Le temps très lent des toutes petites choses #6

Le temps très lent des toutes petites choses #6

L’impression d’être envahi par le néant. Tout s’arrête, tout revient au repos. Après une semaine des plus tourmentées pendant laquelle je n’ose compter le nombre de kilomètres parcourus sur un territoire grand comme un département, les montagnes d’inquiétudes chassées, les kilotonnes de stress évacué, voici que tout semble s’être calmé. Comme les orages qui se sont dispersés, comme la nuit qui ne reviendra pas alors que le matin pointe le bout de son nez. Mais tout n’est que cycle ; ce qui semble avoir cessé reprendra. Les odeurs reviennent, l’envie revient, le désir revient, le corps se délie de ses nodosités qui l’empêchaient de s’ébattre. Les mésanges virevoltent à nouveau autour de la mangeoire dans un ballet de pépiements excités.

Je marche doucement, j’écoute la nature bruire et je regarde les plantes de mon jardin pousser tranquillement tandis que la terre profite à la fois de la chaleur de l’atmosphère, saturée d’humidité comme à chaque fois avant que l’orage n’éclate dans un air sous tension, et des trombes d’eau qui ont gorgé la terre argileuse d’une vie propice à faire de ce jardin, tant que cela dure, un microcosme tropical, où le bambou a fini par percer la terre pour se répandre en cannes démesurées, où la gunnera manicata étend ses immenses feuilles rigides hérissées de piquants sur l’herbe drue et où toute plante qui se trouvait un peu chétive à la sortie de l’hiver se voit désormais affublée d’une végétation hors-norme. Il paraît que l’été sera chaud, pour couronner le tout.

Les livres qui attendent sur ma table de nuit sont à nouveau parcourus et le thé emplit mon corps d’une chaleur qu’il est le seul à savoir prodiguer, élixir de vie et de tendresse. Il est temps à nouveau de prendre le temps, après avoir traversé les longues étendues des steppes inconnues. Et pour terminer, parce que la lecture est une fontaine qui ne se tarit jamais et qui me permet de construire des ponts entre le monde d’hier et celui qui est à venir, voici quelques mots en forme de métaphore, du superbe livre livre de Peter Frankopan, les routes de la soie.

On apprit qu’une vaste armée arrivait du plus profond de l’Asie pour assister les chevaliers occidentaux contre l’Égypte. Elle écrasait toute opposition sur sa route et venait au secours des croisés. L’identité de ces renforts ne faisait aucun doute : il s’agissait des hommes du Prêtre Jean, souverain d’un royaume immense, d’une fabuleuse richesse, dont les habitants comptaient les Amazones, les brahmanes, les tribus perdues d’Israël et tout un éventail de créatures mythiques ou semi-mythiques. De fait, le Prêtre Jean régnait sur une contrée qui n’était pas que chrétienne mais la plus proche possible du Ciel ici-bas. Les lettres qui commencèrent de paraître au XIIè siècle exprimaient clairement la magnificence et la gloire de son royaume. « Moi, le Prêtre Jean, je suis le souverain des souverains et je dépasse les rois de la terre entière par les richesses, la vertu et la puissance… Le lait et le miel coulent librement dans nos domaines ; le poison ne peut y faire de mal et les garrulantes grenouilles n’y coassent pas. Il n’y a ni scorpions, si serpents qui rampent dans l’herbe. » Il était riche en émeraudes, diamants, améthystes et autres pierres précieuses, ainsi qu’en poivre et élixirs détournant les maladies. Les rumeurs de son arrivée suffirent à infléchir les décisions prises en Égypte : que les croisés restent maîtres d’eux et leur victoire serait assurée.
Cela serait l’une des premières leçons pour les Européens dans leur expérience de l’Asie. Ne sachant que croire, ils accordaient grande foi aux rumeurs évoquant les relations ayant circulé durant des décennies après la défaite du sultan Ahmed Sanjar en Asie centrale, dans les années 1140. Cet événement avait suscité des idées follement alambiquées et optimistes sur ce qui pouvait se trouver au-delà de l’empire seldjoukide. Puisque la nouvelle avait d’abord parcouru le Caucase qu’une armée avançait comme le vent, les on-dit se muèrent bientôt en faits : on disait que des « mages » se dirigeaient vers l’ouest, munis de croix et de tentes portables qu’on pouvait ériger dans les églises. La libération de la chrétienté semblait imminente. Un clerc important de Damiette l’énonça sans équivoque, en prêchant que « David, roi des deux Indes, se hâtait à l’aide des chrétiens, escorté de peuples très féroces qui dévoreraient les Sarrasins sacrilèges comme des bêtes. »
On comprit vite l’inanité des ces relations. Le sourd grondement perceptible à l’orient n’était ni celui du Prêtre Jean, ni de son fils « le roi David », ni d’une armée chrétienne accourant au renfort de ses frères. Il précédait une arrivée bien différente. Ce qui se dirigeait vers les croisés — et vers l’Europe — ce n’était pas la voie du Ciel, mais un sentier semblant conduire droit en Enfer. C’étaient les Mongols qui la parcouraient au galop.

Photo d’en-tête © François Philipp

De l’inconvénient, cette fois-ci, de ne pas lire les préfaces, notices bibliographiques et autres notes de bas de page

De l’inconvénient, cette fois-ci, de ne pas lire les préfaces, notices bibliographiques et autres notes de bas de page

J’ai pris mon bain avec Charles de Foucauld. Si le pauvre homme entendait ça, il se retournerait dans sa tombe, lui qui a passé sa vie dans le désert à vivre dans la parole de Dieu. D’autant que le petit livre que j’étais en train de feuilleter s’appelle en toute simplicité « Désert ». Le lire dans mon bain est une manière de ne pas se dessécher.
Encore une fois, les textes sont la matière noble, mais les voir enrobés de préfaces, postfaces, notices, notices bibliographiques, notes et notes de bas de page, addenda et ex libris, est un bonheur dont j’ai du mal à ne pas me repaître. Je parlerai plus longuement de ce livre qui n’est en réalité que la sudation d’un ouvrage extraordinaire, quelques entrées spirituelles du Dictionnaire touareg-français écrit par le Père Charles Eugène de Foucauld de Pontbriand, écrit dans le Hoggar saharien et publié en quatre volumes par l’Imprimerie Nationale avec le concours du gouvernement général de l’Algérie en 1952.

Charles de Foucauld

Préfacé et annoté par le professeur au Collège de France Carlo Ossola, voici un extrait et sa note de bas de page d’une pureté parfaite et qui m’emmène encore sur de nouveaux chemins. Ces entrées de dictionnaire me font penser aux mots desséchés, arides, à cette prose de l’urgence et de la mort qui font de l’ouvrage de Michel Vieuchange, in Smarra, une des plus belles fulgurances qu’il m’ait été donné de lire.

Joindre, se joindre aux nuits, aux jours, aux bruits des caravanes, aux chants de l’amour, aux vents du désert, aux couleurs des sables : « tadarout sf. […] || air (vent insensible) ; faible courant  (faible mouvement de l’air dans une direction) || sign., en parlant de l’extérieur, un vent à peine perceptible, qui ne remue presque pas l’air et qui n’agite pas les feuilles ; et en parlant de l’intérieur d’une maison, sign. le faible courant d’air qui s’établit dans un appartement quand on ouvre des fenêtres qui se font face, sans qu’il y ait de vent au-dehors. La tadarout est toujours quelque chose de doux et d’agréable » ; mederouer vn. […] || briller d’un beau jaune (être brillant d’un beau jaune) || peut avoir pour sujet des personnes, des animaux ou des choses || se dit, p. ex., d’une personne dont le teint est d’une belle couleur vieil ivoire, d’un animal alezan1, d’un oiseau à plumage jaune, d’un objet d’or ou de laiton, d’un tissu, d’un peau, d’un objet quelconque qui sont d’un beau jaune, de blés, d’orges, de citrons, de grenades, de fleurs d’une belle couleur jaune, etc. ; se dit aussi d’une p., d’un an., d’une ch., d’un lieu, qui sont couverts ou remplis de ch. brillant d’un beau jaune, p. ex. d’une p. habillée de faune, d’un végétal couvert de fleurs jaunes ou de fruits jaunes, d’un pays couvert de blés mûrs, d’une région dont les végétaux sont de couleur jaune ou chargés de fruits jaunes ou de fleurs jaunes, etc. || être brillant (de beauté) ; être étincelant (de beauté) || p. ext. “être brillant (d’ornements ; de couleurs vives et variées) ; être étincelant (d’ornements ; de couleurs vives et variées)” ».

1. Ces définitions sont proches de certains vers des poèmes recueillis dans les Chants touaregs : « Je longe, sur ma chamelle alezan doré, les collines isolées de couleur crème / peu élevées qui sont en deçà du lit de la vallée ; / je veux arriver à la chute du jour dans la vallée en amont des têhaq » (« Émeghei ägg Oûragh » [Ibettenâten, 1880-1906], Hâte d’arriver près des femmes aimées [1905], in Charles de Foucauld, Chants touaregs, introduction de Dominique Casajus, Paris , Albin Michel, 1997, p. 288.

Charles de Foucauld, Désert
Rivages poche / Petite biblothèque, 2013

Photo d’en-tête © Brigitte Djajasasmita
(Hoggar, en arabe جبال هقار et en touareg Idurar Uhaggar, Algérie)