La hauteur des montagnes, la longueur des rivières…

La hauteur des montagnes, la longueur des rivières…

Tout commence par des citations qui résonnent étrangement en nous, des bouts de phrases tirés de livres qui racontent votre histoire à vous. Lorsque Kessel ou Bouvier parlent, c’est de vous dont ils parlent, c’est de votre enfance dont il est question. La preuve…

New and Improved View of the Comparative Heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers In The World. 1823

J’écoute d’abord Joseph Kessel, pour qui Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues… Puis un peu plus près de chez moi, de ma temporalité, Nicolas Bouvier, dans L’usage du monde. C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sais comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.

Et puis un jour, vous partez trop loin, ce qui vous parle, ce ne sont plus que les cartes elles-mêmes, elles vous ont envahi. Certaines sont affichées au-dessus de votre bureau, voire dans la salle de bain, au-dessus des toilettes, peut-être même dans votre chambre. Au-dessus de mon bureau se trouve un ancienne carte de Constantinople, entièrement écrite en français, où même les noms turcs sont transcrits dans un français de carnaval. Mais la carte est belle car c’est une vue panoramique du Bosphore. J’ai d’autres cartes qui apparaissent sur des miniatures persanes, des reproductions un peu grossières, achetées dans une toute petite boutique d’Istanbul, recouverte de feuilles de Corans enluminées, peintes et repeintes. Il me semble même que de là où je me trouve je peux entendre le muezzin entonner la prière du soir non loin de Sultanahmet. Ce sont les cartes qui vous ont happé, elles sont venues vous chercher et puis vous ne savez pas quoi faire de celle-ci. J’ai également un vieil atlas datant des années 50, aux feuilles jaunies, et dont certains noms de pays n’existent plus…

Entre le début et la fin du XIXème siècle, dans les atlas et sur les murs des écoles sont apparues de nouvelles cartes, des cartes d’un nouveau genre, des cartes qu’on appelle comparatives. Alors on y compare quoi sur ces cartes comparatives ? La longueur des fleuves et la hauteur des montagnes. Au premier abord, on comprend tout de suite que ces cartes comparatives mettent au même niveau deux des éléments géographiques dont les mesures sont les plus proches, mais ensuite, on se demande quelle raison étrange a pu pousser certains cartographes à constituer ce genre de cartes, car effectivement, ces choses-là n’ont rien à voir entre elles. Aussi bien je pourrais comprendre la mise en relation des montagnes avec la profondeur des fosses marines, mais comparer la hauteur des montagnes et la longueur des fleuves n’a à mon sens pas vraiment d’autre intérêt que de produire de belles cartes qui ont le mérite d’être captivantes, même si elles sont parfois difficiles à déchiffrer. C’est là toute la poésie de la chose, assembler des formes, des couleurs, des mesures, des légendes, pour en faire des objets d’une belle précision, même si toutefois, les cartes sont souvent fausses. Mais qui se soucie de leur véracité ? Tenons-nous en à la poésie.

Allons faire un tour parmi les plus belles d’entre elles. Toutes sont disponibles sur le site David Rumsey Map Collection, un des plus beaux sites de cartographies du web mondial. Prenons-en de tout petits morceaux pour les regarder de près et voir ce qu’elles ont à nous dire.

Cette première carte en français (Goujon et Andriveau) datant de 1836 montre les fleuves en partant du plus long, les sommets en partant du plus court ; l’imbrication des deux donne la forme de la carte. C’est une très belle carte avec beaucoup d’indications et de nombreux chiffres repris dans les colonnes latérales. A cette époque, le sommet le plus haut du monde est le Dhaulagiri.

1836 Andriveau Goujon Comparative Mountains and rivers chart

Sur cette carte, on peut constater que les deux comparaisons sont empilées l’une sur l’autre, ce qui a pour effet de les placer sur la même échelle. Un peu moins soignée que la précédente, elle est tout de même colorée et relativement précise.

A comparative view of the heights of the principal mountains and lengths of the principal rivers of the World; Fenner, 1835.

Cette fois-ci, les montagnes ne sont plus alignées les unes à côté des autres mais empilées, pour ne former qu’un seul et même sommet. Les fleuves sont mis à l’échelle mais pas forcément ordonnés, et ornent chaque côté de l’immense montagne représentée.

A Comparative View of the Heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers in the World, Dower, John Nicaragua; Teesdale, Henry, London, 1844

Celle-ci a la particularité de ne parler que de l’Écosse. Et comme l’Écosse, la couleur dominante en est le vert sombre… J’aime beaucoup cette carte car elle a un côté naturaliste assez pratique. En effet, les rivières descendent des montagnes et sont représentées dans une mise en relief assez intéressante.

A comparative view of the lengths of the principal rivers of Scotland. Comparative view of the height of the falls of Foyers and Corba Linn, Thomson, John, Lizars, William Home, Edinburgh, 1822

Celle-ci et la prochaine, ne sont en réalité qu’une seule et même carte. La première représente la partie est de l’hémisphère, la seconde la partie ouest. Cette fois-ci, ce ne sont plus simplement les montagnes et les rivières, mais également, les chutes d’eau, les îles également les lacs qui y sont représentés, le tout dans une mise en page élégante et assez efficace pour la compréhension des légendes et la lecture des informations.

A Comparative View Of The Principal Waterfalls, Islands, Lakes, Rivers and Mountains, In The Eastern Hemisphere; Martin, R.M.; Tallis, J. & F.; New York; 1851

A Comparative View Of The Principal Waterfalls, Islands, Lakes, Rivers and Mountains, In The Western Hemisphere; Martin, R.M.; Tallis, J. & F.; New York; 1851

Celle-ci et celle d’après sont les deux pages de deux graphiques différents. Mais ce ne sont plus vraiment des cartes, plutôt des graphiques.

Comparative heights of mountains; Worcester, Joseph E.; Boston; 1826

Comparative lengths of rivers; Worcester, Joseph E.; Boston; 1826

Cette carte a l’avantage d’être dans un excellent état, en plus d’être pliable. On peut voir les marges des plis écartés laissant entr’apercevoir la toile de jute qui sert de support aux jointures.

Comparative heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers Publisher William Darton

Encore une carte en deux hémisphères distincts. Mise en page sobre, bicolore, efficace, gracieuse…

Eastern Hemisphere; Mitchell, Samuel Augustus; Philadelphia; 1880.

Western Hemisphere; Mitchell, Samuel Augustus; Philadelphia; 1880.

Celle-ci est une de mes préférées, de par ses couleurs et sa pertinence. Sont listées les indications sur la végétation en fonction des différents massifs. La carte elle-même indique les types de végétation en fonction des latitudes. Elle contient un superbe petit synopsis des régions phyto-géographiques.

Geographical distribution of indigenous vegetation. The distribution of plants in a perpendicular direction in the torrid, temperate and frigid zones- Henfrey, Arthur, 1819-1859

Celle-ci intègre les longueurs des rivières et les hauteurs de montagne dans les espaces vides laissés par les arrondis des hémisphères.

Gray’s new map of the World in hemispheres, with comparative views of the heights of the principal mountains and lengths of the principal rivers on the globe, Gray, Frank Arnold, Houlton, Maine, 1885

Une autre version d’un type de carte déjà vu plus haut.

Heights Of The Principal Mountains In The World, Tanner, Henry S., Philadelphia, 1836

Une autre version encore…

Heights Of The Principal Mountains In The World. Lengths Of The Principal Rivers In The World, S. Augustus Mitchell, 1846

J’aime particulièrement celle-ci, pour son aspect monochrome, mais aussi pour la douceur des arrondis des légendes attribuées aux sommets. Elle est vraiment complète, puisque par continent, on peut retrouver facilement les montagnes et les fleuves décrits avec précision.

Johnson’s Chart of Comparative Heights of Mountains, and Lengths of Rivers of Africa … Asia … Europe …South America … North America; Johnson, A.J.; 1874.

Egalement une autre version d’un type de carte connu, un peu piquée, un peu jaunie…

Mountains & Rivers; Colton, G.W; 1856

Comparaison des deux hémisphères, de manière parfaitement symétrique.

Rand, McNally & Company’s indexed atlas of the world Western Hemisphere, Eastern Hemisphere, Rand McNally and Company, Chicago, 1897

Une autre version très colorée par continent, mais désormais rien que de très commun…

Table of the Comparative Heights of the Principal Mountains &c. in the World; Finley, Anthony, Philadelphia, 1831

Exactement la même, mais sous forme de graphiques…

Table of the Comparative Lengths of the Principal Rivers throughout the World; Finley, Anthony, Philadelphia, 1831.

Certainement la plus belle de toute, une carte riche, avec le bassin de certains fleuves significatifs, une carte qu’on aimerait bien avoir au-dessus de son bureau…

The World in Hemispheres with Comparative Views of the Heights of the Principal Mountains and Basins of the principal Rivers on the Globe, Fullarton, A. & Co., London and Edinburgh, 1872

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Du porphyre des montagnes de fumée, de Saint Polyeucte et de l’histoire secrète de Procope de Césarée

Du porphyre des montagnes de fumée, de Saint Polyeucte et de l’histoire secrète de Procope de Césarée

A peine refermé le livre de Stephen Greenblatt, Quattrocento, j’ai déjà le nez dans autre chose. Fasciné par l’histoire de Poggio Bracciolini qui a redécouvert le manuscrit de Lucrèce, ce n’est pas pour autant que l’envie se fait ressentir de lire le long poème épicurien du poète romain. Bien au contraire. Il faut se contraindre à ne pas se laisser dorloter par la facilité du quotidien et ne pas arrêter le mouvement tant qu’il est encore possible. S’arrêter c’est mourir. La nécrose de l’esprit, et tout ce qui en découle ; l’ombre, les ténèbres, la mort de soi et des autres par voie de conséquences.

Sur mes étagères traînait un livre que j’avais acheté uniquement à cause de son titre : Dans l’ombre de Byzance. L’auteur, un certain William Dalrymple, est un spécialiste de l’Inde et du Pakistan, de l’histoire coloniale britannique et fin connaisseur de l’histoire des Chrétiens d’Orient. Évidemment, il n’en fallait pas plus pour je me plonge dans cette lecture, mais comme tout bon livre, il faut parfois le laisser maturer sur son étagère, pour qu’il se bonifie, qu’il prenne la poussière et un peu d’âge, et en même temps un peu d’âme. Inévitablement, je fais des allers et retours entre les pages du livre, mon grand carnet rouge (Leuchtturm 1917 avec pages numérotées et index) et ma tablette, et je me laisse emporter dans une lecture/apprentissage qui peut durer des heures. Réveillé bien avant que mon réveil-matin ne m’extirpe du sommeil, je suis déjà en boule sur mon canapé, lové entre les coussins et les plaids, assis en tailleur et le nez entre les pages et l’écran. Internet est peut-être un instrument de malheur pour certains et un immense fourre-tout nauséabond en règle générale, mais pour moi, depuis que j’y ai fait mes premiers pas en 1996, je n’ai cessé d’y trouver une source d’inspiration et de connaissances dans laquelle il faut savoir naviguer pour ne pas se perdre et surtout, un puits sans fond dans l’imaginaire de l’histoire mondiale.
Le soleil s’est levé à l’instant même où je me suis mis debout et que j’ai étiré mon corps un feu fourbu. Je suis resté quelques instants là à admirer l’astre bienveillant sortir de son trou et me remplir de bonheur… Pendant quelques minutes, je suis resté ébloui par cette lumière aveuglante, incapable de me diriger dans la maison, mais tellement heureux. Ça ne tient finalement pas à grand-chose.

Giovanni Battista Piranesi - Les antiquités romaines - Tome 3 planche XIX - Grande urne de porphyre avec son couvercle touvé dans le mausolée de Sainte Hélène et actuellement dans le cloître de Saint Jean de Latran

Giovanni Battista Piranesi – Les antiquités romaines – Tome 3 planche XIX – Grande urne de porphyre avec son couvercle trouvé dans le mausolée de Sainte Hélène et autrefois conservé dans le cloître de Saint Jean de Latran à Rome, ayant vraisemblablement contenu les restes de l’impératrice Constance

Et je trouve encore le moyen de découvrir de nouvelles choses sur Istanbul, la ville-monde. Côté sombre et côté lumière. Certaines des pierres de Sainte-Sophie (Ἁγία Σοφία) proviendraient des côtes atlantiques françaises, d’autres du Mont Porphyre (pas celui du Canada). J’ai un peu de mal à en retrouver trace dans les sillons du net, mais il semblerait qu’il soit là question du Gebel Dokhan ( جبل الدخان, montagnes de fumée), un lieu isolé, unique au monde, dans lequel on trouve cette pierre rouge inimitable et d’une qualité exemplaire telle qu’on l’appelle Porphyre Impérial. Le Gebel Dokhan est situé à quelques 140 kilomètres du Nil, en plein cœur du désert de l’Égypte orientale, à 1600 mètres au-dessus du niveau de la mer. J’apprends également qu’en 2003, une exposition temporaire dans les salles de Louvre mettait le porphyre à l’honneur. Le porphyre est une pierre si noble qu’elle mérite qu’on s’y arrête quelques instants et qu’on en lise l’entrée dans le livre de Charles-Joseph Panckoucke ; Encyclopédie méthodique : Antiquités, Mythologie, Diplomatique des Chartres et Chronologie. Et il ne faut pas oublier que le mot lui-même est issu du grec πορφύρα qui désigne la couleur pourpre, par essence couleur impériale.

Saint Polyeucte rescussité

Saint Polyeucte ressuscité

On dit aussi que Justinien fit construire Sainte Sophie pour concurrencer une des plus belles églises de Constantinople : Saint Polyeucte (Polyeuktos). Il ne reste aujourd’hui rien d’autre de cette église que des chapiteaux éparpillés dans un jardin public et quelques arches dépassant du sol servant de latrines publiques. On parle d’un bâtiment carré de près de cinquante mètres de côté et certainement d’un toit charpenté plutôt que d’une coupole et de cinq nefs en tout. Les fondations de cette splendeur passée ont été redécouvert en 1964 au gré de fouilles archéologiques hasardeuses (photos de l’excavation, article en turc) et on sait de sources sures que certains de ses pilastres ont été remployés dans la façade du portail sud de Saint-Marc de Venise. Ils sont connus sous le nom de Pilastri Acritani (Pilastres d’Acre) qui viennent en réalité de Constantinople, suite au sac de la ville par les Croisés en 1204. Aujourd’hui, les quelques restes sont en train de retourner doucement à la terre dans l’indifférence générale qui traduit bien l’esprit dans lequel le gouvernement actuel se trouve en matière d’action culturelle.

Basilique Saint Marc de Venise - Pilastri Acritani

D’autres informations sur Les églises et monastères de Constantinople byzantine sur la revue Persée, dans la revue des études byzantines (1951).

Mosaïque de San Vitale de Ravenne - Portrait de l'impératrice Théodora

Mosaïque de San Vitale de Ravenne – Portrait de l’impératrice Théodora

 

Et puis j’ai trouvé quelques petites choses croustillantes, concernant notamment un certain Procope de Césarée (Προκόπιος ό Καισαρεύς) qui passa sa vie à décrire le règne de Justinien avec force détails et dans un style tenant plus de la propagande que du compte-rendu objectif tout au long de huit épais volumes (Les guerres de Justinien, les Édifices), et qui sur la fin de sa vie se compromit complètement dans un ouvrage qui ne fut publié pour la première fois qu’en 1623 à Lyon et qui fut exhumé auparavant, allez savoir pourquoi, des étagères poussiéreuses de la Bibliothèque Vaticane. On suppose que l’Histoire secrète devait circuler sous le manteau à l’époque de Procope, qui, après avoir passé son temps à servir une soupe tiède pour la postérité, semble se lâcher complètement, dans un gigantesque craquage frisant la pornographie d’État, où il dénonce sans états d’âme les travers plus que licencieux de l’impératrice d’alors, l’intrigante Théodora.

Voici un extrait permettant de donner un peu le ton du reste du texte :

Nulle ne fut jamais plus avide qu’elle de toute espèce de jouissances. Souvent, en effet, elle assistait à ces banquets où chacun paye sa part, avec dix jeunes gens et plus, vigoureux et habitués à la débauche; après qu’elle avait couché la nuit entière avec tous, et qu’ils s’étaient retirés satisfaits, elle allait trouver leurs domestiques, au nombre de trente ou environ, et se livrait à chacun d’eux, sans éprouver aucun dégoût d’une telle prostitution. Il lui arriva d’être appelée dans la maison de quelqu’un des grands. Après boire, les convives l’examinaient à l’envi; elle monta, dit-on, sur le bord du lit, et; sans aucun scrupule, elle ne rougit pas de leur montrer toute sa lubricité. Après avoir travaillé des trois ouvertures créées par la Nature, elle lui reprocha de n’en avoir pas placé une autre au sein, afin qu’on pût y trouver une nouvelle source de plaisir.

Elle devint fréquemment enceinte, mais aussitôt elle employait presque tous les procédés, et parvenait aussitôt à se délivrer. Souvent en plein théâtre, quand tout un peuple était présent, elle se dépouillait de ses vêtements et s’avançait nue au milieu de la scène, n’ayant qu’une ceinture autour de ses reins, non qu’elle rougît de montrer le reste au public, mais parce que les règlements ne permettaient pas d’aller au delà. Quand elle était dans cette attitude, elle se couchait sur le sol et se renversait en arrière; des garçons de théâtre, auxquels la commission en était donnée, jetaient des grains d’orge par-dessus sa ceinture; et des oies, dressées à ce sujet, venaient les prendre un à un dans cet endroit pour les mettre dans leur bec; celle-ci ne se relevait pas, en rougissant de sa position; elle s’y complaisait au contraire, et semblait s’en applaudir comme d’un amusement ordinaire.
Non seulement, en effet, elle était sans pudeur, mais elle voulait la faire disparaître chez les autres. Souvent elle se mettait nue au milieu des mimes, se penchait en avant, et rejetant en arrière les hanches, elle prétendait enseigner à ceux qui la connaissaient intimement, comme à ceux qui n’avaient pas encore eu ses faveurs, le jeu de la palestre qui lui était familier.

Elle abusa de son corps d’une manière si déréglée, que les traces de ses excès se montrèrent d’une manière inusitée chez les femmes, et qu’elle en porta la marque même sur sa figure.

A propos d’histoire, je me replonge dans cette ambiance que j’aime tant lorsque je songe secrètement à Istanbul, une ville qui transpire une histoire longue et complexe mais dont on ne peut soustraire toutes les histoires qui la composent. Le monde est ainsi fait que rien ne peut rester figé ; l’histoire est un déroulement si l’on en croit Hegel, une cyclicité si l’on en croit les religions asiatiques, mais peu importe, ce que cela dit c’est que la permanence est une illusion de l’esprit. Le destin des Hommes est de tout perdre. L’Histoire est émaillée de renversements, d’humiliations, de sacrilèges, de destitutions, de bouleversements douloureux et ce que l’on croit stabilisé, apaisé, n’est en fait que le signe des révolutions à venir. Il faut s’en convaincre sous peine de tomber de haut… Le présent n’est en réalité ni plus ni moins que l’entrelacs de plusieurs histoires passées ou présentes, mais n’a rien d’une immanence parfaitement circonscrite. Prenons par exemple l’histoire de la Turquie et plus particulièrement de la ville d’Istanbul. Elles se compose de quatre éléments qui font son présent :

  1. Elle est fortement empreinte de son histoire ancienne qui court sur plusieurs siècles. Ses origines grecques, puis chrétiennes et enfin ottomanes sont autant de jalons qui ont été des changements brusques, donc nécessairement impactants. Si l’on regarde la manière dont le sultan en 1453 lors de la prise de la ville prit soin de conserver les structures religieuses existantes et d’accorder aux populations non musulmanes une place respectable dans la nouvelle société, on s’interroge nécessairement sur la politique d’Erdoğan aujourd’hui.
  2. L’histoire récente est également un facteur important pour comprendre une ville comme celle-ci. Après l’empreinte laissée par Atatürk sur le pays qui, inexorablement s’est tourné brusquement vers l’Occident alors que ses racines se trouvaient en Asie centrale, on a l’impression que le pays est scindé en deux entre les kémalistes pur jus et une population rurale qui progresse depuis l’Anatolie jusque sur les rives occidentales du Bosphore et qui fait dire au photographe Ara Güler qu’Istanbul, aujourd’hui, « c’est de la merde ».
  3. L’histoire politique traine ses casseroles. Le kémalisme et les déplacements de populations turques depuis la Grèce et de Grecs hors de la Turquie ont généré un terrible sentiment d’humiliation et une fracture impossible à soigner entre des populations qui avaient l’habitude de vivre ensemble. L’islamisation radicale de la société, l’augmentation des populations anatoliennes au détriment des populations turco-mongoles, les coups d’état et la dissolution en 1983 du Refah, un parti islamiste et profondément intolérant, et qui a donné naissance à l’AKP d’aujourd’hui dont Erdoğan est le plus féroce défenseur… tout ceci est le terreau d’une « archéologie du ressentiment » qui en train de miner tout doucement le pays. Je ne suis guère optimiste quant à l’avenir de la Turquie.
  4. Et puis la quatrième composante du présent, c’est la « quotidienneté hospitalière inconditionnée », ce qui motive les gens à se montrer hospitalier avec les étrangers, avec ceux qui ne sont pas d’ici et envers qui on se doit d’être bienveillant. Aujourd’hui encore, mais peut-être plus pour longtemps, Istanbul est une ville hospitalière, car c’est une ville de passage, une ville neutre et carrefour, une ville dont les habitants sont fiers et qu’ils représentent encore fièrement comme étant un phare pour les peuples. C’est malheureusement ce qui fera la fin de son histoire.
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Panotéens (Panotii) de Gog et Magog, peuple des Antipodes

Panotéens (Panotii) de Gog et Magog, peuple des Antipodes

On dit que les voyages forment la jeunesse, mais que l’on ne s’y trompe pas, ils forment aussi l’imagination, une imagination folle, débordante, galopante… Les êtres dont il est question ici sont certainement les monstres décrits dans les Chroniques de Nuremberg, les Panotii ou Panotéens. Une longue tradition les fait traverser l’histoire, une tradition qui pourrait remonter aux écrits bibliques. Isidore de Séville les fait venir de Scythie, ce qui n’est pas une source anodine. En effet, on trouve dans la Bible, à l’évocation de Gog et Magog, des traces de ces êtres. Dans la Table des Nations, Magog est un des fils de Japhet, et le terme de Gog est utilisé de manière indifférenciée pour décrire Magog, terme qui désigne lui-même la direction du nord de l’Anatolie, ce qui fait dire à Isidore qu’on désigne là la Scythie… Dans le livre d’Ezechiel, le terme de Gog et Magog désigne l’ennemi eschatologique, qui deviendra dans l’Apocalypse de Jean la figure de deux personnages faisant partie de l’armée de Satan. Dans les premiers textes chrétiens, on assimile ensuite Gog et Magog aux Romains et à l’empereur, l’Antéchrist.
Mais revenons à nos Panotti que le Moyen-âge a affublé de plus de doigts que nous n’en avons, et par extension, a fait de ce peuple atteint de polydactylie les habitants des Antipodes (Opisthodactyles / Rückwärtsfüssler), connus également sous le nom… d’Antipodes…

Représentation de Panotéen. Hartmann Schedel (1440-1514), - Chroniques de Nuremberg (Schedel'sche Weltchronik), page XIIr

Représentation de Panotéen. Hartmann Schedel (1440-1514), – Chroniques de Nuremberg (Schedel’sche Weltchronik), page XIIr

Les antipodes sont une race de monstres anthropomorphes qui ont le pied tourné vers l’arrière, les talons vers l’avant et huit orteils à chaque pied; ils sont censés courir plus vite que le vent. À l’époque où l’on croyait la terre plate, on pensait que des peuples marchaient à l’envers de l’autre côté du disque et qu’ils avaient les pieds placés de cette façon. Ces créatures auraient été observées par Alexandre le Grand lors de ses conquêtes. (source Wikipedia).

Voici ce qu’on peut lire à la suite du voyage autour du monde de Magellan :

Notre pilote nous dit qu’auprès de là était une île nommée Aruchete où les hommes et les femmes ne sont pas plus grands qu’une coudée et leurs oreilles sont aussi grandes qu’eux ; de l’une ils font leur lit et de l’autre ils se couvrent. Ils vont tondus et tout nus et courent fort. Ils ont la voix grêle et ils habitent dans des caves sous terre. Ils mangent du poisson et une chose qui naît entre les arbres et l’écorce qui est blanche et ronde comme dragée et qu’ils appellent ambulon. Là nous pûmes aller à cause des grands courants d’eau et plusieurs rocs y sont.

Antonio Pigafetta (XV-XVIè siècle)
Premier voyage autour du monde par Magellan, IV, « 21 décembre 1521 »
in Umberto Eco, Histoire des lieux de légende

Le lien entre les Panotti de Pigafetta et Gog et Magog devient évident à la vision de ces deux représentations conservées à la bibliothèque de la mosquée Süleymaniye à Istanbul, sous le nom de Ahval-i Kıyamet (Ye’cûc-Me’cûc. Süleymaniye Kütüphanesi).

Ye'cûc-Me'cûc 1 - Ahval-i Kıyamet. Süleymaniye Kütüphanesi (2)

Ye'cûc-Me'cûc 1 - Ahval-i Kıyamet. Süleymaniye Kütüphanesi (1)

Voici ce que nous en dit Fatih Cimok, dans son livre Anatolie Biblique, de la Genèse aux conciles, en rajoutant une petite couche d’Alexandre le Grand :

Dans la littérature chrétienne tardive, Alexandre le Grand, le dernier « empereur du monde », construit un mur de fer et de laiton dans les montagnes du Caucase pour empêcher Gog et Magog d’envahir le monde jusqu’à la fin des temps. Cette histoire apparaît également dans le Coran (18 et 21) et dans d’autres morceaux de la littérature islamique. Ils sont considérés comme vivant nus et mesurant environ un mètre de haut. Ils ont de longues oreilles : pour dormir, ils se couchent sur l’une et se recouvrent de l’autre comme couverture. L’histoire dit qu’ils ont léché le mur de fer et de laiton jusqu’à ce qu’il devienne aussi fin qu’une coquille d’œuf et l’ont laissé ainsi en disant « demain, nous passerons à travers ! ». Mais ils ont oublié de dire « inşallah ! » et retrouvèrent donc le lendemain le mur aussi épais qu’au début. Ils envahiront le monde le jour du Jugement Dernier, boiront toute l’eau du Tigre et de l’Euphrate et massacreront tous les habitants de la Terre. En peinture, ils sont souvent représentés comme des Scythes, des Tartares ou des Huns.

En bref, le Panotéen, c’est le pur étranger qu’on affuble des plus inconciliables tares.

Autre source concernant le texte de Pigafetta…

Berthold Laufer, “Columbus and Cathay, and the Meaning of America to the Orientalist,” Journal of the American Oriental Society, vol. 51, no. 2  (June 1931), pp. 87-103.

From p. 96:  “Pigafetta who accompanied Magalhaens on the first voyage round the world records a story told him by an old pilot from Maluco: The inhabitants of an island named Aruchete are not more than a cubit high, and have ears as long as their bodies, so that when they lie down one ear serves them for a mattress, and with the other they cover themselves. This is also an old Indo-Hellenistic creation going back to the days of the Mahâbhârata (Karnapravarana, Lambakarna, etc.) and reflected in the Enotocoitai of Ctesias and Megasthenes. As early as the first century B. C. the Long-ears (Tan-erh) also appear in Chinese accounts; their ears are so long that they have to pick them up and carry them over their arms.”

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Les pendules sympathiques d’Abraham-Louis Breguet

Les pendules sympathiques d’Abraham-Louis Breguet

Abraham-Louis Breguet n’est pas qu’un simple horloger, c’est également un physicien français de renom qui s’est illustré par la création des pendules sympathiques. Si le physicien qu’il était s’est fait de l’horlogerie une spécialité, c’est à cause de sa préoccupation technique de pouvoir mesurer le temps d’une manière fiable et de mettre à disposition pour ses collègues des objets de haute technicité. Il a par ailleurs participé au développement d’un objet que tout le monde porte aujourd’hui ; la montre-bracelet.
Alors certes, ces pendules ont vraiment quelque chose qui les rend sympathiques, mais là n’est pas la question. Ces pendules sont dites sympathiques car elles fonctionnent en réalité par couple. La pendule fonctionne de manière autonome mais sa particularité consiste à activer une tige tous les jours à minuit. La tige vient se ficher dans une montre logée dans son berceau sur le dessus de la pendule. Cette tige actionne le mécanisme de la montre qui se remet à l’heure automatiquement.

Le mécanisme de la montre compare alors son heure à celle de la pendule et ajuste la fréquence de battement de son balancier. Après quelques jours, cette fréquence est correctement ajustée. Ce mécanisme constitue l’un des premiers systèmes à rétroaction qui ait été élaboré. En effet, une erreur est mesurée et, de la grandeur de cette erreur, le mécanisme déduit la correction à apporter afin d’annuler la dite erreur. Dans ce cas précis, la correction porte sur la vitesse et ce qui est mesuré est l’espace parcouru. L’erreur de vitesse est donc intégrée. Ainsi, aussi petite qu’elle soit, son intégrale tendrait vers l’infini si la correction était insuffisante. (source Wikipedia)

De son vivant, Breguet ne fabriquera que cinq horloges de ce type.
Les plus notables sont l’horloge fabriquée pour le sultan Mahmud II (1784-1839) et aujourd’hui conservée au musée du Palais de Topkapı à Istanbul, celle du Duc d’Orléans, la plus richement décorée et également la pièce d’horlogerie la plus chère vendue aux enchères (6,8 millions de dollars, chez Sotheby’s en décembre 2012) et enfin celle vendue au roi des Français Louis-Philippe Ier, le 23 août 1834, aujourd’hui conservée au Mobilier National. C’est à mon sens la plus belle pièce, par sa sobriété visuelle, ses lignes pures et son esthétique intemporelle, ainsi que par la finesse de la montre qui se fiche sur le berceau.

Pendule sympathique de Mahmut II - Abraham-Louis Bréguet - Musée de Topkapi - Istanbul

Pendule sympathique de Mahmut II – Abraham-Louis Bréguet – Musée de Topkapi – Istanbul

Pendule sympathique - Abraham-Louis Bréguet - vendue à l'empereur français Louis-Philippe, le 23 août 1834 - Paris, Mobilier national -  Isabelle Bideau

Pendule sympathique – Abraham-Louis Bréguet – vendue au roi des Français Louis-Philippe, le 23 août 1834 – Paris, Mobilier national – Isabelle Bideau

Pendule Sympathique Breguet du Duc d’Orléans -Abraham-Louis Bréguet

Pendule Sympathique Breguet du Duc d’Orléans -Abraham-Louis Bréguet

Pendule Sympathique Breguet du Duc d’Orléans (détail) - Abraham-Louis Bréguet

Pendule Sympathique Breguet du Duc d’Orléans (détail) – Abraham-Louis Bréguet

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Petit glossaire des gens de la mer

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La mer a généré en son temps des hordes de personnages étranges. Petit glossaire des gens de la mer.

Willem van de Velde le Jeune - Bataille navale de la guerre anglo-hollandaise

Willem van de Velde le Jeune – Bataille navale de la guerre anglo-hollandaise

Pirate: Le pirate est le personnage malfaisant par définition. Il agit sans ordre d’une nation, mais pour son propre compte dans l’unique but de s’enrichir. Il s’attaque principalement aux navires battant pavillon de nations puissantes pour leur arracher leur butin, mais parcourt aussi les côtes. Parmi les plus redoutés, on compte Blackbeard (Barbe-Noire), mais les pirates ont aussi connu leurs losers. Le plus célèbre d’entre eux est sans conteste Stede Bonnet, qui a vécu à la même époque que le terrifiant Edward Teach qui trouva le moyen de se faire piller plusieurs fois par Barbe-Noire et à se faire pendre haut et court tandis que son ennemi juré fut décapité sur son navire La Revanche de la Reine Anne par Maynard.

L’image traditionnelle du pirate est née dans les Caraïbes et a généré tout un imaginaire que des écrivains tels que Stevenson dans l’île au trésor ont su exploiter.

Corsaire: Le corsaire, à la différence du pirate, est mandaté par sa nation pour piller les richesses des nations ennemies. Le corsaire est porteur d’une lettre de course qui légitime son action. Les premiers corsaires français sont mandatés par François 1er à une époque où l’hégémonie ibérique sur les territoires du Nouveau-Monde devient insupportable.

Flibustier: Voici l’influence des Pays-Bas dans cette histoire. Ce terme vient du flamand vrij buiter, ce qui correspond à peu près à qui s’enrichit de manière ponctuelle, libre et impunie. La flibuste se développe dans la mer des Caraïbes par des hommes peu scrupuleux naviguant sur des embarcations légères (sloops, pinasses) et rapides, vivant de rapines et n’ayant généralement pas l’étoffe de ces grands que l’on appelait pirates. L’originalité de la flibuste, c’est l’organisation sociale très structurée et l’établissement d’une base sur la terre ferme.

Boucanier: Contrairement à l’idée reçue, le boucanier n’est pas forcément un marin. Il est souvent sédentarisé et sert de base arrière à la piraterie et à la flibuste. Le terme boucan désigne à l’origine la viande de bœuf frottée d’épices et séchée au-dessus d’un feu lent sur de longues perches installées sur les plages des petites îles caribéennes. Également hiérarchisés, les boucaniers approvisionnent les marins en vivres, nourriture et boisson.

Boucaniers et flibustiers constituent la population des “Frères de la Côte“.

L’émergence des ces populations étranges de mers prend ses racines dans le nouvel ordre mondial généré par la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. L’Espagne et le Portugal se partagent alors le monde et affrètent des galions pour vider le continent nouveau de son or. Ce trafic est incertain et soumis au vent. Dans un premier temps, les pirates vont infester les mers et les rivages pour guetter ces navires chargés d’or, mais aussi d’épices et de rhum. Ensuite, c’est sous l’impulsion de la France, des Pays-Bas et de l’Angleterre, indignés d’être ainsi écartés de cette course à la puissance, que la Guerre de Course va s’engager. Tout prend naissance dans ce creuset, entre les comptoirs établis dans les ports et la route maritime qui mène à l’Europe, dans la mer des Caraïbes, beaucoup moins armée et protégée que les côtes de l’Espagne ou du Portugal.

La distinction entre pirate et corsaire s’efface quelque fois, selon les humeurs des gouvernants. Ainsi, Francis Drake s’enrichit personnellement et abreuve la couronne d’Angleterre de richesses, tandis que le frère de la Reine, l’espagnol Philippe II mugit contre ses déprédations et finit par perdre la face en 1588 lorsque son Invincible Armada est défaite par le célèbre corsaire britannique. Pourtant, celui-ci finira empoisonné, considéré comme pirate alors que jamais il ne s’est enrichi au détriment de son pays.

Un autre corsaire célèbre, Surcouf aura une phrase qui définit bien ce qui se passait sur les mers pendant ces longs siècles. A un Anglais qui lui dit: Vous vous battez pour l’argent alors que nous autres soldats de la Marine nous nous battons pour l’honneur !, il rétorquera: Alors nous nous battons tous les deux pour ce que nous n’avons pas….

Quelques liens:

Billet sauvé de la noyade depuis Empty Quarter.

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