Panotéens (Panotii) de Gog et Magog, peuple des Antipodes

Panotéens (Panotii) de Gog et Magog, peuple des Antipodes

On dit que les voyages forment la jeunesse, mais que l’on ne s’y trompe pas, ils forment aussi l’imagination, une imagination folle, débordante, galopante… Les êtres dont il est question ici sont certainement les monstres décrits dans les Chroniques de Nuremberg, les Panotii ou Panotéens. Une longue tradition les fait traverser l’histoire, une tradition qui pourrait remonter aux écrits bibliques. Isidore de Séville les fait venir de Scythie, ce qui n’est pas une source anodine. En effet, on trouve dans la Bible, à l’évocation de Gog et Magog, des traces de ces êtres. Dans la Table des Nations, Magog est un des fils de Japhet, et le terme de Gog est utilisé de manière indifférenciée pour décrire Magog, terme qui désigne lui-même la direction du nord de l’Anatolie, ce qui fait dire à Isidore qu’on désigne là la Scythie… Dans le livre d’Ezechiel, le terme de Gog et Magog désigne l’ennemi eschatologique, qui deviendra dans l’Apocalypse de Jean la figure de deux personnages faisant partie de l’armée de Satan. Dans les premiers textes chrétiens, on assimile ensuite Gog et Magog aux Romains et à l’empereur, l’Antéchrist.
Mais revenons à nos Panotti que le Moyen-âge a affublé de plus de doigts que nous n’en avons, et par extension, a fait de ce peuple atteint de polydactylie les habitants des Antipodes (Opisthodactyles / Rückwärtsfüssler), connus également sous le nom… d’Antipodes…

Représentation de Panotéen. Hartmann Schedel (1440-1514), - Chroniques de Nuremberg (Schedel'sche Weltchronik), page XIIr

Représentation de Panotéen. Hartmann Schedel (1440-1514), – Chroniques de Nuremberg (Schedel’sche Weltchronik), page XIIr

Les antipodes sont une race de monstres anthropomorphes qui ont le pied tourné vers l’arrière, les talons vers l’avant et huit orteils à chaque pied; ils sont censés courir plus vite que le vent. À l’époque où l’on croyait la terre plate, on pensait que des peuples marchaient à l’envers de l’autre côté du disque et qu’ils avaient les pieds placés de cette façon. Ces créatures auraient été observées par Alexandre le Grand lors de ses conquêtes. (source Wikipedia).

Voici ce qu’on peut lire à la suite du voyage autour du monde de Magellan :

Notre pilote nous dit qu’auprès de là était une île nommée Aruchete où les hommes et les femmes ne sont pas plus grands qu’une coudée et leurs oreilles sont aussi grandes qu’eux ; de l’une ils font leur lit et de l’autre ils se couvrent. Ils vont tondus et tout nus et courent fort. Ils ont la voix grêle et ils habitent dans des caves sous terre. Ils mangent du poisson et une chose qui naît entre les arbres et l’écorce qui est blanche et ronde comme dragée et qu’ils appellent ambulon. Là nous pûmes aller à cause des grands courants d’eau et plusieurs rocs y sont.

Antonio Pigafetta (XV-XVIè siècle)
Premier voyage autour du monde par Magellan, IV, « 21 décembre 1521 »
in Umberto Eco, Histoire des lieux de légende

Le lien entre les Panotti de Pigafetta et Gog et Magog devient évident à la vision de ces deux représentations conservées à la bibliothèque de la mosquée Süleymaniye à Istanbul, sous le nom de Ahval-i Kıyamet (Ye’cûc-Me’cûc. Süleymaniye Kütüphanesi).

Ye'cûc-Me'cûc 1 - Ahval-i Kıyamet. Süleymaniye Kütüphanesi (2)

Ye'cûc-Me'cûc 1 - Ahval-i Kıyamet. Süleymaniye Kütüphanesi (1)

Voici ce que nous en dit Fatih Cimok, dans son livre Anatolie Biblique, de la Genèse aux conciles, en rajoutant une petite couche d’Alexandre le Grand :

Dans la littérature chrétienne tardive, Alexandre le Grand, le dernier « empereur du monde », construit un mur de fer et de laiton dans les montagnes du Caucase pour empêcher Gog et Magog d’envahir le monde jusqu’à la fin des temps. Cette histoire apparaît également dans le Coran (18 et 21) et dans d’autres morceaux de la littérature islamique. Ils sont considérés comme vivant nus et mesurant environ un mètre de haut. Ils ont de longues oreilles : pour dormir, ils se couchent sur l’une et se recouvrent de l’autre comme couverture. L’histoire dit qu’ils ont léché le mur de fer et de laiton jusqu’à ce qu’il devienne aussi fin qu’une coquille d’œuf et l’ont laissé ainsi en disant « demain, nous passerons à travers ! ». Mais ils ont oublié de dire « inşallah ! » et retrouvèrent donc le lendemain le mur aussi épais qu’au début. Ils envahiront le monde le jour du Jugement Dernier, boiront toute l’eau du Tigre et de l’Euphrate et massacreront tous les habitants de la Terre. En peinture, ils sont souvent représentés comme des Scythes, des Tartares ou des Huns.

En bref, le Panotéen, c’est le pur étranger qu’on affuble des plus inconciliables tares.

Autre source concernant le texte de Pigafetta…

Berthold Laufer, “Columbus and Cathay, and the Meaning of America to the Orientalist,” Journal of the American Oriental Society, vol. 51, no. 2  (June 1931), pp. 87-103.

From p. 96:  “Pigafetta who accompanied Magalhaens on the first voyage round the world records a story told him by an old pilot from Maluco: The inhabitants of an island named Aruchete are not more than a cubit high, and have ears as long as their bodies, so that when they lie down one ear serves them for a mattress, and with the other they cover themselves. This is also an old Indo-Hellenistic creation going back to the days of the Mahâbhârata (Karnapravarana, Lambakarna, etc.) and reflected in the Enotocoitai of Ctesias and Megasthenes. As early as the first century B. C. the Long-ears (Tan-erh) also appear in Chinese accounts; their ears are so long that they have to pick them up and carry them over their arms.”

Les pendules sympathiques d’Abraham-Louis Breguet

Les pendules sympathiques d’Abraham-Louis Breguet

Abraham-Louis Breguet n’est pas qu’un simple horloger, c’est également un physicien français de renom qui s’est illustré par la création des pendules sympathiques. Si le physicien qu’il était s’est fait de l’horlogerie une spécialité, c’est à cause de sa préoccupation technique de pouvoir mesurer le temps d’une manière fiable et de mettre à disposition pour ses collègues des objets de haute technicité. Il a par ailleurs participé au développement d’un objet que tout le monde porte aujourd’hui ; la montre-bracelet.
Alors certes, ces pendules ont vraiment quelque chose qui les rend sympathiques, mais là n’est pas la question. Ces pendules sont dites sympathiques car elles fonctionnent en réalité par couple. La pendule fonctionne de manière autonome mais sa particularité consiste à activer une tige tous les jours à minuit. La tige vient se ficher dans une montre logée dans son berceau sur le dessus de la pendule. Cette tige actionne le mécanisme de la montre qui se remet à l’heure automatiquement.

Le mécanisme de la montre compare alors son heure à celle de la pendule et ajuste la fréquence de battement de son balancier. Après quelques jours, cette fréquence est correctement ajustée. Ce mécanisme constitue l’un des premiers systèmes à rétroaction qui ait été élaboré. En effet, une erreur est mesurée et, de la grandeur de cette erreur, le mécanisme déduit la correction à apporter afin d’annuler la dite erreur. Dans ce cas précis, la correction porte sur la vitesse et ce qui est mesuré est l’espace parcouru. L’erreur de vitesse est donc intégrée. Ainsi, aussi petite qu’elle soit, son intégrale tendrait vers l’infini si la correction était insuffisante. (source Wikipedia)

De son vivant, Breguet ne fabriquera que cinq horloges de ce type.
Les plus notables sont l’horloge fabriquée pour le sultan Mahmud II (1784-1839) et aujourd’hui conservée au musée du Palais de Topkapı à Istanbul, celle du Duc d’Orléans, la plus richement décorée et également la pièce d’horlogerie la plus chère vendue aux enchères (6,8 millions de dollars, chez Sotheby’s en décembre 2012) et enfin celle vendue au roi des Français Louis-Philippe Ier, le 23 août 1834, aujourd’hui conservée au Mobilier National. C’est à mon sens la plus belle pièce, par sa sobriété visuelle, ses lignes pures et son esthétique intemporelle, ainsi que par la finesse de la montre qui se fiche sur le berceau.

Pendule sympathique de Mahmut II - Abraham-Louis Bréguet - Musée de Topkapi - Istanbul

Pendule sympathique de Mahmut II – Abraham-Louis Bréguet – Musée de Topkapi – Istanbul

Pendule sympathique - Abraham-Louis Bréguet - vendue à l'empereur français Louis-Philippe, le 23 août 1834 - Paris, Mobilier national -  Isabelle Bideau

Pendule sympathique – Abraham-Louis Bréguet – vendue au roi des Français Louis-Philippe, le 23 août 1834 – Paris, Mobilier national – Isabelle Bideau

Pendule Sympathique Breguet du Duc d’Orléans -Abraham-Louis Bréguet

Pendule Sympathique Breguet du Duc d’Orléans -Abraham-Louis Bréguet

Pendule Sympathique Breguet du Duc d’Orléans (détail) - Abraham-Louis Bréguet

Pendule Sympathique Breguet du Duc d’Orléans (détail) – Abraham-Louis Bréguet

Petit glossaire des gens de la mer

Petit glossaire des gens de la mer

La mer a généré en son temps des hordes de personnages étranges. Petit glossaire des gens de la mer.

Willem van de Velde le Jeune - Bataille navale de la guerre anglo-hollandaise

Willem van de Velde le Jeune – Bataille navale de la guerre anglo-hollandaise

Pirate: Le pirate est le personnage malfaisant par définition. Il agit sans ordre d’une nation, mais pour son propre compte dans l’unique but de s’enrichir. Il s’attaque principalement aux navires battant pavillon de nations puissantes pour leur arracher leur butin, mais parcourt aussi les côtes. Parmi les plus redoutés, on compte Blackbeard (Barbe-Noire), mais les pirates ont aussi connu leurs losers. Le plus célèbre d’entre eux est sans conteste Stede Bonnet, qui a vécu à la même époque que le terrifiant Edward Teach qui trouva le moyen de se faire piller plusieurs fois par Barbe-Noire et à se faire pendre haut et court tandis que son ennemi juré fut décapité sur son navire La Revanche de la Reine Anne par Maynard.

L’image traditionnelle du pirate est née dans les Caraïbes et a généré tout un imaginaire que des écrivains tels que Stevenson dans l’île au trésor ont su exploiter.

Corsaire: Le corsaire, à la différence du pirate, est mandaté par sa nation pour piller les richesses des nations ennemies. Le corsaire est porteur d’une lettre de course qui légitime son action. Les premiers corsaires français sont mandatés par François 1er à une époque où l’hégémonie ibérique sur les territoires du Nouveau-Monde devient insupportable.

Flibustier: Voici l’influence des Pays-Bas dans cette histoire. Ce terme vient du flamand vrij buiter, ce qui correspond à peu près à qui s’enrichit de manière ponctuelle, libre et impunie. La flibuste se développe dans la mer des Caraïbes par des hommes peu scrupuleux naviguant sur des embarcations légères (sloops, pinasses) et rapides, vivant de rapines et n’ayant généralement pas l’étoffe de ces grands que l’on appelait pirates. L’originalité de la flibuste, c’est l’organisation sociale très structurée et l’établissement d’une base sur la terre ferme.

Boucanier: Contrairement à l’idée reçue, le boucanier n’est pas forcément un marin. Il est souvent sédentarisé et sert de base arrière à la piraterie et à la flibuste. Le terme boucan désigne à l’origine la viande de bœuf frottée d’épices et séchée au-dessus d’un feu lent sur de longues perches installées sur les plages des petites îles caribéennes. Également hiérarchisés, les boucaniers approvisionnent les marins en vivres, nourriture et boisson.

Boucaniers et flibustiers constituent la population des “Frères de la Côte“.

L’émergence des ces populations étranges de mers prend ses racines dans le nouvel ordre mondial généré par la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. L’Espagne et le Portugal se partagent alors le monde et affrètent des galions pour vider le continent nouveau de son or. Ce trafic est incertain et soumis au vent. Dans un premier temps, les pirates vont infester les mers et les rivages pour guetter ces navires chargés d’or, mais aussi d’épices et de rhum. Ensuite, c’est sous l’impulsion de la France, des Pays-Bas et de l’Angleterre, indignés d’être ainsi écartés de cette course à la puissance, que la Guerre de Course va s’engager. Tout prend naissance dans ce creuset, entre les comptoirs établis dans les ports et la route maritime qui mène à l’Europe, dans la mer des Caraïbes, beaucoup moins armée et protégée que les côtes de l’Espagne ou du Portugal.

La distinction entre pirate et corsaire s’efface quelque fois, selon les humeurs des gouvernants. Ainsi, Francis Drake s’enrichit personnellement et abreuve la couronne d’Angleterre de richesses, tandis que le frère de la Reine, l’espagnol Philippe II mugit contre ses déprédations et finit par perdre la face en 1588 lorsque son Invincible Armada est défaite par le célèbre corsaire britannique. Pourtant, celui-ci finira empoisonné, considéré comme pirate alors que jamais il ne s’est enrichi au détriment de son pays.

Un autre corsaire célèbre, Surcouf aura une phrase qui définit bien ce qui se passait sur les mers pendant ces longs siècles. A un Anglais qui lui dit: Vous vous battez pour l’argent alors que nous autres soldats de la Marine nous nous battons pour l’honneur !, il rétorquera: Alors nous nous battons tous les deux pour ce que nous n’avons pas….

Quelques liens:

Billet sauvé de la noyade depuis Empty Quarter.

La mort d’un lieutenant au champ d’honneur, par Victor Boudon

La mort d’un lieutenant au champ d’honneur, par Victor Boudon

5 septembre 1914, la guerre a été déclarée deux mois auparavant. La suite on la connaît (enfin, j’espère) ; des milliers de morts, une boucherie sans nom, des hommes qui se battent pour des gens qu’ils ne connaissent pas et dont ils ne connaissent pas les intentions. L’Europe finira exsangue et meurtrie. La France, elle, ravagée, fera le terreau du nazisme en saignant une population allemande aux abois et mourant de faim.
5 septembre 1914, donc, la guerre vient de commencer. La 19e compagnie du 276e régiment d’infanterie (VIe armée Maunoury) est mobilisée dès le mois d’août et les soldats et officiers réservistes sont envoyés sur le front, dans la fournaise de ce qu’on appellera par la suite la Première Bataille de la Marne, une tuerie qui durera sept jours complets. Un des premiers hommes à tomber ce premier jour de la bataille est un des officiers, un lieutenant, à la tête d’une colonne de quelques hommes, un homme fier qui tançait ses soldats en les priant de ne pas céder la moindre parcelle à l’ennemi et l’on sait par la suite que la mémoire de cet homme fut récupéré par le gouvernement de Vichy pour en faire un martyr national, lui qui n’était qu’un pauvre bougre qui ne devait certainement pas savoir qu’on l’enverrait se faire descendre et qui tombera d’une balle dans le front qui a certainement dû stopper net un geste peut-être trop théâtralisé pour être sincère. Il ne reviendra pas chez lui, tué dans les premiers instants de cette guerre terrible, et ne verra pas son fils qui naîtra en février 1915.
Cet homme, c’est un de ses soldats qui en parle avec des trémolos dans la voix et une fierté délicate d’homme qui a été pris dans le tourment et qui ne s’attendait à voir un homme bien tomber aussi rapidement, avec cette emphase un peu gouailleuse qu’avaient les hommes de cette époque et dont la dignité s’affichait sur le plastron comme une médaille d’honneur, malgré quelques dents absentes ou gâtées qu’une fine moustache vient à peine voiler. Cet homme, c’est Victor Boudon, qui racontera les derniers instants de son lieutenant dans son livre, Mon Lieutenant Charles Péguy.

Non, on n’a pas eu peur, mais la peur est un sentiment que tout homme connaît, que tout soldat connaît, ceux qui viendront vous dire je n’ai pas eu peur, mais ils mentent ceux-là…

Charles Péguy ne sera jamais inscrit au titre des morts de la bataille de la Marne car il est mort le 5 septembre. Le début officiel de cette bataille est le 6 septembre.

Photo d’en-tête © 2010 Préfecture de Paris et d’Ile-de-France

La Tunique de Glace par William T. Vollmann

William T. Vollmann, c’est un peu l’écrivain fou. Physique de bûcheron aux origines consanguines, habillé comme s’il revenait de l’équarrissage des chevaux perdus dans les monts ténébreux du Montana, l’écrivain est un personnage hors-norme. Hors-norme aussi est son œuvre, composée de pavés surnuméraires en terme de pages, mais sa prolixité cache à demi-mots le souhait d’exhumer de l’histoire de son pays les origines d’un phénomène polymorphe qui tourne autour de l’investissement par l’Europe des terres américaines, la civilisation en quelque sorte, et c’est dans ce sens qu’il conduit cet énorme projet des « sept rêves », dont La tunique de glace est le premier volet. L’auteur est clair, personne n’est obligé de les lire dans l’ordre, mais la fresque est là, à disposition, même si elle n’est pas encore terminée.

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Ragnheiður Gröndal chante Fram á reginfjallaslóð
Album Þjóðlög (2006)

William T. Vollmann en 2005. Photo Kent Lacin / pour LA Times

William T. Vollmann en 2005. Photo Kent Lacin / pour LA Times

Pour revenir au livre lui-même que je n’ai pas encore terminé, c’est une immense épopée qui remonte aux premiers temps des grandes sagas vikings et islandaises depuis les origines sombres jusqu’au frémissement de la découverte de ce territoire inconnu, presque mythique qu’est le Vinland, qu’on appellera plus tard l’Amérique, mais qui n’est certainement que Terre-Neuve ou le golfe du Saint-Laurent.  Le texte s’appuie sur des sources réelles et en fait une synthèse bouillonnante d’histoires entrecroisées, du temps des premiers colons mais aussi dans les temps contemporains sur les terres du Groenland.
Si j’ai eu du mal à commencer le livre, parce qu’il me semblait trop abstrait, trop touffu, je trouve l’écriture non pas belle, mais sauvage, ardue parfois, terriblement terrienne, c’est une écriture organique et sensuelle, qui pue autant la glace que la mort et la graisse de phoque ou la pelisse d’ours. C’est une écriture chamanique qui racle et qui renâcle. J’en veux pour preuve cet extrait grandiose qui n’a qu’une seule vocation, parler de la boue…

La tunique de glace - William T. Vollmann

Le havre de son âme, la baie de Fundy 1987

L’herbe, aussi marron que si elle avait mariné, est tout aplatie par la main énorme de la marée. Il s’en étend une plate étendue à perte de vue. La moitié du temps, elle est recouverte par la mer, et l’eau est pareille au climat, et l’on ne peut discerner la nature profonde de Freydis, mais comme la marée s’est à présent retirée, nous pouvons avancer et pénétrer loin à l’intérieur de Ferydis, nos pas s’enfonçant dans cette herbe élastique et accueillante, criblée çà et là de flocons de boue épars ; il y a de la boue dans les petits méandres remplis d’une eau de mer couleur de vinaigre. Dans ces méandres, l’eau est très calme, reflétant les herbes qui la surplombent, sauf aux endroits où des accrétions d’algues flottent, comme dissoutes, et barbouillent le tableau. Les méandres se jettent dans de plus grands lagons d’eau brune. La mer est si calme qu’il est difficile d’apercevoir la moindre vague. Une herbe verte et luxuriante pousse sur les rives boueuses ; des sternes grises survolent l’herbe. Dans la boue se dressent de fins morceaux d’ardoise pointus. – A la lisière de l’herbe brune s’alignent des petits monticules de boue duveteuse, qu’on pourrait prendre à première vue pour les restes épars de quelque animal mort. Puis survient une petite butte boueuse, montant jusqu’à la taille, du haut de laquelle on peut apercevoir une plaine de boue grise et détrempée, piqueté de chaume vert, tachée d’algues vertes et d’argile rouge, parsemée de pierres et de flaques duveteuses suintantes. Une pierre qu’on y jette s’y enfonce presque complètement, avec un bruit humide et visqueux. Cette boue a la consistance de la diarrhée. – Le long des rives du lagon, l’herbe est rase par endroits, comme pelée, et révèle un lit de sable ; on peut y apercevoir de minuscules coquillages blancs.  – Il est possible de sauter sur les bancs de terre humide et marbrée de quelque cours d’eau étroit et de se tenir debout sur la boue dans l’espoir de voir l’océan enfui, mais alors l’herbe se dérobe et l’on glisse inexorablement, de longs cheveux d’herbe brune accrochés aux chaussures, dans les profondeurs de l’onde sale, au fil de laquelle nage un long filament vert d’algues à moitié dissoutes, premier indice annonciateur de la marée montante. Tout sera bientôt dissimulé de nouveau.
Bien à l’intérieur des terres, debout sur un solide pré d’herbe et de pissenlits, on pourrait croire qu’on a mis derrière soi cet enfer boueux, mais c’est alors qu’on tombe sur d’inexplicables empilements de flocons rocheux, chacun de ces flocons plus fin qu’une tuile au gingembre, et l’on comprend que l’on ne s’en est pas encore débarrassé et qu’on ne s’en débarrassera jamais.

William T. Vollmann, La Tunique de Glace
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Demarty,
The ice-shirt (1990)
Le cherche-midi, collection Lot 49, 2013