L’élimination – Rithy Panh

L’élimination – Rithy Panh

Je ne sais pas pourquoi je me suis rué sur ce bouquin. Il m’arrive parfois de retourner un livre pour en lire la quatrième de couverture et de rester accroché sur quelques mots. En l’occurrence, ce livre, s’il n’avait été recouvert d’un bandeau où figure la photo du cinéaste, vêtu d’une veste noire, d’un krama blanc écru, les traits tirés et le regard comme perdu dans le vague, une épaisse fumée de cigare l’enveloppant, je ne l’aurais peut-être pas retourné, il serait resté en-dehors de mon champ. La photo dit déjà le drame.

Rithy Panh, l'elimination

Rithy Panh, je ne le connais pas, à part de nom. Je sais de lui qu’il a réalisé un film, un grand film sur les années sombres où les khmers rouges ont littéralement exterminé la population du Cambodge, un film au titre qui ne laisse aucunement de place au doute : S21, la machine de mort khmère rouge. En réalité, je ne savais rien des khmers rouges, je ne savais rien du Cambodge, et je ne savais rien de ce qui s’y était passé, et je ne dis pas qu’aujourd’hui j’en sais beaucoup plus mais au moins je connais cette histoire, l’histoire de cet homme brisé par un passé trop lourd à porter.
L’élimination, c’est le récit mêlé de son expérience d’enfant dont le souvenir lui rappelle Phnom Penh, la capitale encore vivante et qui sera vidée de sa population, et des heures d’un procès qui aurait pu faire date si les vrais responsables avaient été jugés et punis, celui du responsable du S21, le bureau de sécurité, centre de torture et d’exécution de la mécanique mortelle mise en place par un régime pris de folie meurtrière. Le responsable, à tous les sens du terme, c’est Kaing Guek Eav, plus connu sous le nom de Duch ou Douch.

Kaing Guek Eav - Douch à son procès

Kaing Guek Eav (Douch) à son procès en 2012
Photo © Ho New / Reuters

L’histoire de Rithy Panh, c’est simplement l’histoire d’un jeune garçon pris dans la folie de l’histoire de son peuple, c’est l’histoire de sa famille, d’un drame qui lui a ôté son père qui finit par cesser de croire en des jours meilleurs et se laisse mourir de désespoir, un inspecteur de l’éducation érudit, éduqué, et selon l’auteur l’archétype de l’homme tourné vers la modernité, vers ce que l’homme a en lui du plus précieux pour sa propre préservation.

C’était la défaite de l’Encyclopédie. Plutôt l’ancien monde, élémentaire, terrien, que la connaissance, froide et difficile.

Ce drame lui a également ôté sa mère, une femme admirable, aimante, qui donna tout à ses enfants pour qu’ils s’en sortent, mais elle renonce le jour où sa fille décède. D’autres mourront, des êtres proches, des inconnus, des dizaines, des milliers de morts jalonnent ce livre, des milliers d’êtres innocents emportés par la folie meurtrière d’un idéologue fou porté par ses théories vaseuses et une absence totale de visibilité sur ses fins, l’horrible Saloth Sâr (Pol Pot) avec son visage figé et son sourire de statue de cire.
Face au bourreau Douch, Rithy Panh n’arrive à tirer que des explications floues, pompeuses et vides de sens, des repentances, des aveux du bout des lèvres ponctués de phrases qui le dégagent de toute responsabilité, lui, l’exécutant, le petit professeur de mathématiques devenu un immonde bureaucrate tortionnaire qui ne pouvait être en tort, car il était en accord avec l’idéologie…

Je comprends qu’on change de nom et de prénom dans la clandestinité. Mais réduire l’autre à un geste, à une mécanique, à une parcelle de son corps, ce n’est pas propager la révolution. C’est déshumaniser. C’est tenir l’être dans son poing.
Jusqu’à la libération, je suis resté le « camarade chauve », et c’était très bien ainsi : je ne portais plus le nom de mon père, trop connu. J’étais sans famille. J’étais sans nom. J’étais sans visage. Ainsi j’étais vivant, car je n’étais plus rien.

Le récit de Rithy Panh, c’est le récit de la déshumanisation la plus totale, alors on pense immanquablement à Primo Levi, Robert Anthelme ou Elie Wiesel… C’est précisément cela l’élimination, L’Angkar (l’organisation), c’est l’élimination car vous n’êtes plus rien. Une des scènes les pires qui me reste est celle de ce jeune garçon dont la jambe s’infecte et sur laquelle il voit des vers grouiller.

Nous savions intuitivement que c’était la fin : l’irruption de la vie animale dans la vie humaine. Il est mort le lendemain.

S21 - Tuol Sleng

S21 (Tuol Sleng, la colline du manguier sauvage),
ancien lycée reconverti en centre de torture
Photo © Chris Gravett

J’ai lu ce livre en peu de temps, absorbé dans ces pages qui me disaient que je devais savoir, que je devais terminer, malgré les haut-le-cœur, malgré la nausée qui prend devant la déchéance qu’on fait subir à un peuple, qu’on exécute froidement, qu’on torture et qu’on viole. Un million sept cent mille (le chiffre paraît lui-même dément) Cambodgiens sont morts directement ou indirectement des conséquences de cet assassinat organisé par une poignée de fous. 1 Cambodgien sur 5, mort… au nom d’une révolution sans classe, une révolution bornée, idiote, sans raison.

Sans doute est-ce cela, un révolutionnaire : un homme qui a du riz dans son assiette ; et qui cherche un ennemi dans le regard de l’autre.

Il faut avoir lu ce livre, pour la trace qu’il laisse, pour le futur des nations, pour être en paix avec soi malgré le déchirement qu’il procure à l’intérieur, pour apporter la paix aux morts, pour se regarder en face, pour ne pas faire comme si on ne savait pas, pour lui, pour Rithy Panh et pour les autres qui se sont vu destituer leur droit à être des êtres humains, pour peut-être cauchemarder et finalement ouvrir à nouveau les yeux sur un monde qui produit des monstres, mais au moins, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas…

Duch: Je suis jour et nuit avec la mort.
Je lui réponds: Moi aussi. Mais nous ne sommes pas du même côté.

Rithy Panh avec Christophe Bataille, L’élimination
Éditions Grasset

EDIT : on me souffle dans l’oreillette qu’il existe un blog autour d’un projet sur la reconstruction du Cambodge et de la mémoire des années sombre, un projet d’Émilie Arfeuil et Alexandre Liebert qui se nomme Scars of Cambodia.

Troppo naturale, bombardato, distrutto… L’Inspiration de Saint-Matthieu, le tableau maudit de Michelangelo Merisi

J’avais déjà parlé d’un tableau de Michelangelo Merisi (Caravage), la Vocation de Saint-Matthieu, faisant partie d’un triptyque relatant trois moments importants de la vie de Matthieu avec Saint-Matthieu et l’ange et le Martyre de Saint-Matthieu, destiné à décorer l’autel de la chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis-des-Français de Rome. Avant que ne vienne au jour la version que l’on peut admirer actuellement de l’inspiration de Saint-Matthieu, Caravage avait produit une toile de grande taille (232 x 183cm) représentant l’ange guidant la main de Saint-Matthieu.
Bien.
Seulement, les choses ne sont pas aussi simples. Il ne suffit pas d’avoir le vent en poupe, d’être un peintre avec pignon sur rue et de peindre ce qui nous semble bon pour évoquer la commande et respecter le cahier des charges, d’avoir un talent incroyable et une audace de génie pour s’en sortir. Alors pour tenter de comprendre ce qui cloche, apprenons à regarder ce que nous avons sous les yeux pour voir ce que nous ne voyons pas.

Nous voyons deux personnages. La premier, le plus important est Saint-Matthieu, le second est l’ange qui inspire l’apôtre pour lui dicter ce qui sera l’Evangile — pardonnez-moi l’expression, mais c’est quand-même un gros morceau. Étudions ce que nous voyons pour éventuellement en analyser les postures. L’homme est assis sur un curule, portant gauchement (1) le livre sur lequel il écrit, genoux croisés (2), le pied tendu vers le spectateur (3), les jambes couvertes de poussière (4), la main mal assurée et épaisse (5) guidée par celle de l’ange (6), l’air un peu — pardonnez-moi — ahuri, pataud (7), genoux et coudes nus (8). Disons-le nettement, nous avons ici 8 arguments suffisants pour réprouver cette œuvre d’art et l’empêcher d’être élevée au rang de peinture d’autel (du point de vue de l’Église, naturellement).

(1) Le fait que Matthieu porte le livre gauchement le rend maladroit et indique clairement que c’est le genre d’objet qu’il n’est pas habitué à manipuler.
(2) Les genoux croisés révèle une certaine désinvolture, une « épaisseur » qui ne sied pas à un évangéliste.
(3) Ce pied tendu peint avec un raccourci fait clairement apparaître un débordement de la toile et projette le pied en direction du spectateur dans une trop grande proximité.
(4) Matthieu a les jambes couvertes de poussière (même si on le voit peu sur cette reproduction), comme un vulgaire homme du peuple.
(5) Tout indique que Matthieu, s’il sait compter au vu de son métier, a l’air d’avoir un peu de mal à écrire…
(6) Impression renforcée par le fait que l’ange guide sa main au point qu’on se demande si ce n’est pas lui qui écrit avec la main de Matthieu.
(7) L’air naïf qui lui est imprimé n’est pas à son avantage. C’est un peu comme s’il s’émerveillait de cette écriture qui nait sous la plume que sa main tient, guidée par celle de l’ange.
(8) Genoux et coudes sont nus, ce qui n’est guère convenable, quand bien même Matthieu serait un homme simple et humble…

L’impression donnée par la toile fait de Matthieu un personnage beaucoup trop naturel, trop proche du quidam pour figurer dans une église de la sorte. Le tableau est rejeté par ses commanditaires, jugé ton peu bienséant, troppo naturale… Merisi sera obligé d’en conduire une autre version, beaucoup moins attachante, et surtout beaucoup plus conventionnelle.

La première version, dont il n’existe aucune reproduction en couleur a été portée disparue, considérée comme détruite, suite aux bombardements massifs dont a été victime Berlin en 1945, notamment sur le Kaiser Friedrich Museum, aujourd’hui Bode-Museum.

S’il n’avait pas été refusé, il serait aujourd’hui en bonne place dans une église de Rome…

Des Assassins à l’Aga Khan, une seule ligne droite

De la pseudo-secte des Assassins dont a tout dit et surtout n’importe quoi, on sait surtout que son rôle était strictement politique et religieux. Ce groupe religieux d’obédience chiite est en fait une émanation de l’ismaélisme traditionnel. On les a appelé Hashshashin, Hashashiyyin, bâtinîs, ou encore Nizârites, du nom de Nizar ben al-Mustansir, fils du huitième calife fatimide et imam ismaélien à qui les Assassins prêtent serment. Par tradition, on attribue aux Ismaéliens une doctrine de foi libertaire fondamentaliste et pacifique et basée sur un mélange de néo-platonisme et de mysticisme remontant aux origines de l’Islam, ce qui a nécessairement jeté une voile de suspicion sur ses activités.

L’homme qui fit de ces ismaéliens des assassins portait le nom de Hassan ibn al-Sabbah, ou le « Vieux de la Montagne », titre que porteront après sa mort les chefs successifs de la secte. Installant ses hommes dans la forteresse d’Alamut dans laquelle est rassemblée une somme de livre et d’instruments scientifiques absolument considérable, il les entraîna au meurtre mais uniquement à des visées politiques. Bien décidés à défendre le chiisme à l’intérieur notamment du califat fatimide égyptien, les Assassins joueront de tous les stratagèmes pour assassiner en temps voulu quelques personnages clé dans la cité arabe à partir du XIème siècle ; on leur prêta une addiction supposée, forcée et contrôlée, à la plante dont le nom est dérivé ; le haschich. Rien n’est moins certain selon les sources. Le mot “Assassin” découlerait plutôt d’un terme signifiant “fondamental”. Ce qui est certain en revanche c’est que leur fanatisme et leur isolement dans la forteresse d’Alamut les rendaient certainement serviles et malléables à merci. La secte jouera un rôle prépondérant pendant les invasions franques et leur rôle politique s’interrompit brusquement en 1256 lorsque les Mongols dirigés par Houlagou Khan prirent Alamut et rasèrent littéralement la forteresse en détruisant par la feu sa considérable bibliothèque scientifique.
On pourrait croire que la fameuse secte des Assassins disparut avec sa forteresse, mais ses disciples se fondirent dans la vie de la cité arabe et continuèrent à porter en eux la parole ismaélienne, dont le chef, encore aujourd’hui, n’est autre que… l’Aga Khan. Le titre d’Aga Khan est conféré par le Shah d’Iran en 1818 et combine le titre d’Ağa ou Agha (آغا en persan), titre d’officier civil ou militaire dans l’Empire Ottoman et le titre mongol de Khan (dirigeant ou souverain). Le dernier Aga Khan est le prince Sayyid Karim Al-Husayni (Karim Aga Khan IV), 49ème imam ismaélien nizârite et donc descendant direct de Hassan ibn al-Sabbah, le Vieux de la Montagne…

Salâh Ad-Dîn Al-Ayyûbî, le plus magnanime des sultans

Salâh Ad-Dîn Al-Ayyûbî(1), littéralement le vertueux de la religion, fils d’Ayyoub(2), connu également sous son nom de jeunesse Yûsuf, puis sous le nom que lui donneront les Francs, Saladin, est surtout connu pour son rôle dans la reconquête de Jérusalem face aux Occidentaux lors des Croisades. Dans un monde arabe perclus par les divisions face aux invasions, il continuera l’œuvre de son maître Nur ad-Din et sera le premier à unifier une province immense, allant du nord de la Syrie au Yémen et de la Tunisie à l’Égypte tandis que les Francs se partagent encore dans un désordre total quelques cités puissantes sur la bande côtière palestinienne.

Portrait de Saladin par Cristofano dell’Altissimo

On sait aussi que Saladin fait partie de ces personnages que l’histoire connait et reconnait pour avoir été en quelque sorte victime de leur succès. Ne cherchant en aucun cas la gloire ou la richesse, c’est par un concours de circonstances que son maître Nur ad-Din lui confiera le califat fatimide d’Égypte. Ce qu’on sait moins, c’est que Saladin, loin d’être le personnage charismatique et impitoyable, un grand chef guerrier monté en épingle par les films et l’histoire canonique, est un homme d’une religiosité à toute épreuve et d’une générosité extrême dont les actes de prodigalité ont souvent été considérés comme inconscients par ses administrateurs et ses trésoriers.

Ceux qui ont connu Saladin s’attardent peu sur sa description physique — petit, frêle, la barbe courte et régulière. Ils préfèrent parler de son visage, de ce visage pensif et quelque peu mélancolique, qui s’illuminait soudain d’un sourire réconfortant mettant l’interlocuteur en confiance. Il était toujours affable avec ses visiteurs, insistant pour les retenir à manger, les traitant toujours avec les honneurs, même s’ils étaient des infidèles, et satisfaisant à toutes leurs demandes. Il ne pouvait accepter que quelqu’un vienne à lui et reparte déçu, et certains n’hésitaient pas à en profiter. Un jour, au cours d’une trêve avec les Franj, le «brins», seigneur d’Antioche, arriva à l’improviste devant la tente de Salaheddin et lui demanda de lui rendre la région que le sultan avait prise quatre ans plus tôt. Il la lui donna !
On le voit, la générosité de Saladin a frôlé parfois l’inconscience.

Ses trésoriers, révèle Bahaeddin, gardaient toujours en cachette une certaine somme d’argent pour parer à tout imprévu, car ils savaient bien que, si le maître apprenait l’existence de cette réserve, il la dépenserait immédiatement. En dépit de cette précaution, il n’y avait dans le trésor de l’État à la mort du sultan qu’un lingot d’or de Tyr et quarante-sept dirhams d’argent.
Quand certains de ses collaborateurs lui reprochent sa prodigalité, Saladin leur répond avec un sourire désinvolte : « Il est des gens pour qui l’argent n’a pas plus d’importance que le sable. » De fait, il a un mépris sincère pour la richesse et le luxe, et, lorsque les fabuleux palais des califes fatimides tombent en sa possession, il y installe ses émirs, préférant, quant à lui, demeurer dans la résidence, plus modeste, réservée aux vizirs.

L’erreur stratégique de Saladin fut, dans son immense magnanimité, de relâcher systématiquement ses prisonniers lors de la reprise des cités franques et de leur permettre de se réfugier dans la citadelle de Tyr, là où les Francs massacraient les leurs avec une sorte de délectation barbare. Entassés dans la citadelle, les Francs menés par Richard Ier d’Angleterre (Cœur de Lion), se sont regonflés à bloc pour aller reprendre la cité d’Acre. C’est cet événement qui eut raison des nerfs de Saladin.
La personnalité complexe de cet homme adulé par son peuple, détesté en raison de sa popularité par ses détracteurs, le portera à passer la fin de sa vie dans une dépression léthargique, avachi dans les jardins de son palais, malade et amorphe, rêvant à la grandeur du monde arabe que la reprise d’Acre met à mal.

Bataille de Hittin

C’est véritablement lors de la prise de Jérusalem, Ville Sainte, qu’on peut se rendre compte à quel point l’homme est véritablement conscient de la valeur qui revêt l’entente entre les peuples et les religions.

Et le vendredi 2 octobre 1187, le 27 rajab de l’an 583 de l’hégire, le jour même où les musulmans fêtent le voyage du Prophète à Jérusalem, Saladin fait son entrée solennelle dans la Ville Sainte. Ses émirs et ses soldats ont des ordres stricts : aucun chrétien, qu’il soit franc ou oriental, ne doit être inquiété. De fait, il n’y aura ni massacre ni pillage. Quelques fanatiques ont réclamé la destruction de l’église du Saint-Sépulcre en guise de représailles contre les exactions commises par les Franj, mais Saladin les remet à leur place. Bien plus, il renforce la garde sur les lieux de culte et annonce que les Franj eux-mêmes pourront venir en pèlerinage quand ils le voudront. Bien entendu, la croix franque, installée sur le dôme du Rocher est ramenée; et la mosquée al-Aqsa, qui avait été transformée en église, redevient un lieu de culte musulman, après que ses murs ont été aspergés d’eau de rose.

Textes extraits du livre d’Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes, la barbarie franque en terre sainte.
Jean-Claude Lattès, 1983

Note :
1 – Titre exact : abū al-muẓẓafar ṣalāḥ ad-dīn al-malik an-nāṣir yūsuf ben najm ad-dīn al-ʾayyūbī ben šāḏī, أبو المظفر صلاح الدين “الملك الناصر” يوسف بن نجم الدين أيوب بن شاذي.
2 – Ayyoub (Najm ad-Din Ayyub), ancien compagnon de route de Nur ad-Din (Nour ad-Din Mahmûd el Mâlik al Adil). Saladin utilisera son nom pour fonder la dynastie ayyoubide.

Empereurs infortunés de Byzance (5) : Léon III l’Isaurien, à l’origine de la querelle des images

Avant-dernier volet avant de conclure avec le sujet ; voici un retour en arrière avec le père du précédent. Second siège de Constantinople, 717-718. Les Sarrazins du calife omeyyade tentent de prendre d’assaut la ville, protégée par la muraille de Théodose sur la terre et par la chaîne de Galata interdisant l’entrée dans la Corne d’Or. L’hiver 717 est considéré comme un des pires dans l’histoire des sièges pour les assaillants. Pataugeant dans la boue froide et la neige, les Sarrazins affamés furent obligés de dévorer leurs chevaux pour survivre, jusqu’au déroulement des combats.

Léon III l’Isaurien et son fils Constantin V Copronyme

La bataille fait rage et sous les coups de boutoir de l’armée des Sarrazins, les Chrétiens sortent les grands moyens : une icône… Selon la légende, c’est en partie le point de départ de la guerre déclarée aux images dans l’empire byzantin…

A chaque instant il fallait s’attendre à une ruée générale sur les premiers murs de défense que, plusieurs fois submergés sous le nombre, nous finîmes par leur abandonner. Il fallait dès lors veiller à tenir leurs béliers loin des portes et surtout empêcher leurs machines de siège d’être hissées sur le glacis. En l’un des points de la muraille, insuffisamment fortifiée et sur lequel les Arabes semblaient vouloir concentrer leurs coups, la population du quartier voisin vint en procession faire don d’un portrait du Christ trônant. Les fidèles étaient persuadés que cela seul suffirait à déjouer les entreprises des Sarrazins et rendrait la porte invulnérable. Et chacun de citer des cas où les assaillants avaient été repoussés ou jetés au sol comme sous l’effet d’une puissance invincible. A peine eut-on le temps de disposer l’icône, bien en évidence à l’emplacement convenu, qu’une pluie de traits s’abattit sur le rempart. Cela n’avait fait au contraire qu’exciter la fureur des Musulmans ; et des quartiers de roche, propulsés par la détente brève et sèche des catapultes, vinrent mordre la surface lisse de la pierre qui grinçait affreusement sous le choc, se fendait en deux au point d’impact, étoilant sa surface en une multitude d’éclats tranchants. Aucun n’atteignait son but. Mais les secousses brutales, imprimées toujours au même endroit de la muraille, et qui la faisait vaciller, eurent pour résultat que l’icône se décrocha et, à la stupeur générale, tomba au pied du mur d’enceinte. De plus la maçonnerie ayant été ébréchée, la terre et les pierres qui y avaient été bourrées à la hâte se répandirent au-dehors, comme d’une outre crevée. Cette accumulation de débris formait pour l’assaillant une rampe d’accès par où il lui devenait plus facile de s’élancer. Et au lieu de réparer au plus vite, d’évacuer cette terre et de remettre le contrefort d’aplomb, la garnison n’eut plus qu’une idée : entrouvrir un instant la porte pour sortir récupérer à tout prix l’icône qui gisait en contrebas, parmi les pierres et les gravats. […] L’icône fut perdue dans la bataille, brûla peut-être quand s’effondra la tour, ne put jamais être récupérée. Voilà en tout cas à quels périls la fureur idolâtrique de certains avaient exposé la ville et jusqu’à l’existence même de l’empereur. Léon III retint la leçon et sans doute ce jour-là se jura-t-il d’y porter remède à la première occasion.

Extrait de la « Vie de Léon III », rédigée par Hilarion, historiographe à la cour, pour servir à l’édification de l’empereur Léon V l’Arménien.

Quelques temps après, la flotte pourtant robuste du calife fut littéralement broyée par l’utilisation d’une technique absolument nouvelle et parfaitement maîtrisée: le feu grégeois. La substance projetée contre les navires prenait feu instantanément et continuait de brûler sur l’eau, interdisant tout espoir de survie pour ceux qui se jetaient à l’eau pour tenter d’échapper au feu qui dévorait leur embarcation. De l’événement apparemment sans conséquence de l’icône perdue découla une averse de haine sur un Empire qui commençait déjà à se déliter.

Texte extrait de l’Iconoclaste, d’Alain Nadaud
Editions Quai Voltaire, 1989