Pipes d’opium #4

Pipes d’opium #4

Première pipe d’opium. Cette photo-là, une photo mythique. Elle représente l’écrivain Nicolas Bouvier et son ami de toujours, Thierry Vernet. Bouvier est mort en 1998, Vernet en 1993. La femme présente sur la photo, c’est Floristella Stephani, celle qui deviendra l’épouse de Vernet. Cette photo fait partie de ma vie, elle représente quelque chose que je ne connais pas et que j’ai du mal à fixer parce que je n’en sais rien. Ni quand elle a été prise, ni dans quel lieu et encore moins dans quelles circonstances. On pourrait la croire mise en scène mais quelque chose me dit que non. C’est comme un aparté dans une moment de vie, un instant volé. Bouvier avec sa gueule d’ange amaigri et barbu, la moitié du visage dans l’ombre d’une lumière qui se love dans son dos, comme s’il refusait de s’y plier… Cette photo, je la rattache au livre Le poisson-scorpion, qui raconte sa lente descente mortelle aux enfers lors de son séjour à Galle, au 22, Hospital Street, dans une île qui s’appelait encore Ceylan.

… Pourquoi dans toutes nos langues occidentales dit-on «tomber amoureux»? Monter serait plus juste. L’amour est ascensionnel comme la prière. Ascensionnel et éperdu.
Nicolas Bouvier, Le poisson-scorpion, 1982

Deuxième pipe d’opium. Le Vietnam et l’oubli de Viet Thanh Nguyen. Une simple rappel que le Vietnam d’aujourd’hui est encore criblé des souffrances du passé et l’on a du mal à se remémorer les images mentales d’un pays traversé il y a peu sans avoir présent à l’esprit les cicatrices qui ont du mal à se refermer. Elles finissent par se refermer, mais le sang continue de couler.

Lo Manh Hung – Saigon – 1968. Photo journaliste âgé de 12 ans.

Nous ne pouvions pas oublier le goût de caramel du café glacé au sucre granulé ; les bols de soupe aux nouilles que l’on mangeait accroupi sur le trottoir ; les notes de guitare pincées par un ami pendant qu’on se balançait sur des hamacs, à l’ombre des cocotiers ; les matchs de football joués pieds et torse nus dans les ruelles, les squares, les parcs et les prés ; les colliers de perles de la brume du matin autour des montagnes ; la moiteur labiale des huîtres ouvertes sur une plage graveleuse ; le murmure d’un amoureux transi prononçant les mots les plus envoûtants de notre langue, anh oi ; le crissement du riz que l’on battait ; les travailleurs qui dormaient sur leurs vélotaxis dans la rue, réchauffés par le seul souvenir de leurs familles ; les réfugiés qui dormaient sur tous les trottoirs de toutes les villes ; les patients serpentins à moustiques qui se consumaient lentement ; la suavité et la fermeté d’une mangue à peine cueillie ; les filles qui refusaient de nous parler et dont nous nous languissions d’autant plus ; les hommes qui étaient morts ou qui avaient disparu ; les rues et les maisons éventrées par les bombes ; les ruisseaux où l’on nageait, tout nus et rigolards ; l’endroit secret où on espionnait les nymphes en train de se baigner et de barboter avec l’innocence des oiseaux ; les ombres projetées par la flamme d’une bougie sur les murs des huttes en clayonnage ; le tintement atonal des clochettes des vaches sur les routes boueuses et les chemins de campagne ; l’aboiement d’un chien famélique dans un village abandonné ; la puanteur appétissante du durian frais que l’on mangeait en pleurant ; le spectacle des orphelins hurlant près des cadavres de leur père et mère ; la moiteur des chemises l’après-midi, la moiteur des amants après l’amour ; les moments difficiles ; les couinements hystériques des cochons essayant de sauver leur peau, poursuivis par les villageois ; les collines embrasées par le crépuscule ; la tête couronnée de l’aurore émergeant des draps de la mer ; la main chaude de notre mère. Bien que cette liste pût s’allonger indéfiniment, l’idée était la suivante : la seule chose importante qu’on ne pourrait jamais oublier, c’est qu’on ne pouvait jamais oublier.

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant
Belfond, 2017

Troisième pipe d’opium. Hasui Kawase. En plein Shin-hanga (新版画), renouveau pictural japonais du début du XXè siècle, Hasui Kwase en est un des plus fervents représentants. Il a publié plus de 600 estampes, dont certaines ont été détruites pendant un tremblement de terre. Ce qui est étonnant, c’est que regardée de loin, ces estampes ressemblent à de vulgaires dessins qu’on pourrait croire coloriés au feutre. Ce n’est que lorsqu’on s’en approche qu’on découvre à la fois la subtilité du travail exécuté, mais également la patine que le temps a déposé sur ces œuvres. On peut retrouver la quasi-totalité des œuvres de Hasui Kawase sur Ukiyo-e.org.

Quatrième pipe d’opium. Alabama Shakes, Gimme all your love… La voix et la présence de Brittany Howard… une chanteuse comme on n’en fait plus, la force et la douceur…

Cinquième pipe d’opium. Cette fois-ci on n’en compte que cinq. C’est comme ça, ça se présente comme ça. C’est comme un poison dont on a finalement réussi à se défaire, une pollution qu’on a fini par jeter à la rivière. Des petits bouts de paroles d’une chanson, pris séparément, collés les uns avec les autres. Aujourd’hui, le brouillard recouvre la vallée, on ne voit que les feuilles dorées des bouleaux sur leur tronc lumineux et la rosée goutter, tomber sur le tapis de feuilles cramoisies, et comme par un effet de balancier, j’ai tout effacé…

Endormez-vous avant qu’on ne vous endorme…

La mort d’un lieutenant au champ d’honneur, par Victor Boudon

La mort d’un lieutenant au champ d’honneur, par Victor Boudon

5 septembre 1914, la guerre a été déclarée deux mois auparavant. La suite on la connaît (enfin, j’espère) ; des milliers de morts, une boucherie sans nom, des hommes qui se battent pour des gens qu’ils ne connaissent pas et dont ils ne connaissent pas les intentions. L’Europe finira exsangue et meurtrie. La France, elle, ravagée, fera le terreau du nazisme en saignant une population allemande aux abois et mourant de faim.
5 septembre 1914, donc, la guerre vient de commencer. La 19e compagnie du 276e régiment d’infanterie (VIe armée Maunoury) est mobilisée dès le mois d’août et les soldats et officiers réservistes sont envoyés sur le front, dans la fournaise de ce qu’on appellera par la suite la Première Bataille de la Marne, une tuerie qui durera sept jours complets. Un des premiers hommes à tomber ce premier jour de la bataille est un des officiers, un lieutenant, à la tête d’une colonne de quelques hommes, un homme fier qui tançait ses soldats en les priant de ne pas céder la moindre parcelle à l’ennemi et l’on sait par la suite que la mémoire de cet homme fut récupéré par le gouvernement de Vichy pour en faire un martyr national, lui qui n’était qu’un pauvre bougre qui ne devait certainement pas savoir qu’on l’enverrait se faire descendre et qui tombera d’une balle dans le front qui a certainement dû stopper net un geste peut-être trop théâtralisé pour être sincère. Il ne reviendra pas chez lui, tué dans les premiers instants de cette guerre terrible, et ne verra pas son fils qui naîtra en février 1915.
Cet homme, c’est un de ses soldats qui en parle avec des trémolos dans la voix et une fierté délicate d’homme qui a été pris dans le tourment et qui ne s’attendait à voir un homme bien tomber aussi rapidement, avec cette emphase un peu gouailleuse qu’avaient les hommes de cette époque et dont la dignité s’affichait sur le plastron comme une médaille d’honneur, malgré quelques dents absentes ou gâtées qu’une fine moustache vient à peine voiler. Cet homme, c’est Victor Boudon, qui racontera les derniers instants de son lieutenant dans son livre, Mon Lieutenant Charles Péguy.

Non, on n’a pas eu peur, mais la peur est un sentiment que tout homme connaît, que tout soldat connaît, ceux qui viendront vous dire je n’ai pas eu peur, mais ils mentent ceux-là…

Charles Péguy ne sera jamais inscrit au titre des morts de la bataille de la Marne car il est mort le 5 septembre. Le début officiel de cette bataille est le 6 septembre.

Photo d’en-tête © 2010 Préfecture de Paris et d’Ile-de-France

Le bout du monde à Landi Kotal

Le bout du monde à Landi Kotal

Lorsque j’étais gamin, je jouais avec des petits soldats de plastique que je faisais se battre au milieu du salon chez mes grands-parents, avec le plus total mépris pour les populations civiles. Bataille des Ardennes, Waterloo, Alésia, tout y passait ; je refaisais le monde avec ces morceaux de plastique à l’échelle 1:72 que je me plaisais parfois à peindre pour plus de réalisme. J’ai gardé toutes ces boîtes en carton dans le grenier de ma grand-mère et je me rappelle avoir acheté une boîte en particulier ; la Colonial India British Infantry, et au-dessus de ce titre de la boîte ESCI n°232 se trouve cet intitulé : Indian War Kiber Pass British Infantry. Le fait de voir ces soldats anglais ressemblant plus à des Indiens qu’à des sujets de Sa Majesté me posait question et Kiber Pass était pour moi comme une énigme que je n’arrivais pas à résoudre. Du coup, ces soldats ne se sont jamais battus car je ne comprenais pas qui étaient leur ennemis.
La Passe de Khyber, qu’on appelle aussi le défilé de Khaïber, est en réalité le col immense qui sépare l’Afghanistan et le Pakistan, long de 58 km où il existe une route construite par les Anglais depuis 1879.

Albert Chalcroft, The King's Regiment, Landi Kotal, Kyber Pass, 1937

Albert Chalcroft, The King’s Regiment, Landi Kotal, Kyber Pass, 1937 – Photo © Marti Bogie

Depuis Alexandre le Grand, cet endroit est réputé pour être un lieu de passage presque obligé pour passer d’un point cardinal à l’autre. Aujourd’hui encore, le mot talibans est associé à ce lieu. Cette situation particulière a valu aux contrebandiers de s’installer précisément au centre de ce col, où la petite ville de Landi Khotal s’est développée sur le sang des innombrables Pakistanais et Afghans, mais aussi des Anglais qui sont venus se fourvoyer dans ces montagnes inhospitalières. Un lieu sinistre que William Dalrymple décrit avec la chair de poule.

Certes, la gare de Landi Khotal semblait avoir été construite dans l’idée qu’on devait s’attendre au pire. Elle ressemblait plus à une forteresse qu’à une tête de ligne, avec ses solides murs de pierre percés d’étroites meurtrières. Au quatre coins, des tourelles couvraient chaque angle de tir. Les maisons voisines avaient été rasées pour laisser le champ libre au combat. L’Afghanistan est à moins d’un kilomètre : ce lieu fut autrefois la première ligne de défense de l’Empire britannique.
D’épaisses grilles protégeaient les fenêtres, et les portes étaient en acier renforcé. Cependant, l’une d’elles avait été arrachée de ses gonds et je me hissai jusque là pour explorer l’intérieur. Un quadrilatère de salles donnant sur un gazon, formant une sorte de cloître, évoquait quelque peu le dernier combat de Cluster. On sentait, instinctivement, que quelque chose de terrible s’était passé là : les hommes des tribus avaient peut-être crucifié le chef de gare ou étranglé le contrôleur. C’était le genre d’endroit où prenaient fin les nouvelles de Kipling, le héros victorien pur jus reposant, étripé, dans un défilé de la frontière, tandis que les vautours tournoient au-dessus de son cadavre :

Si tu es seul, blessé, dans les plaines d’Afghanistan,
Et que les femmes arrivent pour achever les survivants,
Couche-toi sur ton fusil, fais-toi sauter la cervelle ?
Et rejoins ton Dieu en soldat fidèle.

Dans le bureau du chef de gare, tout était resté dans l’état où, pour la dernière fois, un train avait gravi la passe. Le Pakistan Railways Almanach de 1962 était ouvert sur la table et de vieux livres de compte se couvraient de poussière sur une étagère. Cet endroit était sinistre et je n’eus aucune envie de m’y attarder.

Albert Chalcroft, The King's Regiment, Landi Kotal, Kyber Pass, 1937

Albert Chalcroft, The King’s Regiment, Landi Kotal, Kyber Pass, 1937 – Photo © Marti Bogie

William Dalrymple, L’âge de Kali
A la rencontre du sous-continent indien
Libretto, 1998

Mohammed V, protecteur des Juifs au Maroc

Mohammed V, protecteur des Juifs au Maroc

C’était un roi comme les autres après tout, peut-être un peu plus qu’un roi puisqu’il fut aussi sultan, mais aussi parce qu’il est considéré comme le père fondateur de la nation marocaine moderne et qu’il fut décoré par le général de Gaulle. Mohammed Aïssaoui, dans son livre L’étoile jaune et le croissant, nous fait une brève description de l’attitude qu’eut Mohammed V envers les Juifs installés au Maroc depuis des générations. Si la France attendait de lui qu’il eut un rôle prépondérant dans les rafles qui auraient permis aux Allemands de déporter les ressortissants marocains de confession juive, le monarque se comporta en juste, ce qui fait de lui un potentiel candidat au titre de « juste parmi les nations » auprès du mémorial de Yad Vashem, ce qui ferait de lui le premier musulman de l’histoire (car il y en eut d’autres) à porter ce titre.

Le sultan chérifien Mohammed V du Maroc

Le sultan chérifien Mohammed V du Maroc

Par son comportement durant la Seconde Guerre mondiale, Mohammed V fait la fierté des Marocains et de tous les Maghrébins qui n’ont jamais versé dans l’antisémitisme. On connaît la légende du roi du Danemark qui aurait porté l’étoile jaune durant l’Occupation — mais ce n’est qu’une légende. On connaît moins celle du roi du Maroc, celle-là corroborée par des faits. Alors sous protectorat français, le sultan a refusé que les Juifs de l’empire chérifien arborent l’étoile jaune comme en France et comme voulait le lui imposer le gouvernement de Vichy. A l’époque, il y avait 200 000 Juifs au Maroc, le résident général Noguès représentant de Vichy avait fait préparer 200 000 étoiles jaunes. Serge Berdugo a raconté que le sultan aurait alors répondu à Noguès qu’il lui fallait rajouter une cinquantaine d’étoiles jaunes : pour lui et les membres de sa famille. La phrase attribuée à Mohammed V qui revient le plus souvent lorsque l’on évoque les années d’Occupation au Maroc est : « Les Juifs marocains sont mes sujets, et comme tous les autres sujets, il est de mon devoir de les protéger. » Il est clair que le sultan du Maroc a fait preuve de résistance face aux nazis, au moins une résistance passive, en prenant par exemple tout son temps pour signer les décrets, et qu’il a protégé comme il a pu les Juifs de son royaume.

Mohammed Aïssaoui, L’étoile jaune et le croissant
Gallimard, 2012

Les temps sauvages, par Joseph Kessel

Les temps sauvages, par Joseph Kessel

Voici un livre qui, lorsque je l’ai lu, il y a quelques étés maintenant, m’a profondément remué.  Le livre de Kessel, Les Temps Sauvages, se déroule pendant la Première Guerre Mondiale, à la fin exactement, lorsqu’il revient en France après être passé par Vladivostok. On y fait la rencontre des officiers de l’Armée Blanche de la Russie qui se disloque sous l’impulsion des bolcheviks, et l’ombre de Koltchak, mais aussi celle, folle et fuyante de Roman Fiodorovitch von Ungern-Sternberg, le baron fou.
Roman de jeunesse, indescriptible, c’est un roman d’aventure comme on en fait plus, qui sent le vent des steppes et l’alcool frelaté, la misère des oubliés de la guerre et la mort omniprésente. Une grande œuvre, aussi sauvage que son titre…

Joseph Kessel chez lui en 1967. Photo Jerry BAUER/Opale

Joseph Kessel chez lui en 1967. Photo Jerry BAUER/Opale

Elle était vaste, massive, plus nette et décente que les autres édifices publics. Elle n’avait pas eu le temps de se dégrader : la ligne qui reliait Vladivostok au Transsibérien n’avait pas beaucoup d’années. A l’approche, elle faisait bon effet. Mais dès que notre traineau nous eut déposés devant le haut perron, je n’ai plus été capable de penser à quoi que ce fût. L’odeur était déjà là. Insidieuse, sournoise… détestable. A chaque marche, elle devenait plus lourde.
Quand nous avons atteint le perron, elle imprégnait l’air pourtant libre.
— Venez, m’a dit Milan.
Il se tenait près de la grande porte à peine entrebâillée qui donnait accès à l’intérieur de la gare. Je l’ai rejoint. D’un coup d’épaule où il avait mis tout son poids, il a poussé le battant.
— Venez, m’a répété Milan.
Je ne pouvais pas. Non, je ne pouvais pas. Là, c’était l’antre  de l’odeur. Elle frappait en pleine face, de plein jet. Ignoble à faire vomir. Et ce n’était rien encore.
De la porte jusqu’aux derniers recoins du hall, le sol était tapissé, matelassé d’une épaisse et horrible substance, molle, flasque, espère de tourbe, de marécage, dont on ne savait si elle était vivante ou morte car tantôt elle demeurait inerte et tantôt remuait faiblement. Les fenêtres enduites de suie, de vieille poussière et de givre sale ne laissaient passer qu’une lueur couleur de cendre. Il fallait un long instant pour reconnaître dans la matière qui couvrait toute la surface du hall sans en laisser un pouce libre, collés, entrelacés, imbriqués les uns aux autres, des corps humains.

Joseph Kessel, Les temps sauvages
in Reportages, Romans (Quarto)
Gallimard, 1975