Maestà #1 : La Madone Rucellai par Duccio di Buoninsegna

10/12/2013

Nous voici face à une œuvre d’une force considérable. La Maestà (Vierge en majesté) portant le nom de la chapelle de Santa Maria Novella de Florence dans laquelle elle a longtemps été exposée, jusqu’en 1937, est en tout point conforme aux canons de la peinture byzantine. Le grand Siennois Duccio di Buoninsegna, Duccio pour les intimes, a réalisé là ce que la religion d’alors exigeait d’un peintre en matière d’art, ni plus, ni moins. C’est en tout cas ce qu’on certainement crû les commanditaires de ce tableau aux dimensions colossales (290x450 cm) puisque le tableau est longtemps resté accroché dans l’église.

Duccio di Buoninsegna -  Madonne Rucellai - 1285 -  Galleria degli Uffizi - Florence

Fond doré, taille et position des deux personnages principaux, principe isométrique de la perspective du trône, tout y est ; c’est une œuvre qui a voix au chapitre. Mais Duccio avait du génie et si l’on regarde ce tableau d’un peu plus près, on voit que le peintre n’a pas fait l’économie du parti pris esthétique. Évidemment, la Vierge est la plus belle des femmes, rien à redire là-dessus, mais la Vierge de Duccio a le regard de biais, le regard tendre et attendri, elle n’a en aucun cas ce regard froid de bourgeoise qui toise le monde, et ses joues sont légèrement rosies, son teint n’a rien à voir avec le teint cadavérique des peintures d’antan… Voilà enfin une Vierge à échelle humaine, même si ses dimensions la placent bien au-dessus du commun des mortels. La Vierge est donc une femme, une vraie, avec des émotions, de la tendresse, surtout, elle est capable d’émotion, ce n’est pas qu’une pleureuse qui s’effondre au pied de son fils crucifié. En voilà une sacrée nouvelle ! Pour faire bonne mesure et ne pas trop en dire, Duccio a également légèrement rosi les joues du potelé bambin futur Roi du Monde ainsi que celles des anges. Après tout, ce sont aussi des personnages d’essence divine…

Détail visage - Duccio di Buoninsegna -  Madonne Rucellai - 1285 -  Galleria degli Uffizi - Florence

A présent, regardons un peu cet objet de plus près, dans les détails. La tradition byzantine, nous l’avons dit, est toujours très présente. La peinture déposée sur des panneaux de bois est en droite ligne avec cet héritage. Nous pouvons voir également deux étoiles dorées, une sur le front, l’autre sur l’épaule droite. Et là, c’est problématique. Oui, je sais, c’est étrange de dire cela, mais il y a un souci. En fait, dans cette tradition héritée de Byzance, la Vierge Marie est ornée d’étoiles dorées qui signifie son éternelle virginité. Les trois étoiles signifient sa virginité avant l’enfantement, pendant et après. Le problème c’est qu’il n’y a que deux étoiles. La troisième devrait se trouver sur l’épaule gauche, mais il n’y en a pas trace ici, alors qu’est-elle devenue ? Pourquoi le peintre ne l’a pas représentée ? Il aurait pu en faire l’économie, mais il a apparemment tenu à les représenter, sauf une… Quel message Duccio a-t-il voulu faire passer ? On peut se dire que la tête de l’enfant la masque, mais les peintres ne sont pas manchots, ils usent d’artifice lorsque le besoin s’en fait sentir et il aurait pu décaler les étoiles pour les faire apparaître toutes les trois. En fait, il n’y a pas de réponse à cela.

Regardons les autres détails qui eux, posent moins de questions. La première chose qui surprend — la surprise reste mesurée et mesurable — c’est la très large palette de couleurs pour un tableau aussi ancien. On y voit du bleu profond, du rose, du pourpre, des ors, du vert ; c’est une peinture réellement riche. Il y a ensuite ce superbe drapé fait de figures géométriques aux couleurs profondes : le rouge, le doré et le vert. En regardant bien, il apparaît une chose. Ce drapé n’est absolument pas probable. Le motif ne suit pas la courbe du drapé, il reste absolument plat et c’est ce qui fait sa beauté. C’est un motif d’une rare élaboration dans un tableau de cette époque.

Regardons maintenant le liseré doré du manteau de la vierge. Il serpente magnifiquement depuis le front de la Vierge jusqu’à ses pieds en créant un modèle qui se conçoit comme n’étant qu’un ; un remarquable exemple de tentative d’unité multiple (Cf. Les principes fondamentaux de l’histoire de l’art, Heinrich Wölfflin), ce qu’on peut considérer comme un parfait anachronisme. Ce liseré a une autre fonction, c’est un rappel incontestable d’un autre motif : celui du liseré du drap tendu derrière elle. En ce qui concerne les couleurs, on peut voir aussi un rouge profond à deux reprises. Le rouge, dans le symbolisme de la peinture rappelle la passion du Christ et ce n’est pas un hasard si on le retrouve sur le coussin, mais également sur la tunique que la Vierge porte sous son manteau bleu, d’un bleu noir fascinant de reflets et de mystère. On pourrait se dire en regardant cette œuvre que la Vierge n’a pas de pieds, eh bien si, figurez-vous. Elle en a même deux qu’on peut voir poindre sous le manteau, seulement deux pointes de chausses riches, brodées d’or, deux pieds qui font tout pour être le plus discret possible.

En ce qui concerne la perspective qui n’en est pas encore une et qu’on appelle isométrique, elle est ce qu’elle est pour l’époque, balbutiante. Je crépite de joie lorsque je vois ce casse-tête qu’a dû être pendant des années cette histoire pour des générations de peintres qui ont dû s’arracher les cheveux en se demandant comment faire pour reproduire cette nature. Du coup, ce magnifique trône, imposant et massif a presque l’air ridicule. Quoi qu’il en soit, je reste persuadé que si le trône est aussi gros, et si on peut voir ce drapé si large, c’est pour occuper au maximum l’espace, prendre le plus de place possible sur le fond, et donc, utiliser moins d’or. Imaginez le nombre de feuilles d’or qu’il faut pour décorer un tableau de 4,50 m de haut ! Allons à l’économie…
Toujours en ce qui concerne cette perspective, on peut voir l’incompréhension qui saisit le peintre avec l’ange du bas à gauche ; il tient le pilier à l’arrière du trône, mais son pied droit se trouve bien devant le pilier à l’avant. Ce n’est pas grave en fait, car la tradition byzantine n’a que faire de la réalité, et puis de toute façon, ce sont des personnages d’essence divine, ils peuvent bien prendre toutes les libertés qu’ils veulent avec la réalité du monde perceptible…

 

Composition - Duccio di Buoninsegna -  Madonne Rucellai - 1285 -  Galleria degli Uffizi - Florence

Étudions maintenant la composition de l’œuvre. Vous allez me trouver dingue, mais j’ai passé un certain temps à mesurer l’œuvre pour trouver un rapport secret dans les dimensions des différents blocs et de l’œuvre en général, mais je n’ai trouvé que le chiffre 1,375 qui ne correspond à ma connaissance à rien de précis sur le plan théologique. Je n’ai trouvé en réalité qu’un seul rapport digne de confiance. la hauteur du triangle supérieur est égal à 1/4 de la hauteur du rectangle inférieur, proportion qui ne signifie qu’une seule chose, que le peintre avait conscience de certaines règles harmoniques élémentaires.
Par contre, je me suis amusé à diviser le tableau sur ses grandes lignes : ligne de symétrie haut-bas, médianes allant d’un angle à l’autre, intersection de ces lignes en son milieu et enfin jonction des deux angles supérieurs et voilà ce que donne le dessin. Là, je me dis, ce Duccio est un petit malin.
Regardons cela en énumérant :

  1. Les médianes passent toutes par un des genoux des anges et la médiane allant du haut à gauche au bas à droite passe par le genou de la Vierge.
  2. Cette même médiane indique le mouvement de la Vierge ; bras droit, cuisse droite.
  3. L’axe de symétrie passe très exactement dans l’oeil droit de la Vierge (rappelez-vous le portrait de Baldassare Castiglione par Raphaël, et son axe de symétrie qui passe dans l’oeil gauche…).
  4. Ce même axe croise la main droite de la Vierge et la main droite de l’enfant.
  5. La ligne rejoignant les deux angles supérieurs du tableau montrent que le haut du crâne de la Vierge est plus haut que celui des anges… Pas de beaucoup, mais quand-même, il y a un système hiérarchique à respecter.
  6. Le croisement des 4 lignes se fait exactement sous le pied droit de l’enfant, pas au-dessus, ni à côté, comme si le Christ ne pouvait poser son pied que sur un axe précis, l’axe du monde (axis mundi).

Question piège : comment sait-on que l’enfant représenté est bien le Christ ? Hein ? A son nimbe crucifère qu’il est le seul à porter, bien sûr…

Nimbe crucifère du Christ enfant

Nimbe crucifère du Christ enfant

Les lignes sont éloquentes, plus qu’on ne l’imagine. Mais peu importe la glose, il suffit de se laisser charmer par le regard tendre de cette Vierge Marie, d’en apprécier les couleurs, pour être conscient que nous sommes ici face à un chef-d’œuvre, qui s’il suit les nouveaux préceptes de peinture insufflés par Cimabue, annonce déjà la révolution de Giotto et de manière subliminale et tout en douceur, la Renaissance…

4 comments

  1. Comment by Helene

    Helene Reply 10/12/2013 at 22:11

    Étude très intéressante , as-tu déjà songé à donner des cours d’histoire de l’Art ? 🙂

  2. Comment by Romuald

    Romuald Reply 11/12/2013 at 09:49

    Ah mais je ne serais pas contre hein 🙂 Bon après, il faut les diplômes qui vont avec 🙂

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