Pipes d’opium #2

Pipes d’opium #2

Où il est question d’un vieillard, d’un jeune Américain agaçant qui se trouve dans le périnée du temps, d’un soldat à qui est dédicacé le Petit prince qui se retrouve en Cochinchine, d’une roue de chariot sur laquelle urine un voleur, d’un Canadien dans une Asie disparue, d’un Français en Azerbaïdjan, d’une carte postale écrite à l’envers et de deux Annamites bien nonchalants… les bougres…

Première pipe d’opium. Me voici entouré de mes bouquins, que je n’arrive pas à lire… C’est comme une épine dans le pied, quelque chose dont on ne sait pas pourquoi elle nous empêche de marcher – quelque chose qu’on ne voit pas à l’œil nu. Et puis du jour au lendemain, la spécialiste des yeux vous demande si vous voyez bien les petits caractères de près, je lui réponds oui évidemment, vous êtes sûr, ben oui pourquoi cette question, c’est juste que les fabricants écrivent de plus en plus petit sur les étiquettes – non Monsieur, votre vue baisse – ah – et puis l’opticien vous fait essayer des lunettes, vous voyez bien de loin là ? oui évidemment – et de près là – oui bien sûr – normalement vous arrivez à lire les tout petits caractères en bas – oui évidemment, pourquoi je n’y arriverais pas – et maintenant retirez les lunettes et là… je ne vois plus rien – le couperet tombe, je suis atteint de presbytie (mot qui vient du grec πρέσβυς et qui signifie vieil homme) et en plus de ça c’est l’automne, comme si ça ne suffisait pas. Ce sont les premiers froids, les premières journées fraîches de l’année, sous un soleil jaune d’or et une clarté telle qu’on n’en trouve qu’en octobre. Moment privilégié dans l’année, instant de jonction entre le froid et le soleil, où se répand partout une odeur de bois fumé et de terre humide. Les radiateurs en fonte exhalent cette odeur typique de métal chauffé – flotte une légère odeur de cerise et de parquet en chêne.

Portrait de Benjamin Franklin chaussant des lunettes, peint par le peintre américain David Martin en 1797, dans le salon vert de la Maison Blanche. Face à lui se trouve le buste d’Isaac Newton (détail, cliquez sur l’image pour voir le tableau dans son ensemble).

Deuxième pipe d’opium. L’auteur est agaçant. Encore jeune, plutôt pas mal de sa personne, il collectionne les prix littéraires depuis 2016. Prix Edgar Allan Poe du premier roman en 2016, Prix Pulitzer 2016 de la fiction… Né en 1971 à Buôn Ma Thuột, non loin de Nha Trang, il a fait partie de ces populations arrivées aux États-Unis pour fuir la guerre du Vietnam. Son roman Le sympathisant est l’histoire d’un double qui aurait quelques années de plus que lui, qui se serait enfui du Vietnam parce que Sud-Vietnamien, et agent-double communiste. Une longue fresque peinte sur les reliques d’un pays encore endolori par une guerre qui a fait des milliers des morts (je parle du Vietnam, pas des Etats-Unis). Lecture minutieuse dont je fais durer le plaisir depuis près d’un mois (pendant ce temps-là, je continue d’accumuler les livres qui attendent).

Je me réveillai dans le périnée du temps, entre les toutes dernières heures de la nuit et les toutes premières du matin, avec une éponge immonde dans la bouche, effaré soudain par la tête coupée d’un insecte géant ouvrant sa grande gueule. Je m’aperçus que c’était simplement le meuble de la télévision en bois dont les antennes jumelles s’affaissaient. L’hymne national retentissait, la bannière étoile s’agitait et se fondait dans des plans panoramiques de majestueuses montagnes violettes et d’avions de chasse en vol. Lorsque le rideau de neige finit par tomber sur l’écran, je me traînai  jusqu’à la cuvette moussue des toilettes, puis jusqu’au plus bas des deux lits superposés, dans notre petite chambre. Bon s’était déjà hissé sur le lit d’en haut. Je m’allongeai et m’imaginai que nous roupillions comme des soldats, alors que le seul endroit proche de Chinatown où l’on pouvait acheter des lits superposés était le département enfants de ces horribles magasins de meubles tenus par des Mexicains, ou des gens qui avaient des têtes de Mexicains. J’étais incapable de voir les différences entre les gens ordinaires d’Amérique du Sud, mais ils n’avaient l’air de le prendre trop mal dans la mesure ou eux-mêmes me traitaient de chinetoque.

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant
Belfond, 2017

Viet Thanh Nguyen (Crédit LA Times)

Troisième pipe d’opium. Petite digression matinale en passant par l’ancienne Cochinchine et les pages écrites par le romancier et journaliste antimilitariste (mais soldat des tranchées) Léon Werth (1878 † 1955), à qui Le petit prince de Saint-Exupéry est dédicacé.

« À Léon Werth.

Je demande pardon aux enfants d’avoir dédié ce livre à une grande personne. J’ai une excuse sérieuse : cette grande personne est le meilleur ami que j’ai au monde. J’ai une autre excuse : cette grande personne peut tout comprendre, même les livres pour enfants. J’ai une troisième excuse : cette grande personne habite la France où elle a faim et froid. Elle a besoin d’être consolée. Si toutes ces excuses ne suffisent pas, je veux bien dédier ce livre à l’enfant qu’a été autrefois cette grande personne. Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants. (Mais peu d’entre elles s’en souviennent.) Je corrige donc ma dédicace :

À Léon Werth quand il était petit garçon »

1925, il part en Cochinchine, à l’époque appendice de la France, et se laisse complètement envelopper par un pays dont l’étrangèreté remet en cause chez lui les plus élémentaires conceptions de la notion d’étranger. Une lecture rare sur laquelle il faut s’arrêter quelques instants.
Le nom de Cochinchine dérive de l’usage par les Portugais de la ville de Cochin pour désigner l’Inde (d’où, plus tard, la dénomination Indochine) : les navigateurs occidentaux désignent alors du nom de Cochinchine la région de Đà Nẵng. Au XVIe siècle, d’autres dénominations telles que Chinecochin ou Champachine sont attestées. La dénomination se rattache ensuite à toute la partie méridionale de l’actuel Viêt Nam. (Wikipédia)

Phan Thiết.

La route de Saïgon à Phan-Thiet, la route entre deux brousses. Les grands arbres dont les noms donnent un effet d’exotisme et consacrent la réputation d’un voyageur. Le barbelé des bambous et des lianes. On comprend enfin le mot inextricable. Nature sans ménagements et sans réserve. Sans intimité non plus. Elle répète, renouvelle et multiplie ses poussées verticales, ses formes sèches, ses arêtes, ses géométriques découpages. Elle y ajoute ses enchevêtrements circulaires et ses spirales de lianes.
C’est la saison sèche. La végétation est sans exubérance. (Je crois qu’il faut un certain courage pour oser dire que la végétation n’est pas luxuriante. La végétation luxuriante étant un des dogmes du voyageur au départ d’Europe, pourquoi abandonnerait-il, au retour, ce dogme commode ?)
On voit donc les tiges des lianes. Cela fait un extraordinaire squelette proliférant.
A droite, à gauche, sur des cents kilomètres, la forêt continue. Elle procède par addition. Elle méprise de s’organiser en cathédrale. Une cathédrale c’est trop petit. Pourquoi pas en cai-nhà ?
Maintenant la forêt brûle. Qu’importe ! Elle repoussera. Elle brûle si bien qu’un arbre est tombé au travers de la route et que l’auto ne peut passer. Nous apportons des branches au milieu de la route, nous les entassons contre l’arbre et allumons un brasier. Quand l’arbre aura brûlé ou que nous pourrons déplacer un morceau du tronc, nous passerons. Heureusement, l’arbre est lent à brûler. L’auto me donnait le sentiment d’un voyage cinématographique. Nous voici pour une heure au moins au centre de la forêt, au centre de ses bruits. Et la nuit va tomber.

Léon Werth, Cochinchine (1926)
Editions Viviane Hamy, 1997

Quatrième pipe d’opium. La lune de Pejeng. C’est un tambour en bronze immense, dans la tradition des tambours fondus par la civilisation Đông Sơn, civilisation commerçante basée dans la péninsule indochinoise qui eut des échanges commerciaux jusqu’en Indonésie. La preuve en est, le plus grand de ces objets (diamètre 1,60 mètre, hauteur 1,86 mètre), la Lune de Pejeng, se trouve exposé dans le Pura Penataran Sasih dans le petit village de Pejeng sur l’île de Bali ; datant du IIIe siècle av. J.-C, il a été fondu d’une seule pièce et constitue le plus grand exemplaire de ce type d’objet au monde.
Son nom provient de la légende attachée à sa création. Selon celle-ci, une roue du chariot qui supportait la lune se serait détachée et serait tombée dans un arbre à Pejeng. Un voleur du lieu, effrayé par la lueur qu’elle dégageait, aurait uriné pour essayer de l’éteindre. La lune aurait alors explosé dans un bruit de tonnerre, tuant le voleur et tombant à terre sous sa forme actuelle. (Wikipédia)

Jeune danseuse balinaise de Legong © Stefan Magdalinski

Cinquième pipe d’opium. Greg Girard. Drôle de personnage, photographe de son état, Canadien accessoirement et surtout scrutateur d’une Asie en pleine transformation pendant ces trois dernières décennies. Ses terrains de jeu sont Hong-Kong et son quartier de Kowloon, qui a été rasé depuis, Shanghai ou Hanoï ; il y décrit sans concession un monde qui se transforme, qui devient de plus en plus dur pour certains. On pourra aussi le découvrir au Japon ou à Vancouver au travers de son site. Morceaux choisis.

Et au même moment, Fabienne me fait découvrir les photos de Liam Wong, des images traitées comme des planches extraites d’un film. Une belle découverte.

Sixième pipe d’opium. Patrick Deville dont il me reste encore quelques cartouches de La tentation des armes à feu. Une lecture qui reste comme le goût amour d’une viande trop cuite, carbonisée.

J’aimerais encore te dire ceci, mon amour, avant ton fantôme lui-même ne s’estompe : jamais comme cette nuit, seul dans cette gargote de Yanar dag, je n’aurai autant aimé souffrir de ton absence horrible et délicieuse.
Car de loin en loin nous avons ainsi rendez-vous et tu l’ignores, dans un restaurant de Con Con au Chili au-dessus des phoques neurasthéniques de la falaise ou dans une gargote de la presqu’île d’Apchéron devant la montagne enflammée, des lieux où il me semble pouvoir te consacrer la nuit, peut-être même t’écrire une lettre… Des ouvriers de la compagnie gazière ou des moujiks boivent en silence. Un poêle en faïence extrait une vapeur légère du plancher mouillé.

Patrick Deville. La tentation des armes à feu.
Seuil, collection Fictions & Cie. 2006

Septième pipe d’opium. Quand l’Indochine était française et que le Tonkin existait encore, quand on envoyait des cartes postales représentant des fumeurs d’opium, que les timbres étaient les mêmes qu’en France sauf qu’il était écrit Indochine, qu’on écrivait sur le côté imprimé, que Charlotte lui tournait la tête, qu’on ne se doutait pas que… et quand on… et…

Huitième et dernière pipe d’opium. Les jours passent. Il serait trompeur de croire que le changement arrive avec le temps. Rien n’advient seul, rien n’est provoqué par la longueur et l’enchaînement des jours et des heures, rien n’est le fruit du hasard. Tout est histoire de correspondances et de conséquences logiques de nos actes. Pour autant, le changement n’est pas forcément contrôlable, des tonnes de déconvenues peuvent venir bouleverser le champ des possibles.
Hey, mais franchement… On s’en fout non ?

Fumeurs d’opium à Saïgon, Émile Gsell

Photo d’en-tête © Bosen Yan (Village Xijiang de Mille Familles de Miao)

Pipes d’opium #1

Pipes d’opium #1

Première pipe d’opium. Ce qui est difficile dans l’apprentissage d’une langue, ce ne sont pas tant les règles de grammaire, qui pour un esprit normalement constitué, ne sont que des règles parmi tant d’autres, à apprendre, à mémoriser, à faire siennes, à retranscrire, à appliquer, comme un jeu de construction, comme sa propre langue, non ce n’est pas ça. Ce n’est pas non plus la prononciation, ceci n’est qu’une affaire de compréhension ; on écoute, on se fond dans la langue et on s’entraîne à dire. Non, c’est le vocabulaire qui constitue la plus grande difficulté, avec ses nuances de sens, et si la langue est métaphorique comme le français, nous voilà dans de beaux draps. C’est le travail de toute une vie. Et quand on y ajoute des règles spécifiques comme ces horribles articles classifiants qu’on trouve en vietnamien, voilà de quoi se préparer de belles migraines. Il existe un article pour ne désigner que les événements en cours (việc) et un autre pour les objets fins en papier (tờ), un autre encore pour les objets sucrés ou salés (bánh). Lorsque deux mots accolés prennent un autre sens, voici une difficulté de plus. Il est à vrai dire assez facile de prendre la décision de ne pas apprendre, la tentation est grande. Autant s’y appliquer. N’en faire qu’à sa tête. Pipe d’opium : ống thuốc phiện. On aurait pu donner ce titre à cette histoire.

Deuxième pipe d’opium. L’homme est facétieux. Tous en général mais celui-ci en particulier. Auguste François, né en 1857 à Lunéville, ville elle-même facétieuse, et mort en 1935 à Belligné, ville de Loire-Atlantique de 1844 habitants (si ça ce n’est pas de la facétie, je mange mon chapeau). Pour un type qui a passé le plus clair de son temps à tenter de construire une ligne de chemin-de-fer au Yunnan et qui se faisait appeler 方苏雅 (Fang Su Ya, autant dire François) et dont aujourd’hui on retrouve le nom sur les panneaux d’un parc public en plein cœur de la capitale du Yunnan, Kunming, mourir à Belligné est en soi une facétie. On avait déjà parlé du bonhomme, accessoirement Consul de France à Guangxi puis Consul Général du Yunnan, dans deux articles (Les lettres de Monsieur le Consul ont toujours le teint frais et le verbe haut #1 et #2), lesquelles démontraient à quel point l’homme pouvait déroger aux convenances à une époque qui les tenaient pour plus importantes qu’une vie humaine. Auguste François mériterait qu’on passe une vie à écrire sur son parcours, mais arrêtons-nous quelques instants sur une photographie de lui prise en 1896 à Guangxi où l’on peut le voir assis en tailleur, le bras posé sur un guéridon et sur un fond de tenture tissée. Il est habillé à la chinoise, portant fausse natte et calot, ainsi que les épaisses lunettes opaques des fumeurs d’opium (pour se laisser intoxiquer par la morphine, autant ne pas voir la lumière pour faire advenir les démons). Celui qui paraissait si soigné sur les photos officielles porte ici sa légendaire moustache à l’impériale mais également la barbe, une barbe négligée lui mangeant les joues jusqu’à la naissance du col. Tête rejetée en arrière, il n’est déjà plus là. Portrait de l’homme en fumeur d’opium.

Auguste François en fumeur d’opium, Guangxi, 1896

Troisième pipe d’opium. L’ombre et le soleil jouent à cache-cache de part et d’autre de ma maison – trop tôt le soleil a fichu le camp de la terrasse de devant où je prenais mon café en musardant – déjà il est passé derrière, baignant mon salon d’une lumière crue qui me caresse tandis que j’écris dans le calme – quelques pages lues ce matin – pas vraiment eu envie de m’y attarder – un grand verre d’eau pétillante – toujours pas rasé, le corps embaumé des effluves de la douche – engoncé dans un sweat-shirt trop grand, bien chaud, le soleil, rien d’autre. Programme établi, ma journée commence bien – un dernier café, une langueur de plus, le corps détendu – des pommes sur le plan de travail pour en faire de petits chaussons. En fin d’après-midi, je fais un saut à la bibliothèque dans laquelle je n’ai pas mis les pieds depuis près de huit ans… toujours la même odeur de vinyle, de sol plastifié, de pages jaunies et de couvertures tripotées par des centaines de mains – je retrouve des livres que j’ai lus il y a des années, et qui me replongent dans l’ambiance de cette époque, j’en découvre d’autres – avant que le soleil ne se couche, j’achète des pleurotes, des chanterelles, des poireaux et du jambon, du pain et de la saucisse de canard – il fait un temps superbe, des flammes roses dans le ciel – le vent chargé des odeurs des arbres, les bouleaux et les peupliers – le chat dépose comme une offrande le cadavre d’une souris encore chaude sur les lames de plancher…

Quatrième pipe d’opium. L’auteur porte sur le visage le nombre des années. Quelque chose d’à la fois séduisant et un tantinet agaçant, railleur, hautain. Patrick Deville raconte comme personne comment on s’y prend à deux pour s’agacer, pour toutes les mauvaises résolutions qu’on a prises dans sa vie, les mauvaises décisions, tous les instants où l’on aurait mieux fait de ne pas réfléchir plus de sept fois dans sa bouche et qu’il aurait mieux fallu passer sous silence.

Chacun en voulait à l’autre de lui fusiller ainsi sa vie, de ne pas être à la hauteur d’un amour qui nous broyait tous les deux, et je m’étais enfui.
Je l’avais abandonnée en France, en plein été, pour aller me réfugier dans un hiver austral qui semblait susceptible de me rafraîchir les idées et de mieux convenir à mon humeur maussade. La veille de mon départ, nous pris un dernier verre ensemble au casino de L’Océan, et je m’étais engagé à ne plus lui donner aucune nouvelle avant l’automne dans l’hémisphère Nord, ni lettre, ni téléphone, et alors nous verrions.
Il va sans dire que debout dans mon manteau d’hiver et les mains au fond de mes poches, au-dessus des eaux froides de l’arroyo de Miguelete, dans lesquelles je n’envisageais pas spécialement de me précipiter, je regrettais déjà cette résolution. Et que j’aurais peut-être offert une de mes mains pour pouvoir, de l’autre, caresser ses longs cheveux noirs et très lisses — presque asiatiques.

Patrick Deville. La tentation des armes à feu.
Seuil, collection Fictions & Cie. 2006

Cinquième pipe d’opium. Ils étaient friands de chinoiseries, d’exotisme et s’en déguisaient comme on accroche des boules sur un sapin de Noël. L’orientalisme dans les grandes largeurs était un luxe pour bourgeois qui s’encanaillaient dans les ruelles sombres de Chinatown, partout dans le monde, partout où les Chinois avaient émigré et s’étaient concentrés pour recréer à l’abri du monde extérieur leur communauté. Sous les lampions rouges des échoppes confidentielles, on reposait sur les nattes de jonc posées sur le sol, dans cette position caractéristique du fumeur d’opium, allongé sur le côté, bras croisés, pipe d’opium encrassée à proximité tandis que le sommeil agité et profond emportait les Américains bien-pensants dans leurs songes démoniaques et démocratiques, comme autrefois les Anglais à Hong-Kong. Au cœur des ténèbres tenues par des Chinois en habits traditionnels.

Fumerie d’opium aux Etats-Unis dans un quartier chinois

Fumerie d’opium aux Etats-Unis dans un quartier chinois

Sixième pipe d’opium. C’est une journée d’automne comme une autre, venteuse, odorante – l’automne est une statue odorante (par opposition à une statue qui pue), une journée pour écouter Agnès Obel, une journée pour éviter le discours du patinage (j’aurais dû passer par là… j’aurais dû éviter de dire cette connerie… comme si dire ces phrases patineuses pouvaient changer quelque chose à ce qui s’est passé), une journée pour se souvenir d’un moment tout particulier, avec une odeur particulière, dans un lieu particulier, loin d’ici, derrière la réception d’un hôtel de Bangkok, dans une petite salle odorante où tintent des cloches bouddhistes, une journée pour lire ou pour se souvenir des lectures passées, de tout cet embouquinage, ou pour se fondre dans les yeux d’une femme, d’une couleur noisette claire et inconnue…

Je m’étais demandé, dans le cas où on retrouverait le lendemain matin mon cadavre, percé d’une balle, dans cette chambre d’un hôtel du quartier Los Condes de Santiago du Chili, qui pourrait bien acheter les livres de ma bibliothèque, éparpillés sur les trottoirs, et pour les emporter où. Les mêler à quelle nouvelle histoire. Comme si tous ces livres alignés, parmi lesquels figure aujourd’hui Après le feu d’artifice, attendait ma mort pour choisir leur nouveau propriétaire et bouleverser sa vie.

Patrick Deville. La tentation des armes à feu.
Seuil, collection Fictions & Cie. 2006

Septième pipe d’opium. Il y a une belle fille qui habite là-bas. Une fille que connaît Corto Maltese et qu’il n’a pas revue depuis une quinzaine d’années, dans les bas quartiers de Buenos Aires. C’est Esmeralda, la fille tatouée aux quatre couleurs du jeu de carte sur la joue droite.

Hugo Pratt – Tango – 1987

Mais la belle fille a pris quelques années et n’est plus aussi belle que dans ton souvenir. Elle a vieilli et les rides marquent son visage – et toi ? A quoi ressembles-tu ? Qu’es-tu devenu ? Tu n’as pas vieilli toi aussi ? Vieux menteur ! Lâche ! Toi aussi tu as vieilli et tu refuses de voir que les autres, tous les visages que tu as croisés ne vieillissent qu’à ton propre rythme. Les autres ne vieillissent que parce que toi aussi tu vieillis.

Huitième et dernière pipe d’opium. Interlope : Emprunté à l’anglais interloper, lui-même dérivé du verbe to interlope composé de inter- (idem en français) et de lope, qui serait une forme dialectale de to leap (« courir, sauter »). To interlope signifierait alors courir entre deux parties et recueillir l’avantage que l’une devrait prendre sur l’autre, d’où le sens de s’introduire, de trafiquer dans un domaine réservé à d’autres que l’expression a pris ensuite. (Wikipedia).

Et maintenant, tu fais quoi ? Tu reprendras bien un autre pipe d’opium ?