même seul dans un désert, on peut s’enivrer du vide comme du parfum d’une femme. Ce peut être la douceur d’un nuit comme celle-ci qui enjoint à s’y sentir bien. On caressera le sable doux avec ses doigts, les laissant courir sur sa tiédeur. On peut aussi laisser le souffle doux du vent caresser sa peau et, par les changements de température, le laisser vous faire frissonner… Ou au contraire, une chaleur torride obligera le corps à extraire de lui toutes ses ressources… et mêmes ses hormones de plaisir. Car si on souffre horriblement, c’est un peu une « sorte » de plaisir également. Sans une certaine dose de plaisir, on ne peut d’ailleurs probablement pas supporter la douleur. Ces sensations si opposées sont générées par les mêmes mécanismes. Simplement l’esprit l’ignore. La tête pense que la douleur est mauvaise. Et que le plaisir est bon.
L’essentiel est peut-être surtout d’avoir des sensations extrêmement fortes. Ne penses-tu pas ?

Le plus à craindre est d’en revenir, de souffrir de son absence, le manque terrible du désert connu comme un femme…

Retour sur terre au pays des hommes ! Si différents, mais justement si « humains » qu’ils en puent la sueur, le bouc et qu’ils en ont les mains rêches comme l’écorce d’un bout de bois.

Philippe Frey, Le petit roman du désert
Editions du Rocher

Des cinq points en amours

De retour du château d’Ecouen pour une visite théâtralisée avec la troupe du Théâtre de la Vallée, je découvre avec un certain plaisir ces quelques mots susurrés de Clément Marot, celui qui fut protestant sans grandement le dire et grand coquin sans grandement le cacher…

Fleur de quinze ans (si Dieu vous sauve et gard)
J’ai en amours trouvé cinq points exprès :
Premièrement, il y a le regard,
Puis le devis, et le baiser après ;
L’attouchement le baiser suit de près,
Et tous ceux-là tendent au dernier point,
Qui est, et quoi ? Je ne le dirai point :
Mais s’il vous plaît en ma chambre vous rendre,
Je me mettrai volontiers en pourpoint,
Voire tout nu, pour le vous faire apprendre.

Comment Pantagruel rencontra ung Lymousin qui contrefaisoit le Françoys (car le pauvre Lymousin se conchyoit toutes ses chausses)

On ne le dira jamais assez, Rabelais est fin littérateur, merveilleux raconteur d’histoires. En cherchant le mot « dilucule » qui se trouve être le moment opposé au crépuscule, je suis tombé sur cet extrait de Pantagruel tel qu’il a été écrit  en 1532, sans translittération du français de l’époque. Pas besoin de commenter le texte, il est assez éloquent. Le français de l’époque est tout de même assez compréhensible et on découvre un Rabelais défenseur de la langue parlée.

Illustration des Songes drolatiques de Pantagruel

Quelque jour, que Pantagruel se pourmenoit après soupper avecques ses compaignons par la porte dont l’on va à Paris, il rencontra ung eschollier tout jolliet, qui venoit par icelluy chemin; et, après qu’ilz se furent saluez, luy demanda : ” Mon amy, dont viens tu à ceste heure ? “. L’eschollier luy respondit : ” De l’alme, inclyte et célèbre académie que l’on vocite Lutèce.
- Quest-ce à dire ? dist Pantagruel à ung de ses gens.
- C’est (respondit-il), de Paris.
- Tu viens duncques de Paris, dist il. Et à quoy passez vous le temps, vous aultres, messieurs estudians audict Paris ?
Respondit l’eschollier : ” Nous transfrétons la Séquane au dilucule et crépuscule; nous déambulons par les compites et quadriviez de l’urbe; nous despumons la verbocinatiun latiale , et, comme verisimiles amorabundes, captons la bénévolence de l’omnijuge, omniforme, et omnigène sexe féminin. Certaines diécules, nous invisons les lupanares de Champgaillard, de Matcon, de Cul-de-Sac, de Bourbon, de Huslieu, (…) puis, cauponizons ès tabernes méritoires de la Pomme de Pin, de la Magdaleine, et de la Mulle, belles spatules vervecines, perforaminées de pétrosil. Et si, par forte fortune, y a rarité ou pénurie de pécune en nos marsupiez, et soyent exhaustez de métal ferruginé, pour l’escot nous dimittons nos codices et vestez oppignerées, prestulans les tabellaires à venir des Pénates et Larez patrioticques. ”
A quoy Pantagruel dist : ” Quel diable de langaige est cecy ? Par Dieu, tu es quelque hérétique.
- Seignor non, dist l’eschollier (…)
- Et bren, bren ! dist Pantagruel, qu’est ce que veult dire ce fol ? Je croy qu’il nous forge icy quelque langaige diabolique, et qu’il nous cherme comme enchanteur . ”
A quoy dist ung de ses gens : ” Seigneur, sans nulle doubte, ce gallant veult contrefaire la langue des Parisiens; mais il ne faict que escorcher le latin, et cuyde ainsi pindariser, et il luy semble bien qu’il est quelque grand orateur en Francoys, parce qu’il dédaigne l’usance commun de parler. ” A quoy dist Pantagruel : ” Est-il vray ? ” L’eschollier respondit : ” Seigneur, mon génie n’est point apte nate à ce que dit ce flagitiose nébulon, pour escorier la cuticule de nostre vernacule Gallicque, mais vice versement je gnave opère, et par vèles et rames, je me énite de le locupléter de la redundance latinicome.
- Par Dieu, dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais devant, responds moy : dont es tu ? ” A quoy dist l’eschollier : ” L’origine primève de mes aves et ataves fut indigène des régions lémovicques, où requiesce le corpore de l’agiotate sainct Martial.
- J’entends bien, dist Pantagruel. Tu es Lymousin, pour tout potaige. Et tu veulx icy contrefaire le Parisien. Or viens çà, que je te donne ung tour de peigne ! ” Lors le print à la gorge, luy disant : ” Tu escorches le latin : par sainct Jehan, je te feray escorcher le renard ; car je te escorcheray tout vif. ”
Lors commença le pauvre Lymousin à dire : ” Vée dicou, gentilastre ! Ho, sainct Marsault, adjouda my ! Hau, hau, laissas à quau, au nom de Dious, et ne me touquas grou ! ” A quoy dist Pantagruel : ” A ceste heure parles tu naturellement.. ” Et ainsi le laissa : car le pauvre Lymousin se conchyoit toutes ses chausses.

Rabelais, Pantagruel (1532) Chapitre VI

La nostalgie de cette langue ou de cette voix

Ce soir, à la radio, chantait la voix d’André Gide, vieux monsieur vénérable de quatre-vingt ans s’insurgeant contre la colonisation du Congo par la France et ses compagnies de transformation du caoutchouc qui n’hésitaient pas à massacrer les populations pour préserver leurs intérêts. Il y avait dans sa voix une majesté, un je-ne-sais-quoi de profondément plaisant, ce ton qui fait qu’on pourrait l’écouter parler pendant des heures, quel que soit le sujet. Il y avait cette façon de dire les choses également dans les voix de Sacha Guitry ou de Louis Jouvet, avec emphase, ou neutralité mais la langue était belle et chantante.

Parmi ces messieurs avec des voix, des mots, une diction, il y avait également Noël Roquevert ou Raymond Bussières le gouailleur…
Aujourd’hui, qui peut se targuer d’avoir cette langue, à part quelques uns comme Alain Badiou… Je n’ai même pas d’autres exemples sous la main.
Mais en parlant de voix, avez-vous remarqué cette voix de tueuse et ce regard terriblement sensuel d’Anna Calvi, découverte au Grand Journal ? On ne sort pas indemne de cette Moulinette qui n’est pas sans rappeler Chris Isaac ou Nick Cave.

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Pour écrire un seul vers

summer ghosts

Je ne savais pas que Rilke avait écrit un roman, un seul roman, lui, le poète reconnu pour ses élégies, ses lettres ou ses relations avec la sulfureuse Lou-Andreas Salomé. En me renseignant un peu, je découvre ce roman au titre borgesien : Les Cahiers de Malte Laurids Brigge. La lecture de ce passage que je ne connaissais pas mais qui passe pour être connu invite à l’humilité, à la simplicité mais surtout à la naïveté dont doit faire preuve celui qui écrit. Ce que nous dit Rilke, c’est qu’il ne suffit pas d’avoir vécu, ou d’avoir souffert et de s’être pris des claques pour connaître le monde, un monde fait de dualités…

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge (1910)
Rainer Maria Rilke (1875-1926)

En parlant de Borges, je cite également ces très beaux mots que j’avais lu de lui dans l’Autre, tandis qu’il rencontre son double et qu’il sait qu’il devient progressivement aveugle :

Tu deviendras aveugle. Mais ne crains rien, c’est comme la longue fin d’un très beau soir d’été.

Ainsi naissent les plus belles histoires lorsque l’aube blanche grandit dans l’air froid

A la fin des journées d’hiver, tandis que la nuit envahit les longues heures froides, j’ouvre les pages de livres qui sont comme des grimoires décorés de runes anciennes, pleins de signes et de magie nordique. J’attends alors jusqu’au matin pour me souvenir des mots, regardant la lueur grimaçante du jour pointer au loin, éteignant les petites lumières qui donnent encore le jour au milieu des ténèbres.

Iceland

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Cette saga commence alors que le roi Hákon Adalsteinfóstri régnait sur la Norvège, et elle se passa vers la fin de sa vie. Il y avait un homme qui s’appelait Thorkell ; il était surnommé Skerauki ; il habitait le Súrnadalr, et avait rang de hersir. Il avait une femme qui s’appelait Ísgerdr, et trois enfants, des fils ; l’un s’appelait Ari, l’autre, Gísli, le troisième — c’était le plus jeune —, Thorjörn. Tous grandirent à la maison. Il y avait un homme qui se nommait Ísi ; il habitait dans le Nordmoerr, dans le fjord qui s’appelle Fibuli ; sa femme s’appelait Ingigerdr, et sa fille, Ingibjörg. Ari, le fils de Thorkell du Súrnadalr, la demanda en mariage, et elle lui fut accordée avec de grands biens. Il y avait un esclave qui s’appelait Kolr : il s’en alla avec elle [chez Ari]. Il y avait un homme qui s’appelait Björn le Blême ; c’était un berserkr(1). Il allait par le pays et provoquait les hommes en duel s’ils ne voulaient pas faire à son gré. Pendant l’hiver, il vint chez Thorkell du Súrnadalr. C’était Ari, son fils, qui dirigeait alors la ferme. Björn offrit à Ari de choisir entre deux choses : préférait-il se battre en duel contre lui dans l’îlot qui se trouve dans le Súrnadalr et s’appelle Stokkahólmr, ou bien voulait-il lui livrer sa femme ? Il choisit aussitôt de se battre, plutôt que de couvrir de honte et lui et sa femme. La rencontre aurait lieu dans un délai de trois nuits. À présent, le temps passe jusqu’à la rencontre sur l’îlot. Alors ils se battent, et pour conclure, Ari tombe et y laisse la vie. Björn considéra avoir remporté au combat et la terre et la femme. Gísli dit qu’il préfère périr que de laisser faire cela, qu’il veut se battre en duel contre Björn. Alors Ingibjörg prit la parole : « Ce n’est pas parce que j’ai été mariée à Ari que je n’aurais pas préféré t’appartenir. Kolr, mon esclave, possède une épée qui s’appelle Grásída(2) et tu vas lui demander qu’il te la prête car elle a la propriété de donner la victoire à celui qui s’en sert dans la bataille. » Il demanda l’épée à l’esclave, et l’esclave se fit prier pour la prêter. Gísli se prépara pour le duel, le combat eut lieu et se termina par la mort de Björn. Alors Gísli considéra qu’il avait remporté une grande victoire, et l’on dit qu’il demanda Ingibjörg en mariage, ne voulant pas laisser cette excellente femme sortir de la famille, et qu’il obtint. Il prit donc toute la propriété et devint un homme important. Là-dessus, son père mourut et Gísli reprit toute la propriété après lui. Alors il fit tuer tous ceux qui avaient accompagné Björn. L’esclave réclama son épée, et Gísli ne voulut pas la lui rendre : il lui offrit de l’argent à la place. Mais l’esclave ne voulut rien d’autre que son épée, et ne l’obtint pas. Celui lui déplut fort, et il se jeta sur Gísli : ce fut une grande blessure. En échange, Gísli frappa l’esclave à la tête avec Grásída, si fort que l’épée se brisa, mais le crâne en fut fendu, et l’un et l’autre tombèrent.

Iceland

Notes:
1 – On appelle ainsi les guerriers-fauves, clairement rattachés à l’idéologie odinique, qui entraient dans une sorte de fureur sacrée et se rendaient alors capables des plus invraisemblables exploits. Leur nom peut signifier qu’ils se battaient à découvert (sans chemise), mais, plus vraisemblablement, qu’ils étaient doués de la force d’un ours dont ils portaient la peau en guise d’armure (chemise d’ours).
2 – Voilà un des meilleurs exemples de tradition vénérable en Islande. Le nom de l’épée vient probablement de gnár (gris), couleur conventionnellement attribuée au fer et à l’acier dans kenningar (métaphores) des scaldes. Grásída signifierait alors : aux flancs gris. L’arme qui porte ce nom — tantôt épée, tantôt lance — se retrouve dans maintes sagas. On lui attribuait des propriétés merveilleuses, comme le dit précisément notre texte ; il était d’ailleurs très fréquent de donner un nom aux armes et de faire intervenir des sorciers pour présider à leur fabrication

Saga de Gísli Súrsson (Gísla saga Súrssonar) écrite entre 1270 et 1320.
Texte extrait de Sagas Islandaises, Gallimard La Pléiade, traduction et annotations de Régis Boyer
Traduction anglaise sur cette page.

Fanny Hill, une fille de joie

Fanny Hill, or Memoirs of a Woman of Pleasure, ou Mémoires d’une fille de joie est considéré comme le premier roman érotique. Écrit en 1749 par John Cleland tandis qu’il purgeait une peine de prison pour dettes, il renvoya son auteur en prison pour incitation à la débauche. Il fut interdit aux États-Unis jusqu’en 1966.
Il semblerait que l’auteur ait clairement fait un jeu de mots avec le nom du personnage principal puisque Fanny, c’est la vulve et Hill, un mamelon ou le Mont de Vénus. Tout un programme…
Le texte est intégralement disponible sur Gallica. Pour la petite histoire, Edouard-Henri Avril l’illustra et se spécialisa par la même occasion dans l’illustration érotique, d’un goût parfois douteux… On pourra lire également le texte d’Apollinaire sur l’œuvre.

Scène de chasse en blanc

Une demi-heure après, leur thé ingurgité, mes trois visiteurs prenaient congés. Je m’activai dehors à casser du bois pour le feu. Soudain, venant du bois, des coups de fusil retentirent dans le lointain ; un d’abord, puis un autre. Des coqs de bruyère s’envolèrent, effrayés par le bruit. Au sommet d’un pin, un geai fit entendre sa plainte. Ensuite, tout redevint calme. J’écoutai longuement pour voir si personne n’approchait, mais rien ne vint plus briser le silence.

contrast study 3

Sur le bas Ienisseï, la nuit tombe de très bonne heure. Rentré à l’intérieur de la cabane, je fis du feu dans le poêle et commençai à faire cuire ma soupe, sans cesser de guetter le moindre bruit venant du dehors. Je sentais, invisible, impalpable, la présence de la mort qui rôdait autour de moi, prête à tout moment à se découvrir sous un aspect imprévisible : l’homme, la bête, le froid, l’accident, la maladie… Face à elle j’étais seul, n’ayant pour seul recours que la vigueur de mes bras et de mes jambes, la précision de mon tir, la vivacité de mon esprit, et la Providence divine ! Plongé dans ces sombres réflexions, je ne m’aperçus pas du retour de l’étranger. Comme la veille, il apparut tout à coup sur le seuil. A travers la buée, je distinguai d’abord les yeux rieurs qui se détachaient sur le fin visage. Il entra dans la cabane et, avec un grand bruit, déposa dans un coin trois fusils.
- Deux chevaux, trois fusils, deux selles, deux boîtes de biscuits, un demi-paquet de thé, un sachet de sel, cinquante cartouches, deux paires de bottes, énuméra-t-il en riant. Bonne chasse aujourd’hui.

Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux
A travers la Mongolie interdite, 1920-1921
Editions Phebus Libretto

Ainsi commence le grand roman fantôme d’aventures…

Après