Cette ville est un autre monde, dedans, un monde florissant (2ème partie)

Paris n’a pas toujours été un lieu prestigieux dont l’image rayonne aux quatre coins du monde, qui décentralise ses musées en province et dans les émirats arabes, qui fait de l’Avenue des Champs-Élysée la plus belle avenue du monde (en réalité la plus vulgaire, et de loin) ou qui devient capitale de la mode. Au Moyen-Âge, lorsque la ville devient la plus grande ville du monde occidental, c’est un véritable coupe-gorge et un lieu de perdition, mais remis dans son contexte de l’époque, Paris est loin d’être une ville riche. Les nobles s’entassent dans les palais, jamais bien loin du roi, tandis que les notables et les bourgeois développent les villages de Paris (Saint-Laurent, Saint-Germain des Prés, Saint-Marcel, etc.) avec l’argent florissant du commerce et de l’industrie – finalement, rien de nouveau. Au milieu de tout ce beau monde, une belle proportion de la population vit dans la misère la plus crasse, et comme dans toute situation de crise, les réseaux mafieux s’installent, la prostitution s’institutionnalise, le crime se propage…

Loin de Pigalle, des abords du bois de Boulogne (de cette banlieue dont le nom vient du ban, la loi seigneuriale, et la lieue, l’unité de mesure qui définit l’espace à partir du centre de la ville sur lequel s’étend l’autorité du seigneur) et de la rue Saint-Denis, en remontant dans le passé, on trouve des hauts-lieux de la prostitution aux noms évocateurs. Parmi les plus connus, on citera la rue de Glatigny sur l’île de Cité, le fameux Val d’Amour, qui fut à l’origine de l’expression “fille de Glatigny”, mais on trouve également trace dans une ordonnance du prévôt de Paris, datée de 1367, d’un état de la situation qui force les autorités à prendre des mesures et tentent de circonscrire les filles de joie dans leurs périmètres, sans grand effet :

Que toutes les femmes prostituées, tenant bordel en la ville de Paris, allassent demeurer et tenir leurs bordels en places et lieux publics à ce ordonnés et accoutumés, selon l’ordonnance de Saint Louis. C’est à savoir : à L’Abreuvoir de Mascon (à l’angle du pont Saint-Michel et de la rue de la Huchette), en La Boucherie (voisine de la rue de la Huchette), rue Froidmentel, près du clos Brunel (à l’est du Collège de France aboutissant au carrefour du Puits-Certain), en Glatigny (rue nommée Val d’Amour dans la Cité), en la Court-Robert de Pris (rue du Renard-Saint-Merri), en Baille-Hoë (près de l’église Saint-Merri et communiquant avec la rue Taille-Pain et à la rue Brise-Miche), en Tyron (rue entre la rue Saint-Antoine et du roi de Sicile), en la rue Chapon (aboutissant rue du Temple) et en Champ-Flory (rue Champ-Fleury, près du Louvre). Si les femmes publiques, d’écris ensuite cette ordonnance, se permettent d’habiter des rues ou quartiers autres que ceux ci-dessus désignés, elles seront emprisonnées au Châtelet puis bannies de Paris. Et les sergents, pour salaire, prendront sur leurs biens huit sous parisis…

Source Insecula.
On reconnait aisément des rues au nom évocateur : rue Taille-Pain et rue Brise-Miche, qui n’ont rien à voir avec le métier de boulanger. Aujourd’hui encore certaines rues portent des noms qui ne sont que la déformation respectable de noms fleuris : La rue des Poitevins, hormis quelques noms sans intérêt (Gui le queux, Gérard aux Poitevins, etc.) a porté successivement et cela jusqu’au XVè siècle les noms de rue du Pet, rue du Petit-Pet et rue du Gros-Pet. Tout un poème. La rue du Pélican s’est appelée rue Purgée, mais surtout Rue du Poil-au-con. L’actuelle rue Marie Stuart s’appelait autrefois rue du Tire-Boudin (pas besoin de dire que le boudin en question n’est nullement bourré de viande de porc) et rue du Tire-Vit, elle aurait apprécié, j’en suis certain.
Une partie de l’actuelle rue de Beaubourg (ce nom même, ironique, indiquait que cette partie de la ville a longtemps eu mauvaise réputation) a porté le nom de rue Trace-Putain, et la rue du Petit-Musc (nom évocateur qui pourrait faire penser au parfum) s’appelait en réalité rue Pute-y-musse (pute s’y cache).

1ère partie
3ème partie
4ème partie

Cette ville est un autre monde, dedans, un monde florissant (1ère partie)

Je n’aime pas spécialement Paris, du moins, je pensais ne pas vraiment l’aimer. Je n’aime pas beaucoup les gens qui y vivent car par esprit de clanisme, ils s’enferment dans un vision ténue des choses, qui généralement ne va pas au-delà du boulevard périphérique, quand ce n’est pas aux grands boulevards. Je déteste cette mentalité qui fait sentir au banlieusard qu’ici on ne compte pas les distances en mètres mais en stations de métro. C’est ma petite guerre personnelle.

Mais Paris, c’est aussi un passé d’une incroyable richesse ; née sur les restes d’une ancienne cité romaine dont les axes principaux existent encore ; le cardo, nord-sud, correspond à la rue Saint-Jacques et au boulevard Saint-Michel et le decumanus, est-ouest, à la rue Soufflot. Les plus anciens bâtiments issus de cette vie antique remontant au Ier siècle s’y cachent encore, comme les arènes ou les thermes de Cluny. On imagine mal à quel point ce Paris d’aujourd’hui porte en lui encore les stigmates de sa vie passée, notamment du Moyen-Âge qui a été la période pendant laquelle son expansion a été la plus forte, et donc son urbanisme. Les mouvements qui ont le plus changé son visage ont été l’assèchement des régions marécageuses de la rive droite dont on dit à tort qu’elle correspond à l’actuel Marais. En réalité, le Marais d’aujourd’hui correspond à la couture du Temple, et qui est en fait la dernière partie non défrichée de ce quartier, assaini depuis longtemps déjà. On peut aussi parler de l’enfouissement de la Bièvre, rivière secondaire qui balafrait le quart sud-est de la ville et qui a été pendant de longues années un déversoir pollué pour les industries de la tanneries et servant de dépotoir aux boucheries établies sur les quais, mais également de l’établissement de Paris comme ville phare, véritable pôle d’attrait avec la construction des fortifications de Philippe Auguste puis plus tard de l’enceinte de Charles V.

Matthaüs Merian, un graveur suisse, dessinera dans son atelier bâlois en 1615 un plan de Paris d’une incroyable précision tant topographique qu’historique et sur lequel dans le coin inférieur gauche, il gravera ces vers qui résonnent comme la promesse d’un monde à découvrir coûte que coûte.

Cette ville est un autre monde
Dedans, un monde florissant,
En peuples et en biens puissants
Qui de toutes choses abonde.

Matheus Merian Basiliensis, 1615

Liens:

2ème partie
3ème partie
4ème partie

In situ / Revue des patrimoines

Comme son nom l’indique, In situ est une revue consacrée aux patrimoines et à leur conservation. Mise en ligne sur le site du Ministère de la Culture, sa rédaction est assurée par un comité scientifique déplorant quelque peu le manque de moyens des projets précédents et semblant à nouveau s’épanouir dans cette publication semestrielle.

La mise en page en est sommaire, misant surtout sur l’aspect scientifique des sujets traités. Derrière l’aridité de la présentation se cache des articles foisonnants (12 numéros à l’heure actuelle) et à la précision chirurgicale, abondamment illustrés, inépuisablement documentés.
On y trouvera des articles pointus, comme par exemple l’éclairage des salles d’opération aux XIXe et XXe siècles : l’apparition du scialytique ou L’étude des charpentes comme élément de datation du patrimoine rural : l’exemple genevois. Tout un programme…

Des nouvelles des merveilles

Elles étaient sept, comme les mercenaires et les samouraïs ou encore les péchés capitaux, c’est à dire moins que les salopards ou les travaux d’Hercule, et beaucoup moins que les jours de Sodome et toutes ne sont pas parvenues jusqu’à nous. La particularité de la plupart de ces merveilles est d’être visibles depuis la mer, aussi, il est fort probable que cette liste provienne de récits de voyageurs particulièrement impressionnés par ces monuments géants.

Si on sait que la pyramide de Kheops est encore quasiment intacte, qu’en est-il des autres, où se trouvaient-elles, ont-elles toutes réellement existé ? Et surtout, que leur est-il arrivé ? Notre grand reporter est parti sur le terrain pour répondre à ces grandes questions.

La pyramide de Kheops, construite aux alentours de -2650 est de loin la plus ancienne de toutes. Elle est encore debout, se visite toujours et seul son parement de calcaire blanc a disparu, même si quelques blocs ont été démontés par les fellahs pour servir de constructions.

Les jardins suspendus de Babylone, ou de Sémiramis, construits au VIè siècle av. J.-C., dont l’existence a longtemps été remise en cause n’ont peut-être effectivement jamais existé. Ils auraient été bâtis sous le règne de Nabuchodonosor II, roi du royaume assyrien de Babylone mais aucun document de l’époque n’en fait mention. Il est question d’une construction soutenue par des piliers, plantée en terrasse d’arbres gigantesques et irriguée par un système de vis d’Archimède. Il est très probable que les anciens ait confondu Babylone et Ninive (plus au nord) où l’on pratiquait l’irrigation des terres de cette manière. Voici la localisation présumée des jardins suspendus.

La statue chryséléphantine de Zeus olympien, sculptée par Phidias en 437 av. J.-C. Haute de 12 mètres, elle représente Zeus assis, coiffé d’un rameau d’olivier et portant un sceptre. Le terme “chryséléphantine” vient des deux matériaux utilisés pour son parement, l’or (χρυσός / khrusós) et l’ivoire (ελεφάντος / elephántos) qui recouvrent la structure de bois. D’abord conservée à Olympie, elle fut transportée à Constantinople où elle disparut dans les flammes d’un incendie en 461. Localisation de l’emplacement initial de la statue à Olympie.

Le Mausolée d’Halicarnasse, construit en 355 av. J.-C. à… Halicarnasse car le mausolée n’est pas la tombe d’un monsieur qui aurait porté un tel nom, mais le lieu où il se trouve, en Carie et le monsieur qui y est enterré se nommait… Mausole. Oui, c’est un peu compliqué, mais on y arrive. S’il resta debout jusqu’au XII siècle, il finit par s’écrouler à cause des guerres d’invasion et des intempéries (peut-être également d’un séisme). Les Hospitaliers (décidément des gens sympathiques) se servirent de ses ruines pour construire le Château Saint-Pierre de Bodrum.
Localisation de l’emplacement du Mausolée.

Le temple d’Artémis ou Artemísion, construit à Éphèse en 340 av. J.-C. Long de plus de 137 mètres, c’est un des bâtiments les plus imposants de l’Antiquité, mais aussi le plus richement décoré. Il est détruit 16 ans après sa construction par un mariole du nom d’Erostrate qui voulait par ce geste uniquement se rendre célèbre. Gagné. Rebati, il est pillé par les Ostrogoths en 263 et détruit par les flammes par les sympathiques chrétiens en 401. Justinien achèvera la besogne en prélevant ses pierres pour ses affaires personnelles à Constantinople. Les plus belles sculptures sont conservées au British Museum.
Localisation du site.

Le Colosse de Rhodes représente le dieu Hélios, dieu Soleil. Construit en 303 av. J.-C. à l’entrée du port de Rhodes, il fut détruit en 226 av. J.-C. par un tremblement de terre. Son armature de bois et sa surface recouverte de bronze pesait un poids tel que la secousse l’a brisé au niveau des genoux. Toutefois, le matériau de construction est sujet à caution ; certains disent qu’il était en pierre. En revanche, contrairement à l’iconographie traditionnelle, il n’aurait pas eu un pied posé de chaque côté de l’entrée en raison d’un écartement nécessaire trop important, mais il aurait été construit sur un seul et même socle. Une fois effondré, il est resté sur place (l’oracle de Delphes aurait interdit d’y toucher) jusqu’en 654, date à laquelle une expédition arabe récupéra le matériau pour le vendre.
Localisation du Colosse.

Le Phare d’Alexandrie (le premier qui chante du Claude François, c’est un coup de fouet), construit en 290 av. J.-C. sur la pointe de l’île de Pharos. Secoué à plusieurs reprises par des tremblements de terre, il finira dans le port en 1303. En 1349, le voyageur Ibn Battûta rapporte qu’il n’est plus possible d’y entrer. Les pierres serviront au mamelouk Qaitbay pour construire le fort portant son nom, à l’ancien emplacement du phare.
Localisation du phare.

Il est bon de se rappeler ces choses qu’on oublie. Très bientôt, je vous propose une grammaire des civilisations disparues.

Flâneries iliennes

Au hasard des saisons, je prends avec moi le temps de répondre aux questions qu’il me pose du haut de ses sept ans. La faim nous mène dans le quartier Saint-Séverin qui, décidément, ne livre guère le meilleur en matière de gastronomie. Il fut un temps où je sortais souvent le soir dans ce coin, un quartier qui ne sentait pas encore la mauvaise graisse et dans lequel on pouvait se promener sans se faire rabattre comme si on était un touriste américain. Le quartier pue la sale affaire et l’attrape-nigaud…

Il reste encore quelques anciennes maisons qu’on reconnaît à leurs murs penchés, aux toits à présent recouverts de zinc et à leurs hautes cheminées massives. L’âme du vieux Paris médiéval se trouve dans les hauteurs de ces immeubles sans âge.

Au 17 rue de la Harpe, au carrefour de la rue Saint-Séverin, se trouve un endroit qu’il faudrait s’interdire de fréquenter, mais les couleurs et les odeurs qui se dégagent de cette petite échoppe sont comme un piège qui se referme sur le passant. Finalement, le loukoum au citron aura raison de ma bonne volonté.

Autrefois, au pied des futs des colonnes de la Conciergerie, on voyait des pigeons chier sur la pierre. Aujourd’hui ce sont les caméras de vidéo surveillance qui rongent le calcaire. Au fond, la Tour de l’Horloge, délabrée à un point inimaginable. Elle fut la première horloge publique du Royaume de France, installée en 1371.

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La Royaumont de Saint-Louis

Une belle après-midi printanière, une bouteille d’eau coincée dans le sac-à-dos entre les objectifs et l’appareil, deux carnets dans la poche et c’est parti sur les routes du Val-d’Oise, à une trentaine de kilomètres de Paris à vol d’oiseau, exactement à la limite qui sépare l’Île de France et la Picardie, derrière les champs de colza, les étangs de pêche et un paysage d’une platitude monotone. Partir de l’autre côté, sur la route à contrepoint. Arrivée à Asnières-sur-Oise, au hameau de Baillon.

Abbaye de Royaumont

Royaumont est une abbaye fondée par Louis IX entre 1228 et 1235. Celui qui sera canonisé pour ses actes de piété contrite et sa croisade partiellement échouée n’avait rien d’un joyeux luron (celui-là même qui mourut de dysenterie au bord de la nationale 9) et c’est dans ce lieu de méditation qu’il se retirait pour compulser les livres de l’armarium du cloître. Le lieu est d’ailleurs ponctué de citations des œuvres de Guillaume de Saint-Pathus narrant la vie et les habitudes ô combien… stimulantes de Louis IX. Prières à tous les repas, et même au milieu d’une nuit généralement courte (les heures canoniales ne laissent point le temps de se reposer).
Sa mère, Blanche de Castille était, elle, une habituée d’une autre abbaye du département, Maubuisson qu’elle fonda en 1241 sur la commune de Saint-Ouen-l’Aumône.

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Abbaye de Royaumont

On commence la visite par un grand parc ombragé très sobre, peu fleuri mais la saison s’y prête peut-être encore assez mal. Il fait bon flâner dans ces larges allées sous les fleurs des marronniers.

Abbaye de Royaumont

Comme toute abbaye digne de ce nom, on y trouve une église, mais ici, on n’en voit plus que quelques rares éléments. En effet, l’intégralité du site servit de filature après que la Révolution ait dissout les Ordres religieux. En 1792 on ordonne de démanteler l’église pour en utiliser les pierres afin de construire d’autres locaux (il est toujours délicat de poser un regard moral sur les erreurs du passé, mais tout de même, quel gâchis…). Aujourd’hui, seule reste la tour nord (rescapée par sa construction compacte puisqu’elle contient un escalier), ainsi que quelques piliers indiquant encore l’emplacement du chœur. Autant dire que l’édifice que l’on a sous les yeux n’a plus grand chose à voir avec le bâtiment d’origine, même si le retour des sœurs de la Sainte-Famille de Bordeaux a permis la restauration partielle et donne une idée correcte de l’aspect d’origine.

Abbaye de Royaumont

Il y est également question d’une vaste salle qui servait de réfectoire aux frères convers et donc le carrelage que l’on foule au pied est fait d’une immense mosaïque des carreaux de faïence colorée restaurés et reproduits de manière artisanale, tels qu’ils étaient lorsque l’abbaye était encore utilisée.

Abbaye de Royaumont

La visite se termine par un bâtiment scindé en deux parties, dont la partie centrale est soutenu par trente-et-une arches séparées par un vide aujourd’hui comblé par des dalles de verre, donnant en surplomb sur un petit canal et sous lequel il aurait été mal venu de passer en des temps reculés, puisque ce canal porte le doux nom de… latrines.

Abbaye de Royaumont

Mais le clou de la visite reste tout de même le cloître, et y passer quelques minutes baigné par la lumière du soleil, dans le silence d’une campagne douce et d’une après-midi tranquille a un effet réellement apaisant.

Localisation de l’abbaye sur Google Maps.
Toutes les photos de cette journée ici, et là pour voir les photos en diaporama.

L’abstraction miraculeuse

Avant que je n’étudie l’histoire de l’art, j’ai pioché mes premières expériences et mes premiers émois dans les pages de volumes aux pages jaunies et à l’odeur rance de la Grammaire des styles qu’on trouvait encore à l’époque aux éditions Payot, sur les tables de gravures innombrables sans lesquelles toute approche naïve ne serait que pure perte. L’art se nourrit de ses propres images, et son histoire se gave d’exemples et d’illustrations. Ma mère m’a alors offert la très majestueuse Histoire de l’Art de l’essayiste anarchiste et historien de l’art Élie Faure (parent du géographe — tout aussi anarchiste — Élisée Reclus), une œuvre monumentale en cinq tomes dont la rédaction s’étale entre 1919 et 1921 et qui aujourd’hui reste absolument incontournable. Je replonge dans ces pages lestes, dénuées de la lourdeur académique des écrits trop souvent conventionnels et intellectualistes de l’époque et de ces mots aériens pleins de formes, on goûte la saveur de la simplicité.

La base de l’édifice humain est faite de découvertes quotidiennes, et ses plus hautes tours sont des entassements patients de généralisation progressives. L’homme a copié la forme de ses outils de chasse et l’industrie sur les becs, les dents et les griffes, il a emprunté aux fruits leurs formes pour ses premiers pots. Ses poinçons, ses aiguilles ont été d’abord des épines, des arêtes, il a saisi dans les lames imbriquées, les articulations et les fermoirs des os l’idée des charpentes, des jointures et des leviers. Là est le seul départ de l’abstraction miraculeuse, des formules les plus purifiées de toute trace d’expérience, du plus haut idéal. Et c’est là que nous devons chercher la mesure de notre humilité et de notre force à la fois.

Au contact de Faure, on s’initie à l’art dans ce qu’il a de plus fondamental ; dans sa vision des choses, reprendre le cours d’une histoire provenant des tréfonds des âges est une manière de nous faire adhérer à l’idée qu’il y a une continuité naturelle entre l’utile de la technique et la fonction esthétique de l’art. Sans cette présupposition, on risque la fausse route.

L’art est d’abord un outil d’utilité immédiate, comme les premiers balbutiements du verbe : désigner les objets qui l’entourent, les imiter ou les modifier pour s’en servir, l’homme ne va pas au-delà. L’art ne peut être encore un instrument de généralisation philosophique qu’il ne saurait pas utiliser, mais il forge cet instrument, puisqu’il dégage de son milieu quelques lois rudimentaires qu’il applique à son profit.

Elie Faure, Histoire de l’art, t.1
Avant l’histoire, I (Folio Essais, p.40, 41, imprimé en 1988)

J’aime me rappeler ces mots qu’il se plaisait à répéter et dont la paternité revient à Auguste Renoir:

Ne me demandez pas si la peinture doit être objective ou subjective. Je vous avouerai que je m’en fous.

Concernant les rapports entre Élie Faure et Auguste Renoir, je trouve dans la préface de Martine Chatelain-Courtois les mots dans lesquels on saisit la figure maîtresse de Faure, maître avant tout, personnage charismatique :

Le passeport de Faure Élie-Paul-Jacques, qui donne des conférences sur l’art dans le monde entier en 1931-1932, indique : « Profession : Médecin ». Et Renoir, qui appréciait d’autant plus la modestie du grand écrivain qu’il se voulait lui-même un simple « ouvrier de la peinture », partageait avec son « cher docteur » un silence complice en évitant les discussions d’esthétique, et en lui parlant avec humour de ses hémorroïdes — quitte à dire le bien qu’il pensait de son œuvre quand Élie Faure n’était plus là.

Sarrasinades

Pendant des années où j’ai consommé des galettes de blé noir fourrés à la tomate, à l’œuf et au fromage (plus connue sous le terme générique de “complète”), je me suis demandé d’où venait le terme et surtout, qu’est-ce qu’est le blé noir, ou sarrasin ? Il se trouve que ce blé noir, ou blé sarrasin (il tire son nom de l’exceptionnelle faculté des occidentaux à attribuer à l’étranger lointain tout ce qu’ils ne connaissent pas, alors qu’il vient d’Asie du nord-est, région assez pauvre en Sarrasins) n’a en fait rien à voir avec le blé, mais en plus n’a rien d’une graminée.

C’est une plante de la famille des polygonacées, dans laquelle on trouve également les renouées, la rhubarbe et l’oseille et dont les graines sont utilisées pour leur absence de gluten, ce qui en fait un aliment de choix pour ceux qui y sont intolérants. Largement utilisé en Bretagne, il est cependant en voie de raréfaction en France, chassé par des cultures plus rentables, comme le blé et le maïs, ce qui est d’autant plus dommage que c’est une plante mellifère.

L’autre acceptation du terme désigne un sens mal connu. Si on se doute que le Sarrasin est Arabe, on ne lui connait pas vraiment de pays, ni de religion du moins à l’époque où le terme se généralise, puisque les terme de musulman ou d’islam ne sont utilisés que tardivement respectivement au XVIè et XVIIè siècle. On ne sait pas grand chose de lui et c’est précisément ce qui fait peur. Oui, l’histoire se répète et ne se renouvelle guère…
Voici ce qu’en dit Wikipédia, mais il semble que généralement, ce soit la définition d’Isidore de Séville qui fasse foi :
Le terme sarrasin proviendrait, d’après certains, de l’arabe شرقيين sharqiyyīn (orientaux). Selon d’autres, le mot vient de sarakenoi en grec ancien, qui a donné en bas latin Sarracenus (pluriel: Sarraceni), ce qui a fait dire à Isidore de Séville (VIIe siècle):

« Les Sarrasins vivent dans le désert. On les appelle aussi les Ismaélites, comme l’enseigne le Livre de la Genèse, car ils descendent d’Ismaël (fils d’Abraham). Ils sont également nommés Hagaréniens car ils descendent d’Hagar (esclave et concubine d’Abraham, mère d’Ismaël). Il s’appellent eux-mêmes Sarrasins, on l’a dit avec quelque perversité, car ils se flattent mensongèrement de descendre de Sarah (femme légitime d’Abraham). »

— Isidore de Séville, Étymologies, IX,2,57 Ed. W.M. Lindsay, Oxford 1911 (cité in La croix et le croissant de Richard A. Fletcher).

A l’époque d’Isidore, Séville n’a encore rien à voir avec l’Espagne, mais fait partie intégrante du Royaume Wisigoth, héritier des Grandes Invasions barbares et dont la capitale est Toulouse. Les Wisigoths (Goths de l’Ouest), chassés de Toulouse par Clovis 1er, ils installent leur capitale à Tolède .
C’est à cette époque que nait le nom donné à la région d’Andalousie.
Selon Heinz Halm, le terme Andalousie viendrait de l’expression wisigothique « *landa-hlauts » désignant l’« attribution des terres par tirage au sort », ce qui parait le plus probable, mais il faut quand même savoir qu’on a longtemps cru que le terme signifiait “Atlantide” ou terre des Vandales (du berbère : al-Andalus, provenant lui-même de Wandal).

Des livres en général et des énormes livres d’art en particulier

Il existe un moment critique, lorsqu’on n’a en tête que le doux bruissement des pages tournées au cœur de la bibliothèque (j’ai appris ce matin que le mot Bible venait de bibliothèque, et non le contraire – du grec ancien βιϐλία (Biblia),  mot neutre au pluriel qui signifie « livres », oui parce qu’en fait, c’est ce qu’est la Bible, une collection de livres, au cas où l’information soit passée inaperçue) sous la coupole immense, où l’on peut très vite se retrouver suspecté de n’être qu’un rat parmi les livres, dévorant des tonnes et des tonnes d’ouvrages collectés patiemment et sauvés de la brutalité du monde (oui, le monde est brutal, les gens aussi — j’entre en phase de rébellion structurelle), conservés pendant des centaines d’années par des êtres tout entier dévoués à la culture du papier (on reconnaît généralement le messie à son pull en acrylique rouge et un pantalon à pinces de couleur… indéfinissable) dans un contexte où très vite, on se voit taxé d’intello poussiéreux et fatiguant. Bref. J’ai découvert des livres fascinants et je me dois de vous faire partager ça sans quoi on aurait tôt fait de me faire un procès pour rétention d’information.

Tout d’abord, commençons avec ces livres édités dans les années 80 sous une couverture en toile et que je me souviens avoir compulsé dans plusieurs bibliothèques (désormais épuisés), c’est la Grammaire des formes et des styles. Ces livres, édités par l’Office Du Livre, sont de véritables mines d’or comme on n’en fait plus. Cette grammaire n’est ni plus ni moins qu’un inventaire visuel, gravures à l’appui, chaque volume est abondamment illustré et documenté et constitue un véritable puits de science pour toute personne s’intéressant à l’art. Comme je le disais précédemment en citant Malraux, avec l’apprentissage de l’art, rien ne vaut une savante documentation pratique faite d’images, d’icônes, de plans, coupe et élévation, que sais-je !! Abreuvez-nous et tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens !! (pardon, je m’emballe — à noter que le sac de Béziers n’est pas un accessoire de mode trendy). Voici les exemplaires que j’ai trouvé (impossible de trouver un catalogue exhaustif – mais non je ne mets pas ces liens au cas où vous auriez une irrépressible envie de me faire des cadeaux…):

Je viens de trouver également ce superbe livre de Jean Clottes (j’en ai parlé lors de mon exposé sur les chamanes de la préhistoire), L’art des cavernes préhistoriques. J’aime beaucoup l’approche très novatrice de Clottes pour qui l’art pariétal est en prise directe avec le chamanisme et pas simplement un art pour l’art, un art de “décoration” ou même fonctionnel. Il introduit une véritable perspective psychologique et religieuse dans l’art des cavernes. J’en parle avec la larme à l’œil et le vice chevillé au corps, car ce livre, édité par Phaidon, est épuisé en France. Seulement, samedi dernier, je l’ai trouvé dans un rayonnage et je compte bien faire main basse dessus (ne comptez pas sur moi pour vous dire où).

Enfin (je me suis fait confirmer par ma petite sœur étudiante en histoire de l’art que c’était une référence), les Manuels de l’Ecole du Louvre. Voici des livres pas faits comme les autres. Si on y trouve des fiches détaillées sur des œuvres clef, ces livres sont bourrés de cartes, plans, bibliographie détaillée, glossaire technique, de trucs et de machins très bien documentés et qui en font réellement un manuel de référence ; ce sont également de très beaux livres richement illustrés d’œuvres pour la plupart exposées dans des musées étrangers. Des livres vraiment très techniques.

Lors de ma visite dominicale à la Conciergerie, j’ai découvert sur un étalage de la boutique que les Editions du patrimoine avaient publié un “vocabulaire” typologique et technique des arts, de vrais bon gros bouquins dont le nombre d’illustrations est plus conséquent que le nombre de pages. Question prix, on avoisine les 75 euros, et là, ce n’est plus de l’ordre du raisonnable. Ce sont de véritables encyclopédies techniques à mon sens réservées à des spécialistes, mais qui restent de très beaux livres.

Pour terminer, j’avoue, j’ai craqué pour cette magnifique œuvre de Louis Massignon (4 tomes, 1952 pages, que mon âme de lecteur brule en enfer !). Ça tombait bien, moi qui avais l’intention de me fouetter avec des orties fraîchement coupées et faire pénitence…

Fruits sucrés du passé

Louis VIII par Henri Lehmann,
château de Versailles

Le roi de France Louis VIII, dit Le Lion, fils de Philippe-Auguste, mari de Blanche de Castille et père du futur Louis IX, plus connu sous le nom de Saint-Louis, était un homme d’une piété exemplaire. Son histoire est tragique. Parti en croisade contre les Albigeois soutenus par Raymond VII, comte de Toulouse (gravement suspecté de ne pas avoir voulu cautionner le massacre des hérétiques Cathares), il mène ses troupes aux portes d’Avignon qui finira par tomber puis aux portes de Toulouse. Mais l’hiver, ses maladies et les désertions auront raison de son armée. Le Roi de France Louis VIII sera frappé par la dysenterie.
Il lui aurait pourtant suffi de prendre le traitement qu’on recommandait à l’époque pour chasser le mal : coucher avec une jeune vierge, mais le Roi était pieux et refusa. Il mourut en 1226 dans d’atroces souffrances (près de la nationale 9), à Montpensier. Entre la dysenterie et coucher avec la vierge, mon cœur balance.

En parlant de pieux, voici une petite anecdote qui appartient également à l’Histoire.
Mamelouk (مملوك) est un terme arabe qui signifie possédé. Les mamelouks n’étaient ni plus ni moins que d’anciens esclaves qui se constituaient en milices au service d’un calife ottoman. Ils envahirent l’Égypte à partir de 1250 et malgré le fait qu’ils étaient de grands bâtisseurs (et pilleurs également) et des artistes hors-pair, laissant leur trace dans tous les plus beaux monuments de l’Égypte ayyubide, ils n’étaient pas spécialement réputés pour leur délicatesse comme en témoigne l’origine de leur nom. Leurs occupations consistaient surtout à passer à peu près tout le monde au fil de leur lame recourbée. Leurs supplices préférés étaient al-tawsit et al-khazuq.
Al-khazuq consiste à empaler les corps, tandis que al-tawsit consiste à les découper en deux à partir de l’abdomen. Une raffinement suprême.

Je ne me lasse jamais de ces petits faits qui font la grande histoire…