Empereurs infortunés de Byzance (6) : les graptoi et les mandibules de Méthode

Afin de boucler le chapitre sur les empereurs de Constantinople et de jeter un voile sur cette période trouble qui n’eut presque que pour unique objet ce qu’on appela la querelle des images, nous allons terminer avec l’un des pires artistes de l’iconoclasme, l’empereur Théophile (qui, selon l’étymologie, veut tout de même dire qui aime Dieu, ou qui est aimé de Dieu — ça n’aide en rien à comprendre, c’est juste pour préciser). Celui-ci est mort dans son lit après avoir été blessé lors de la prise de sa ville natale par le calife, calmement, loin du tumulte des choses politiques et des complots ourdis, et l’histoire retiendra de lui qu’il œuvra pour tenter de réduire la corruption dans son empire.

Deux poètes venus de Palestine à la demande du patriarche de Jérusalem afin de le convaincre de cesser de persécuter les chrétiens adorateurs des images firent les frais de sa cruauté ; Théophane et Théodore, particulièrement virulents dans leurs poèmes et dans leurs propos finirent attachés dans une cellule où le bourreau se chargea de leur laisser un joli souvenir. Continue reading

Empereurs infortunés de Byzance (5) : Léon III l’Isaurien, à l’origine de la querelle des images

Avant-dernier volet avant de conclure avec le sujet ; voici un retour en arrière avec le père du précédent. Second siège de Constantinople, 717-718. Les Sarrazins du calife omeyyade tentent de prendre d’assaut la ville, protégée par la muraille de Théodose sur la terre et par la chaîne de Galata interdisant l’entrée dans la Corne d’Or. L’hiver 717 est considéré comme un des pires dans l’histoire des sièges pour les assaillants. Pataugeant dans la boue froide et la neige, les Sarrazins affamés furent obligés de dévorer leurs chevaux pour survivre, jusqu’au déroulement des combats.

Léon III l’Isaurien et son fils Constantin V Copronyme

La bataille fait rage et sous les coups de boutoir de l’armée des Sarrazins, les Chrétiens sortent les grands moyens : une icône… Selon la légende, c’est en partie le point de départ de la guerre déclarée aux images dans l’empire byzantin…

A chaque instant il fallait s’attendre à une ruée générale sur les premiers murs de défense que, plusieurs fois submergés sous le nombre, nous finîmes par leur abandonner. Il fallait dès lors veiller à tenir leurs béliers loin des portes et surtout empêcher leurs machines de siège d’être hissées sur le glacis. En l’un des points de la muraille, insuffisamment fortifiée et sur lequel les Arabes semblaient vouloir concentrer leurs coups, la population du quartier voisin vint en procession faire don d’un portrait du Christ trônant. Les fidèles étaient persuadés que cela seul suffirait à déjouer les entreprises des Sarrazins et rendrait la porte invulnérable. Et chacun de citer des cas où les assaillants avaient été repoussés ou jetés au sol comme sous l’effet d’une puissance invincible. A peine eut-on le temps de disposer l’icône, bien en évidence à l’emplacement convenu, qu’une pluie de traits s’abattit sur le rempart. Cela n’avait fait au contraire qu’exciter la fureur des Musulmans ; et des quartiers de roche, propulsés par la détente brève et sèche des catapultes, vinrent mordre la surface lisse de la pierre qui grinçait affreusement sous le choc, se fendait en deux au point d’impact, étoilant sa surface en une multitude d’éclats tranchants. Aucun n’atteignait son but. Mais les secousses brutales, imprimées toujours au même endroit de la muraille, et qui la faisait vaciller, eurent pour résultat que l’icône se décrocha et, à la stupeur générale, tomba au pied du mur d’enceinte. De plus la maçonnerie ayant été ébréchée, la terre et les pierres qui y avaient été bourrées à la hâte se répandirent au-dehors, comme d’une outre crevée. Cette accumulation de débris formait pour l’assaillant une rampe d’accès par où il lui devenait plus facile de s’élancer. Et au lieu de réparer au plus vite, d’évacuer cette terre et de remettre le contrefort d’aplomb, la garnison n’eut plus qu’une idée : entrouvrir un instant la porte pour sortir récupérer à tout prix l’icône qui gisait en contrebas, parmi les pierres et les gravats. [...] L’icône fut perdue dans la bataille, brûla peut-être quand s’effondra la tour, ne put jamais être récupérée. Voilà en tout cas à quels périls la fureur idolâtrique de certains avaient exposé la ville et jusqu’à l’existence même de l’empereur. Léon III retint la leçon et sans doute ce jour-là se jura-t-il d’y porter remède à la première occasion.

Extrait de la « Vie de Léon III », rédigée par Hilarion, historiographe à la cour, pour servir à l’édification de l’empereur Léon V l’Arménien.

Quelques temps après, la flotte pourtant robuste du calife fut littéralement broyée par l’utilisation d’une technique absolument nouvelle et parfaitement maîtrisée: le feu grégeois. La substance projetée contre les navires prenait feu instantanément et continuait de brûler sur l’eau, interdisant tout espoir de survie pour ceux qui se jetaient à l’eau pour tenter d’échapper au feu qui dévorait leur embarcation. De l’événement apparemment sans conséquence de l’icône perdue découla une averse de haine sur un Empire qui commençait déjà à se déliter.

Texte extrait de l’Iconoclaste, d’Alain Nadaud
Editions Quai Voltaire, 1989

Empereurs infortunés de Byzance (4) : le Copronyme

Revenons un peu en arrière. Constantin V fut l’un des empereurs les plus craints de la période byzantine. Résolument iconoclaste, il persécuta moines et moniales de la pire façon qui soit, missionnant des expéditions punitives au sein même des monastères, obligeant les gens d’église à toutes sortes d’exactions qui font froid dans le dos. Nous sommes dans une époque sombre. Léon III l’Isaurien, son père, fut celui qui amena en terre de Constantinople l’idéologie iconoclaste et en fit une nouvelle politique théologique, au terme du siège qui opposa le Califat Omeyyade à la Nouvelle Rome et qui se termina dans un bain de sang. Son esprit radical le portant à soutenir les idées de son père, il se fit très rapidement des ennemis dans le camp des chrétiens, générant de nombreuses réactions et des sobriquets lui tombèrent vite sur le dos. La légende reste tenace, mais on ne sait réellement si les événements qui lui valurent le surnom de « Copronyme » (Κοπρώνυμος), ce qui veut dire littéralement « nom de merde », ont réellement eu lieu. Voici la relation des faits intervenus le jour de son baptême par le Minsourator Léontios.

Constantin V Copronyme et son père Léon III l’Isaurien

[...] Enfin, on m’apporta un encensoir tout fumant. Le prince impérial fut alors plongé dans l’eau glacée de son baptême, continuant comme un forcené à se convulser et à éclabousser de partout, au risque d’échapper aux mains qui le tenaient. L’hymne sacré s’éleva d’une seule voix du Baptistère :

Tu es baptisé au nom du Seigneur,
Sois notre frère en Jésus-Christ…

A peine ces premières paroles eurent-elles été prononcées, et alors qu’elles nous revenaient, reprises comme en écho, par toute la Grande-Église, qu’on vit le patriarche se reculer, ses traits défigurés par l’épouvante. Aussitôt après avoir sorti l’enfant de l’eau, il ne le portait plus à bout de bras qu’avec dégoût. On aurait dit que d’un instant à l’autre il allait le lâcher. Il se tourna d’abord vers l’empereur sans cesser sa grimace, puis vers l’assistance dans le but d’en réclamer une aide ou de la prendre à témoin, suppliant qu’on l’en débarrassât. Seuls quelques-uns l’entendirent murmurer, pour lui-même : « Mon Dieu, quelle horreur ! Satan a fait son œuvre. Voilà qui présage les plus grands maux pour les chrétiens ! Cet enfant souillera l’Église ! »
Intrigué, et sans qu’on eût compris sur-le-champ les raisons de ce désarroi, chacun à son tour se pencha, inclinant sa lampe au-dessus de la conque de marbre. A la surface de l’eau noire flottaient de minuscules étrons. L’enfant venait de déféquer dans les fonts baptismaux. Qui put imaginer une chose pareille ? [...]

Réfutation par le Minsourator Léontios, chef des thuriféraires, des accusations diverses dont il fut l’objet à la suite des incidents qui marquèrent le baptême de Constantin, dit « le Copronyme ».

Le règne de l’empereur, pourtant fin stratège et chef militaire hors pair au point que l’on prêta à son fantôme certaines victoires contre les Bulgares, fut passablement tourmenté. La personne de l’empereur fut elle-même soumise à l’attribution d’un autre surnom ; « Caballinos », c’est-à-dire à peu de choses près, le chevallin. Amateur de courses de chevaux dans l’Hippodrome, il aimait également s’adonner à divers plaisirs dans les écuries… Un de ses passe-temps, dit-on, était de s’asperger le corps de l’urine de ses juments et de s’enduire de leurs excréments… Respectant peu les préceptes de la religion, il convertit l’église Sainte-Euphémie en dépôt de fumier et y installa certains de ses chevaux, et il était de notoriété publique que s’engageait fréquemment des courses poursuites entre les stalles, qui se terminaient dans la litière souillée et puante des animaux, le corps maigre de l’empereur enfourchant celui du premier palefrenier qu’il trouvait…

Atteint du charbon, une plaie béante lui dévorant la cuisse, il finit sa vie tourmentée en campagne et dans un état de délabrement et de folie terrible.

Le simple contact d’une jambière de métal ou d’une étoffe lui était comme un fer rouge appliqué sur sa plaie. Il allait donc à demi nu, ce qui n’était pas, disait-on, tout à fait pour lui déplaire. [...] La poussière noire qui tombait de ses pustules emplissait à la fois d’horreur et de compassion les soldats que ses faits d’arme continuaient à lui garder fidèles et qui le vénéraient à l’égal d’un dieu. [...] Consumé par une fièvre ardente, Constantin de temps à autre se prenait à hurler : « Je suis brûlé vivant par un feu inextinguible. »

Fragment de « vie, mort et légendes de Constantin V » par un anonyme du XIIème siècle.

Constantin mourut dans d’atroces souffrances le 14 septembre 775, soit disant en serrant contre son cœur l’icône de la Vierge Théotokos qu’il avait passé sa vie à persécuter.

Tous les textes sont extraits de l’Iconoclaste, d’Alain Nadaud
Editions Quai Voltaire, 1989

Empereurs infortunés de Byzance (3) : Quelques infortunés empereurs jusqu’aux peurs insensées de l’Arménien

A la suite d’Irène l’Athénienne, écartée du pouvoir, viendra son logothète (surintendant des finances) qui régnera sous le nom de Nicéphore Ier et qui restera sur le trône pendant neuf. La fin de son règne s’acheva brusquement à la bataille de Pliska lorsque son rival, le khan bulgare Krum lui coupa lui-même la tête et avait l’habitude de se servir du crâne de son ennemi comme d’un calice… Son successeur, Michel Ier Rhangabé ne règne que deux ans. Personnage sans envergure aux prises de décisions contradictoires, il engage une bataille contre les Bulgares où son futur successeur, Léon, se désengage avec son bataillon. L’armée byzantine est massacrée, Michel revient à Constantinople défait et abdique en 813. Il se retire dans un monastère et meurt un an plus tard. Léon V est alors couronné. Continue reading

Empereurs infortunés de Byzance (2) : la Basilissa et l’Aveugle

Constantin VI, Irène l’Athénienne, Léon III, Constantin V et Léon IV

Léon IV le Khazar, qui fut emporté par son amour immodéré des richesses dorées et des breloques et en particulier de sa couronne fétiche, était le père d’un des empereurs les plus malchanceux de l’histoire de Constantinople, Constantin VI, fils d’Irène l’Athénienne. A la mort de son père, n’ayant que 9 ans, sa mère prit la régence de l’Empire, rétablissant et permettant pour un temps le culte des icônes qui fut à cette époque un des enjeux majeurs de la politique religieuse (concile de Nicée II). Personnage des plus effacés, sans réel pouvoir, complètement étouffé par une mère qui de régente se fait nommer basilissa (βασίλισσα, reine) à la suite du succès de ce concile, Constantin, jaloux de son pouvoir, s’allie aux iconoclastes pour reprendre les rênes de l’Empire, sans réel succès. Ses défaites face aux Bulgares qui poussent aux portes de Constantinople et son image désastreuse liée au fait qu’il ait divorcé puis se soit remarié avec une inconnue, Théodota, que le peuple même appelait son auguste putain, en firent un empereur détesté du peuple autant que de sa cour, qu’il a réussi à se mettre à dos par une savante manœuvre particulièrement éclairante sur sa couardise : Continue reading

La tolérance de Constantin

En ces temps troublés, il est bon de retourner aux fondamentaux, comme cet édit qui amorça la naissance de l’Empire Romain d’Orient. Un texte clair, simple, un édit de tolérance.

A partir de ce jour, que celui qui veut suivre la foi chrétienne la suive librement et sincèrement, sans être inquiété ou molesté d’aucune manière. Nous avons tenu à faire connaître cela à Ton Excellence [le préfet de Nicomédie] pour que tu n’ignores point que nous avons accordé aux chrétiens la liberté la plus complète, la plus absolue de pratiquer leur culte. Et puisque nous l’avons accordée aux chrétiens, il doit être clair à Ton Excellence qu’en même temps est accordée aussi aux adeptes des autres religions le droit plein et entier de suivre leur coutume et leur foi et d’user de leur liberté de vénérer les dieux de leur choix, cela pour la paix et tranquillité de notre temps.

Édit de Milan signé par Constantin Ier et Licinius,
empereurs romains en 313,
cité dans LACTANCE, De mortibus persecutorum, 48, 4-8.

Empereurs infortunés de Byzance (1) : La couronne maudite du Khazar

Monnaie byzantine représentant l’Empereur Léon IV le Khazar
et son père Constantin V Copronyme

Parmi les personnages hautement sympathiques qui régnèrent sur Constantinople, on en trouve quelques uns d’une même lignée qui furent directement impliqués dans la querelle iconoclaste. Petit fils de Léon III l’Isaurien, fils de Constantin V Copronyme, Léon IV le Khazar fut investi co-empereur par son père à l’âge de 1 an, et gouverna réellement en 775 à la mort de son père alors qu’il venait d’atteindre l’âge de 25 ans. Corrompu, sans réel charisme, Léon IV a une telle bonne image et une telle présence qu’on le surnomme le Khazar en raison des origines… de sa mère. Personnage sans grand intérêt, il tenta de continuer mollement la politique de persécution des adorateurs de saintes images qu’avait initié son grand-père, sans grande conviction. En revanche, il apparaît comme particulièrement amateur de richesse et de grandeur, au point d’en devenir complètement malade. Il meurt à l’âge de 30 ans d’avoir trop aimé l’or. En témoigne cet extrait de L’iconoclaste d’Alain Nadaud : Continue reading