Mar 10 2010

Deät Lun

Photo © Stephan Ohlsen

Dans la langue vernaculaire, le Héligolandais (Halunder), on l’appelle simplement la terre, deät Lun.
Helgoland est un tout petit archipel composé de deux îles dont la superficie totale est de 4,2Km² et abrite quelques 1650 habitants.

L’île, située sur le territoire du länder de Schleswig-Holstein, en Allemagne donc, a servi de base sous-marine pendant la seconde guerre mondiale et par conséquent a été copieusement sulfatée par les Britanniques en 1946 avec 6 000 tonnes de TNT — ça fait environ 3,5 tonnes par habitant, ah oui, c’est beaucoup. Des plages de sables, des falaises de craie et de roches sédimentaires stratifiées impressionnantes, des phoques et des moutons, des maisons de pêcheurs en bois peintes de couleurs vives, Helgoland est un petit paradis vert dans la Baltique.

Photo © Juan Falque

Bref, tout ceci est très bucolique, je signe et je pars tout de suite.
Localisation sur Google Maps.


Jan 28 2010

Au soleil chantant de Sicile, sous les pierres des églises…

L’histoire dit que tout vient des moines capucins (Ordo Fratrum Minorum Capuccinorum) pour qui la mort revêtait un caractère expiatoire et finalement devint objet de vénération et de respect. La Sicile est terre de mystère, terre aride entourée d’une Méditerranée féconde et on imagine parfaitement ses petites cités silencieuses écrasées par le soleil entourées d’un voile de complot et de silence, et dans les rues escarpées de ces hameaux accrochées aux falaises passer les ombres de ces moines pour le moins peu avenants. Dès leur arrivée sur l’île, ils construisent des églises en calcaire blanc et d’après la tradition datant de Constantin, surélèvent ces bâtisses au-dessus d’excavations qu’on nomme catacombes, comme on peut en voir à Syracuse sous l’Eglise San Giovanni Evangelista. Constituées la plupart du temps en cimetières communautaires et en hypogées de droit privé, les premières catacombes, telles qu’on peut les visiter aujourd’hui en Sicile, sont des cryptes ouvertes au vent du large, battues par des vents chauds et sec et lorsque les corps des moines capucins décédés sont posés à même le sol de cette crypte, puis lavés au vinaigre, l’atmosphère et le temps font leur œuvre, desséchant les chairs plus vite qu’un processus de décomposition normal.

Les moines ayant découvert ces techniques de conservation vont développer leur savoir faire et redonner à leurs morts — en particulier aux prélats et dignitaires mais aussi aux riches donateurs — l’aspect de vivants dans ces caves pour le moins lugubres en creusant des loculi (niches) dans lesquels les cadavres sont maintenus dans les positions debout à l’aide de câbles et de crochets ou assise sur des trônes percés afin que la gravité permette la descente naturelle des organes en décomposition dans ces vespasiennes à usage unique… Le moins que l’on puisse dire c’est que ces moines ont développé une relation pour le moins étroite avec leurs morts, perfectionnant des techniques passées dans le langage courant des civilisations égyptiennes ou précolombiennes.

L’utilisation de ces lieux de mort a perduré jusqu’aux prémices du XXè siècle avec les très célèbres catacombes capucines (Localisation sur Google Maps) de l’église Santa Maria della Pace de Palerme, dans lesquels on peut voir aujourd’hui des centaines de corps alignés, vêtus de leurs plus beaux atours, souvent les yeux ouverts dans des expressions terrifiantes et dont la seule couleur de la peau et une certaine maigreur laissent penser que ces mannequins ne sont plus en vie. Le corps de la petite Rosalia Lombardo, décédée à l’âge de deux ans et embaumé par le célèbre Alfredo Salafia est aujourd’hui  encore une attraction, qui à mon sens relève plus de l’amusement ou de la performance que d’un rituel mortuaire véritablement “chrétien”.
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Jan 27 2010

Carnet de l’Île

J’aime mes carnets, et ça ne me dérange pas qu’on les lise…


Jan 26 2010

Celui qui ne voulait plus être un être humain, Buzz Aldrin et les Féroïens

Mattias est heureux. Ou plutôt, il est, simplement. Mieux, il est heureux mais se contente d’être, du coup, il ne sait pas qu’il est heureux. On entre dans son histoire tandis qu’il est adolescent, un jeune garçon paisible vivant à Stavanger, une grosse ville du Vestlandet, une région de Norvège côtière face à l’Atlantique, là où il neige plus rarement que dans les terres. Peu de questions se posent à lui et c’est presque tout naturellement qu’il rencontre sa première petite amie, Helle, avec qui il vit son premier amour, sa première passion et une multitude de premières fois. Près de lui, il y a aussi Jørn, son ami d’enfance. Pour lui, tout va, le bonheur est là. Il est porte une tenue de travail décorée de fleurs de magnolias et exerce la profession de jardinier.

Sur la stratégie de survie : Modèle fondamental pour mener une existence longue et heureuse. Le modèle en trois étapes.
Inspirez.
Expirez.
Répétez au besoin.

Photo © Polandeze

Seulement un jour, tout ne va pas si bien que ça. Mattias chante divinement bien, mais il refuse de devenir le chanteur attitré du groupe de Jørn. Et puis dans son appartement la vie se déroule paisiblement, jusqu’au jour où Helle lui avoue qu’elle a une liaison et qu’elle va le quitter. Alors Mattias décide de partir en tournée avec Jørn dans les îles Féroé, c’est le bon moment pour lui de faire un break et de se retrouver loin de chez lui. Les îles Féroé c’est plutôt tranquille comme endroit pour se refaire une santé, simplement il se retrouve en pleine nature il ne sait comment, parmi des moutons trempés par la pluie et les mains ensanglantées. Éloge de la fuite. Désenchantement et chute brutale. Mattias est littéralement tombé ici comme les anges déchus chutent à terre. Finalement, il a trouvé l’aubaine pour ne plus être un véritable être humain et commencé à tendre vers la disparition ; le désir d’anonymat prend corps dans un monde où être premier est souvent une vertu en soi, un fin absolue.

J’étais coincé à l’arrière de la voiture entre Anna et NN, et je me disais que j’étais décidément un abruti, moi qui croyais que les Féroé étaient un endroit idéal pour disparaitre car ici, les informations sur mon compte circulaient à une vitesse qui dépassait le mur du son. Les gens nous ont reconnu aux endroits les plus improbables du pays puisque nous étions peu et a priori bizarroïdes, quelque part entre la psychiatrie et la réalité, comme des espèces de mascottes en feutre qu’on aurait envie de serrer contre soi, voilà ce que je me disais — et j’étais en permanence présenté comme le dernier ex-dingo, un rôle que je m’efforçais d’interpréter à la perfection, à moins qu’il ne m’ait plus été nécessaire de jouer, je ne sais pas. Je sais juste que je laissais à contrecœur des traces derrière moi partout où j’allais, quand bien même je m’échinais à fouler le sol aussi précautionneusement que possible. Je jouais l’idiot et plus encore : j’étais un imbécile qui croyait pouvoir s’évaporer ici, au lieu de quoi j’étais un évaporé qui se faisait plus que jamais remarquer.

Photo © Stig Nygaard

Johan Harstad est un jeune écrivain et dramaturge norvégien, qui en est tout de même à sa cinquième œuvre publiée et avec ce gros livre de près de 500 pages, Buzz Aldrin, mais où donc es-tu passé ? (Buzz Aldrin, hvor ble det av deg i alt mylderet?) est une véritable ode au bonheur dans un monde agité. La chute de Mattias, le fait qu’il se retrouve dans une usine réaffectée en unité de soins post-psychiatrique dans la petite ville de Gjógv et l’histoire simple d’une vie qui passe, déracinée, détachée de tout ce qui pèse au quotidien, tout ceci ressemble à un brulot contre la vie désordonnée et fatigante, contre le vent et les marées des illusions d’un monde qui a parié sur l’indifférence et l’apparence. La lecture de ce livre donne envie d’être heureux et de ne pas se compromettre avec la mondanité trop facile, le monde qui ne vaut pas le coup, et même si parfois on a l’illusion de pouvoir s’en retrancher totalement, on finit toujours par être rattrapé, au moins par ses amis et sa famille, les gens proches, ceux à qui on ne peut demander de tirer définitivement un trait sur ce que nous sommes, de nous oublier et de nous aimer.

Il serait plus juste d’affirmer que nous avons un atteint un certain point en atteignant du même coup la fin de cette année, ça non plus je ne sais pas. Mais ce que je sais avec certitude, c’est que j’aimais être avec elle. Je crois que je suis tombé amoureux d’elle à force de passer du temps avec elle, et pas nécessairement en elle. Il est tout à fait probable que ma quête de l’autre était à ce point désespérée que, tôt ou tard, j’aurais tendu les bras vers la première personne qui se serait présentée à moi. Pire, je pense que je l’étais moi-même : désespéré.

Le livre d’Harstad donne un grand coup de pied dans la fatuité du monde et permet de respirer un grand coup et très fort. Un livre qui bruisse doucement comme le chant d’un ruisseau au cœur de la nature enneigée et silencieuse. Un livre qui dit les silences indicibles, qui redonne le sourire lorsque le désespoir nous étreint. Un livre qui tout simplement rend heureux.

Même Dieu n’aurait pas pu traverser l’enceinte de son église sans se faire remarquer.

Johan Harstad
Buzz Aldrin, mais où donc es-tu passé ?
Gaïa Editions, 512 pages, ISBN 978-2-84720-137-6


Jan 7 2010

Et nous reparlerons des gentilshommes de fortune…

Lire l’Île au trésor de Robert Louis Stevenson, personnage malingre à la santé fragile, porté à écrire sans fin sous les coups de boutoir de son épouse californienne, la suspecte Fanny Vandergrift Osbourne, lire ce roman d’aventures estampillé culte le soir sous les tentures de mon lit à baldaquin avait quelque chose de magique, c’était un peu comme faire ce que je n’ai pas fait enfant, lire ces romans d’aventures, de James Fenimore Cooper, Mark Twain, Jack London que je n’ai jamais lu parce que l’aventure, moi, vous savez… Non, moi je feuilletais des livres dans lesquels je m’extasiai sur les photos du Taj Mahal, les torii japonais dans la brume ou les neiges éternelles du Kilimandjaro ou alors je regardais encore et encore les photos que mon grand-père avait prises aux Antilles ou à la Réunion, mais les livres d’aventure, je n’ai pas été habitué. Alors je me suis dit qu’un jour, il fallait bien, et j’ai été transporté sur l’île du Squelette avec le jeune Jim Hawkins, le docteur Livesey et le chevalier Trelawney mais également le terrifiant Long John Silver, personnage haut en couleurs, vaniteux, ambitieux, charismatique et obstiné comme un beau diable.

L’Île au trésor, ce n’est pas vraiment un roman d’aventures sur la piraterie, ni même une chasse au trésor, mais une histoire de mutinerie, où une poignée d’hommes menés par Silver vont rivaliser de vilénies pour dégotter les 700.000 livres enterrées par l’horrible Flint ; revirements de situation, coup de théâtre, coups bas, Stevenson est un maître pour raconter cette histoire avec une langue fleurie et imagée à faire rêver les petits garçons, et les grands…

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Le capitaine Smollett se leva de son siège et vida les cendres de sa pipe dans le creux de sa main gauche.
« Est-ce tout ? demanda-t-il .
– C’est mon dernier mot, mille tonnerres ! jura John. Refusez, et la prochaine fois vous aurez affaire aux balles d’ mon mousquet !
– Très bien, dit le capitaine. Maintenant, vous allez m’écouter. Si vous vous présentez ici, un par un, et sans armes, je m’engage à vous mettre tous aux fers et à vous ramener en Angleterre pour y être jugés à la régulière. Si vous refusez mes conditions, laissez-moi vous dire qu’aussi vrai que je m’appelle Alexandre Smollett, et que j’ai hissé les couleurs de mon souverain, je m’engage à vous faire tous rôtir dans les flammes de l’enfer. Vous ne trouverez jamais le trésor. Vous êtes infichus de gouverner le navire — il n’y en a pas un parmi vous qui en soit capable. Vous n’êtes pas de taille à lutter avec nous — Gray, tantôt, a réussi à fausser compagnie à cinq de vos hommes. De plus, maître Silver, votre bateau est en fâcheuse posture ; il se trouve en effet sur une côte sous le vent, et vous allez l’apprendre à vos dépens. Je ne bougerai pas d’ici. Et j’ajoute que ce sont les dernières paroles que vous entendrez de moi. Car, la prochaine fois que je croiserai votre route, je vous collerai une balle dans le dos, par tous les saints. Déguerpissez mon gaillard. Levez le camp, je vous prie, et au pas de course encore. »
Le visage de Silver aurait mérité d’être peint : sous l’emprise de la colère, ses yeux semblaient jaillir de leurs orbites. Il éteignit sa pipe en la secouant violemment.
« Aidez-moi à m’ relever ! s’écria-t-il.
– N’y comptez pas, répondit le capitaine.
– Qui va m’aider à m’ relever ? » rugit-il.
Personne ne broncha. En grognant les pires imprécations, il se traîna jusqu’au porche où il parvint à se redresser et à reprendre sa béquille. Puis il cracha dans la source.
« Voilà c’ que j’ pense de vous ! s’écria-t-il. Avant une heure de temps, j’aurai défoncé vot’ vieux fortin comme une barrique d’ rhum ! Riez, mille tonnerres ! Riez tout votre soûl, car avant une heure vous rirez jaune. Et ceux qui mourront n’ s’ront pas les plus à plaindre !»

L’Île au Trésor, in Œuvres, tome 1
La Pléiade, Traduction Marc Porée

  1. Chants de marins sur les Gabiers d’artimon
  2. Illustrations par N.C. Wyeth