Pétales de Marguerite I

16/07/2011

Florence

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Il aura fallu l’énergie d’une femme pour que je puisse enfin me dire que je pouvais lire et ne pas m’ennuyer dans les livres d’une femme (mis à part certes quelques uns d’Annemarie Schwarzenbach). Et quelles femmes ! La première est proche de mon cœur, la seconde en était aussi éloignée que possible, surtout après que l’on m’ait forcé à lire un de ses livres quand j’étais au lycée. La souvenir négatif n’en était que plus présent et marquant. C’est avec le marin de Gibraltar que j’ai plongé dans la lecture de Marguerite Duras et peut-être dans ce qui sera un renouveau de lecture pour moi. J’y suis allé confiant et je suis ressorti de là avec l’impression nette d’avoir touché quelque chose du doigt, une écriture à la fois fine et rêche, à la fois sensible et tragique. On m’a dit une fois que Duras était la plus américaine des écrivains français, il y a certainement quelque chose de ça.
Rarement, dans tout ce que j’ai lu, je n’ai lu un aussi beau texte sur la chaleur :

A Florence, combien fit-il ? Je ne sais pas. Pendant quatre jours, la ville fut en proie à un calme incendie, sans flammes, sans cris. Angoissée autant que par les pestes et les guerres, la population, pendant quatre jours, n’eut pas d’autre souci que de durer. Non seulement ce n’était pas une température pour les hommes, mais pour les bêtes non plus ce n’en était pas une. Au zoo, un chimpanzé en mourut. Et des poissons eux-mêmes en moururent, asphyxiés. Ils empuantissaient l’Arno, on parla d’eux dans les journaux. Le macadam des rues était gluant. L’amour, j’imagine était banni de la ville. Et pas un enfant ne dut être conçu pendant ces journées. Et pas une ligne ne dut être écrite en dehors des journaux qui, eux, ne titraient que sur ça. Et les chiens durent attendre des journées plus clémentes pour s’accoupler. Et les assassins durent reculer devant le crime, les amoureux se négliger. L’intelligence, on ne savait plus ce que ça voulait dire. La raison, écrasée, ne trouvait plus rien. La personnalité devint une notion très relative et dont le sens échappait. C’était encore plus fort que le service militaire. Et Dieu lui-même n’en avait jamais tant espéré. Le vocabulaire de la ville devint uniforme et se réduisit à l’extrême. Il fut pendant cinq jours le même pour tous. J’ai soif. Ça ne peut plus durer. Cela ne dura pas, cela ne pouvait pas durer, il n’y avait aucun exemple que cela eût duré plus de quelques jours. Dans la nuit du quatrième jour il y eut un orage. Il était temps. Et chacun, aussitôt, dans la ville, reprit sa petite spécialité. Moi non. J’étais encore en vacances.

Marguerite Duras, le marin de Gibraltar. 1952
Folio Gallimard pp. 31-32

3 comments

  1. Comment by stephane

    stephane Reply 16/07/2011 at 10:07

    C’est beau duras, une écriture en creux, pleine de trous que nous remplissons de nos expériences, c’est ça qui est magique dans sa littérature. Mon préféré le ravissement de lol v stein. Belle photo de florence

  2. Comment by Le Perroquet Suédois

    Le Perroquet Suédois Reply 16/07/2011 at 11:01

    Je regrette d’avoir boycotté pendant toutes ces années

  3. Comment by Stephane

    Stephane Reply 16/07/2011 at 11:21

    J’ai aussi refusé de la lire pendant longtemps et ma femme et certains événements m’y ont poussé. C’ est les femmes qui voient la force dans sa littérature les homes y viennent quand ils ont renoncé à une partie de leur soit disant puissance et revue à la baisse leur ego. Bonne lecture estivale

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