Asie

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Les fleuves immobiles de Stéphane Breton, l’écriture du oui

Stéphane Breton est un personnage, un drôle de personnage, à la langue étrange, submergée par les émotions et la tendresse, par la colère et la tristesse. Plus qu’un carnet de voyage, comme le laisse sous-entendre le sous-titre (Voyage en pays papou), ce sont des notes de terrain, des croquis pris sur le motif de situations […]

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Que voyaient-ils donc ? Qu'espéraient-ils ? Ils marchaient dans une robuste euphorie, le pas énergique. Le divin était tout pour eux, il en devenait palpable. Que l'on fasse tourner un moulin à prière, que l'on allume une lampe à beurre, et quelque chose se mettait en mouvement. Des aïeuls ratatinés et de minuscules matriarches appuyaient leurs fronts contre les portes des temples et caressaient les écharpes votives qui y étaient accrochées. Le souffle perpétuel de leur prière « Om mani padmé hum » exhalait un soupir pareil à un lent battement de cœur. Certains se prosternaient de tout leur long dans un grand tintement de bracelets, lançant leurs corps par terre vers leurs mains étendues, puis ils se relevaient, avant de s'allonger encore, faisant ainsi parfois le tour des temples ou du monastère entier, les paumes criblées d'ampoules, les cheveux maculés de boue, dans un état de grâce au-delà des réalités terrestres.

Colin Thubron, L’ombre de la route de la soie - Traduit de l’anglais par Katia Holmes - Gallimard, 2006

La route se fit dépouillée. Plus rien ne venait l'adoucir ou la balafrer. Quand on parvenait au sommet d'une côte, on découvrait l'immobilité lunaire de collines arrondies que frôlait un maigre soleil, et des vallées érodées jusqu'au gris aluminium ou tapissées du feutre gris-vert d'une herbe mourante. Et de ces espaces déserts où rien ne peut vivre, c'est certain, surgirent les Kuchis, tel un mirage : des nomades perchés sur leurs chameaux à l'air délicat, parmi les troupeaux de chèvres et des chiens au poil blond et à la queue coupée. Des hommes émaciés au visage noirci, avec de grandes cataractes de barbe au menton. Ils passèrent sans un regard, comme en rêve — le leur ou le nôtre.

Colin Thubron, L’ombre de la route de la soie, traduit de l’anglais par Katia Holmes, Gallimard, 2006

Les petits papiers chinois d’Aurel Stein

Je tiens Aurel Stein en très haute estime dans le panthéon de mes idoles. Découvreur des Manuscrits de Dunhuang dans la grotte de Mogao, des momies de Loulan et de sanctuaires oubliés dans le désert de Lop Nor et du Taklamakan, il a ressuscité l’image du passé des anciens royaumes d’Asie Centrale et de Chine. Auteur de […]

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Carnets de voyage de Pierre Bouvier : de Dakar à Tokyo

La confusion est facile, envisageable. Bouvier, Bouvier, ce nom dit quelque chose. Un fils caché ? Un pseudonyme honteusement arraché pour profiter d’une postérité qui se lirait jusque dans le titre de l’ouvrage ? Non aucunement. Pierre Bouvier n’a rien à voir avec Nicolas, mais c’est cela qui m’a fait aller vers ce livre. Pierre Bouvier est […]

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C'était un Bouddah qui écartait ainsi de son visage les ronces, les feuilles et les griffes de la jungle. Mais non pas une de ces idoles classiques de marbre ou d'or au même front, au même sourire que j'avais vu reproduites indéfiniment dans tant de sanctuaires. Celui-là était une vieille, vieille image brunie et grêlée, abandonnée au sein de la nature vierge et livrée au vent, à la mousson, au soleil et à l'étau des arbres. La promiscuité avec les éléments, le contact de la sève, cet affrontement, ce mariage plein de magie avait donné au buste une vie inquiétante et sublime. L'ancienne sérénité mystique demeurait sans doute dans le pli des yeux mais, par l'effet des ans et des intempéries, les joues s'étaient ravinées, les oreilles s'étaient aiguisées et le sourire auguste était devenu, sur les lèvres ébréchées, un rire effrayant. Était-ce un Bouddah ou était-ce un Faune que cet être de pierre animée, à la fois captif et souverain de la jungle ?

Joseph Kessel, La vallée des rubis - Gallimard, 1955

Je ne vous mène pas à l'intérieur, dit Maung Khin Maung, et sa voix exprimait une émotion singulière. Il faudrait des jours et des jours, et encore vous n'auriez fait qu'une partie du chemin. Je ne crois pas qu'il existe aujourd'hui un mineur, même parmi les plus vieux, qui connaisse entièrement les gorges souterraines à quoi conduit cette crevasse. Toute la montagne est creuse. On fouille là depuis des siècles. Aux galeries, aux caves et aux grottes naturelles, les mineurs de rubis ont ajouté par centaines, couloirs, niches, cellules, alvéoles. Dans tous les sens. A tous les niveaux. Sur le flan des abîmes obscurs. Au fond des gouffres noirs. Là même où reposent les ossements immenses des bêtes qui n'existent plus sur terre... Les squelettes des Grands Éléphants Morts.

Joseph Kessel, La vallée des rubis - Gallimard, 1955

Les formes successives d’une âme n’ont pas d’autre rapport entre elles que celui qu’ont le nuage et les plantes que sa pluie fait croître. Vous savez que la créature n’a aucun souvenir de ses états antérieurs. Il est difficile de limiter cette idée avec des paroles d’Europe. Du moins puis-je dire que ce qui a été traduit par « Tu renaîtras chacal » le serait moins mal par « de tes actes, à ta mort, un chacal naîtra ». Car il s’agit là d’exprimer la pensée de races pour lesquelles le chacal ne sait pas qu’il fut homme, n’est soumis qu’à des lois animales ; pour lesquelles la destinée n’est point marquée par la conscience que l’individu en prend, mais par l’infime changement qu’elle apporte au monde.

André Malraux, La tentation de l’occident Pléiade, 1926

De retour, dix ans plus tard, dans son musée d'enfant, il sent la même odeur de mort. Même les rêves d'enfant ne sont pas immortels et se couvrent de poussière. Cette triste découverte donne à Loti le sens du voyage d'Angkor comme d'une leçon de sagesse que le crépuscule de la vie seul devait rendre lisible. Le voyageur est devenu pèlerin en accédant enfin à lui-même et au sentiment religieux qui permet de contempler la mort : la « Pitié suprême ».

Le crépuscule à Angkor, Émilie Cappella in Pierre Loti, Angkor, Éditions Magellan

Malgré sa puissance précise, le soir européen est lamentable et vide, vide comme une âme de conquérant. Parmi les gestes les plus tragiques et les plus vains des hommes, aucun, jamais, ne m'a paru plus tragique et plus vain que celui par lequel vous interrogez vos ombres illustres, race vouée à la puissance, race désespérée...

André Malraux, La tentation de l’occident, Pléiade, 1926
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