La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul

A la découverte de la ville

Istanbul - avril 2012 - jour 3 - 118 - Eminönü‎

Circulation au pied de Yeni Camii (Mosquée Neuve), dans le quartier d’Eminönü

Se rendre à Istanbul, se dire qu’on va y rester une semaine, histoire de prendre le temps, de s’imprégner de l’odeur des lieux, de se laisser raconter des histoires par les gens qui y vivent même avec la barrière de la langue, aller y Istanbul — déjà tout un programme — est une chose, en revenir est une autre, beaucoup plus compliquée. On a beau se dire qu’on va dans un pays lointain (la Turquie, même si la question de son entrée dans l’Europe communautaire est encore loin d’être d’actualité, se trouve à 2000 km de Paris, 3h30 d’avion mais c’est déjà le bout du monde) et qu’on va tout faire pour ne pas se comporter comme un touriste (rien n’était prévu, juste un vol, une chambre d’hôtel), on est toujours un étranger qui erre et que rien ne distingue d’un autre touriste. Je préfère le terme de voyageur, quelqu’un qui voyage est à mon sens plus honorable que celui qui vient juste “faire un tour” et n’entre pas dans une démarche consommatrice.

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A ce propos, celui qui voyage n’est pas dans le tout programmé, dans le tout prévu à l’avance, mais il est celui qui erre, sans but et sans raison, qui se déplace comme il peut pour finalement ne pas toujours arriver à la destination voulue ; c’est généralement ainsi qu’on voit de vrais gens et qu’on peut entendre de vraies histoires. Voyager, c’est s’asseoir à la table d’une gargote au niveau de la rue et des passants, demander qu’on vous serve ce qu’il y a dans la vitrine et qu’on espère ayant appartenu à un animal connu (désigné du doigt) et manger voracement avec les doigts en tentant de signifier à votre voisin de table qui s’amuse de vous voir vous régaler que vous êtes le plus heureux des hommes d’être ici, et pas ailleurs. Non, le voyageur ne veut qu’une seule chose, qu’on ne le remarque pas, qu’il puisse se fondre dans la masse, et ne pas revenir. Celui qui voyage en Turquie veut devenir Turc.

En route, le mieux c’est de se perdre. Lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence. (Nicolas Bouvier)

La tentation est grande quand on va dans un pays qu’on ne connait pas de faire des comparaisons entre ce qui est différent ici ou ce qui est pareil que là d’où on vient ; que ce doit être ennuyeux ! On voyage avant tout pour se perdre. Pas simplement se perdre dans les rues, mais se perdre soi-même, oublier qui l’on est et d’où l’on vient. J’ai bien tenté de me repérer sur le plan et de me dire que tout allait être simple, je me suis procuré trois plans différents, mais je n’ai jamais réussi à aussi mal me repérer dans une ville qu’en utilisant ces maudites cartes et je ne me suis jamais aussi bien débrouillé qu’en utilisant mon bon sens et en demandant mon chemin aux passants. Vous vous perdrez quinze fois, peu importe, vous ferez quinze fois de belles découvertes. C’est la dernière fois que je le dis, laissez les cartes chez vous pour orner les murs. Sur le terrain, rien ne vaut une bonne paire de chaussures (à lacets, même si vous devez les enlever quinze fois par jour pour entrer dans les mosquées et qu’on vous demande de les enlever pour passer le portique à l’aéroport — au moins trois fois) et une bonne dose d’audace. Il faut se laisser porter, se faire abîmer, se faire casser la gueule par le voyage. Partir et revenir pareil n’a aucun intérêt. On doit se laisser grignoter, phagocyter, détériorer par une ville comme celle-ci. Sinon, à quoi bon partir ?

Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. Certains pensent qu’ils font un voyage, en fait, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. (Nicolas Bouvier)

Je disais plus haut, se rendre à Istanbul est chose facile, en revenir est une autre. La ville concentre sur un très petit territoire une histoire qui donne le tournis. D’abord cité grecque, capitale de la Thrace orientale, Byzance (το Βυζάντιον / to Byzántion) commence son histoire au VIIème siècle avant Jésus-Christ et devient ensuite capitale de l’Empire Romain puis de l’Empire Byzantin (ou romain d’Orient) à la chute du précédent, sous l’impulsion de l’empereur Constantin Ier qui lui donnera son nom en 330. La ville de Constantinople détrônera Rome (qui ne sera plus que l’ombre d’elle-même jusqu’à très récemment) et sera pendant plus d’un millénaire le vrai carrefour entre l’Orient et l’Occident en plus d’être le siège d’une Église puissante qui se détachera progressivement des dogmes de l’Église catholique et fondera l’Orthodoxie à la suite d’une période fascinante ; la querelle des images, marquée par des empereurs tout aussi fascinants : Léon III l’Isaurien, Constantin V Copronyme, Léon V l’Arménien ou l’Impératrice Théodora.

1453 marque la fin de l’invasion des Turcs et le début de l’ère ottomane qui la verra rayonner jusqu’au début du XXème siècle avec la naissance de la République Turque voulue par Mustafa Kemal Atatürk ; en 1930 Constantinople devient Istanbul (Istamboul ou en turc İstanbul) du nom de la vieille ville (correspondant aujourd’hui au quartier de Sultanahmet) qu’on appelait Stamboul. Istanbul fait aujourd’hui figure de ville-monde, de ville-phare, à la tête d’un pays en passe de devenir la 16ème puissance mondiale et que les Français refusent aujourd’hui (sous couvert de refus de la Turquie d’admettre le génocide arménien) de voir intégrer l’Union Européenne, car trop musulmane, trop proche de l’Iran, de la Syrie et des Balkans, tellement trop différente de nous… Istanbul n’a jamais décliné, toujours debout, et elle porte en elle les stigmates de plus de deux mille ans d’une histoire qu’on peut presque reconstituer en sillonnant ses rues et qui reste cristallisée autour d’un monument hors du commun, Ayasofia (Sainte-Sophie). Pourtant, il est toutefois assez triste de se rendre compte à quel point les vestiges de l’Empire Byzantin ont disparu, mais j’en reparlerai le moment venu et il ne faut pas venir ici en se disant qu’on va marcher dans les pas de Théodose ou de Constantin.

Ayasofia (Sainte-Sophie) vue de la Corne d’Or (Haliç)

Géographiquement, Istanbul désigne aujourd’hui une agglomération de 14 millions d’habitants répartis sur les deux rives du Bosphore. La vieille ville, Sultanahmet (dont le nom vient de sultan Ahmet Ier qui a fait construire ce qu’on appelle la Mosquée Bleue face à la Basilique Sainte-Sophie) concentre (presque) l’histoire de la ville. Si je peux me permettre un conseil, j’ai lu quelque part qu’il était indispensable de se rendre à Beyoğlu, quartier européen qui fut le quartier général des ambassades et de tous ces pauvres petits européens en mal d’exotisme. N’y allez pas, c’est une escroquerie. J’ai descendu İstiklâl Caddesi (grande avenue de Péra) depuis Taksim Meydanı jusqu’à Şişhane et je n’ai jamais eu autant l’impression de me retrouver sur les Champs-Élysées (que par ailleurs j’abhorre par tous les pores de ma peau). C’est un monde qui n’est pas le mien. Le vieil Istanbul est bruyant, poussiéreux, parfois insalubre, il court à 100 à l’heure, mais il est tellement plus séduisant que cet Istanbul moderne qui n’a aucun intérêt à mes yeux. Même si j’ai l’impression d’avoir perdu mon temps en m’y rendant, je suis content d’avoir vu cela pour savoir que je n’y retournerai pas. D’ailleurs, si vous ne savez pas prononcer Beyoğlu, sachez que ce sera pour votre salut. Le seul point positif, c’est que j’y ai découvert le börek, un délicieux pain à la viande qu’on mange découpé dans une barquette.

Pont du Bosphore (Boğaziçi Köprüsü) et palais de Beylerbeyi (Beylerbeyi Sarayı)

Toute Istanbul est tournée vers la mer. Scindée en deux par le Bosphore qui voit passer tous les jours des centaines de navettes (prix défiant toute concurrence : 2TL — environ 1€) et d’immenses cargos porte-containers se rendant jusqu’en Mer Noire, la ville est bordée au sud par la Mer de Marmara et découpée au nord par la Corne d’Or (Haliç), un bras de mer qui remonte jusqu’au-dessus d’Eyüp et coupe (avec bonheur) la vieille ville de l’ancienne colonie génoise de Galata et Beyoğlu.
C’est cette proximité avec la Méditerranée qu’on oublie parfois et qu’on se remémore lorsqu’on entend les goélands railler au-dessus de nos têtes dans le silence de Kadirga.

Je n’ai pas encore fini de trier mes photos (plus de 1200), que je compte classer par jour, renommer pour leur conserver la mémoire de tout ce que j’ai fait tant que c’est encore frais et finalement classer par thème, car c’est ainsi que je compte rendre compte de mon voyage. Vous y verrez souvent les mêmes photos car j’ai pris sans compter, suivant mon cœur et mes envies dans des quartiers que je venais à nouveau sillonner. Ainsi vous verrez beaucoup de photos d’Ayasofia (Sainte-Sophie) et de Sultan Ahmet Parkı, mais aussi d’Eminönü qui reste de loin mon coup de cœur, ainsi qu’Eyüp.

Dans mon carnet de voyage, j’ai volontairement gardé les mots turcs dans leur graphie originale qui ne tient pas à une quelconque pédanterie de ma part, mais simplement parce que quand on est sur place, mieux vaut prononcer les mots tels qu’ils se prononcent et non tels qu’on les écrit si on veut demander son chemin, mais aussi parce qu’on ne trouve pas la Mosquée Bleue, mais Sultanahmet Camii. On ne trouve pas Sainte-Sophie, mais Ayasofia. On ne trouve pas le Grand Bazar mais Kapalıçarşı (qui se prononce KAPALè TCHARCHè). Ainsi on ne dit pas Eminonou (qui s’écrit Eminönü) mais EMINEUNU. Bien évidemment, les Turcs parlent anglais, certains parlent même français, mais si vous voulez gagner le cœur d’un Turc, fendez-vous d’apprendre deux ou trois mots qui feront la différence. Aux toilettes de la mosquée de Beyazit, le vieux qui donnait les jetons ne m’a pas regardé, qu’est-ce qu’un touriste ? Alors je lui ai dit Merhaba (salut !), il m’a regardé et m’a tendu un jeton et lorsque je lui ai dit teşekkür ederim (merci), il m’a souri gentiment et je pouvais voir qu’il avait apprécié. Ça ne mange pas de pain et on vous regarde autrement. Après, c’est une question de salut : si vous voulez du thé à la pomme et pas un simple thé, dites elma çay au lieu de çay et on vous servira un thé à la pomme. Et puis si vous êtes une feignasse, faites comme les anglais et les américains qu’on n’aime pas beaucoup là-bas, parlez anglais, mais préparez-vous à une vie compliquée, une vie de touriste.

Sur les Turcs, j’aurais beaucoup à dire le moment venu, mais je ne cache pas que j’ai été conquis. J’aurais donc à cœur de parler d’Istanbul en ne retraçant pas les journées les unes après les autres mais en parlant des aspects qui ont retenu mon attention. Istanbul n’est pas une ville arabe, elle n’est pas non plus musulmane, elle n’est pas grecque ni globalement moyen-orientale, elle est avant tout ottomane et par-dessus tout… turque et sacrément stambouliote…

Cliquez sur la carte pour accéder à Google Maps.

Enfin, pour conclure, je souhaite partager ces quelques lignes, extraites de L’iconoclaste, d’Alain Nadaud (aux éditions Quai Voltaire), dont j’aurais l’occasion de parler à nouveau et qui évoquent l’ambiance dans les rues de Constantinople tandis que se discutaient en synodes et conciles la place des images dans les sanctuaires et sur les places publiques.

La tenue du concile d’Hiéria fut donc précédée de communications écrites de l’empereur — dont les Treize interrogations — et d’innombrables débats à travers toutes les provinces. Y participaient non seulement le peuple mais aussi les notables, gouverneurs et évêques. Que la population se passionnât pour ce genre de problème constitue bien l’un des traits les plus singuliers de la vie byzantine. A titre d’exemple, ne dit-on pas que deux choses pouvaient jeter les habitants de Constantinople dans la rue et provoquer l’émeute ? Les courses de chevaux à l’Hippodrome et les questions de théologie : consubstantialité du Père et du Fils, véritable nature du Christ, mystère de l’incarnation, etc. On en discutait avec passion sous les portiques de l’Augusteon, à la devanture des librairies, au marché où les poissonnières s’injuriaient pour n’être pas d’accord entre elles, et jusque dans la boutique du boulanger où il arrivait même qu’on échangeât des coups. Ces réunions sur les images étaient donc fort animées. Partisans et adversaires de celles-ci en arrivaient vite aux mains. Pour empêcher que ces confrontations ne suscitent trop de troubles, on prenait soin auparavant de quadriller l’assistance de silentiaires, agents chargés de limiter dans le temps les harangues de chacun et d’imposer le silence aux autres, en particulier grâce à de longues perches terminées d’une boule de plomb ou d’un crochet. Souvent ces discussions duraient jusqu’à la nuit. On profitait ensuite de l’obscurité pour filer les contradicteurs les plus acharnés, puis les arrêter ou les mettre hors d’état de nuire.

Musique : Cantemir Dimitrie (1673-1723) - Hesperion XXI et Jordi Savall - Der makam-i ‘Uzzal usules Devr-i kebir - Istanbul - Le Livre de la Science de la Musique.

Épisode suivant : La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul 2 : l’Hippodrome (At Meydanı)

9 comments

  1. Comment by SoL

    SoL Reply 03/05/2012 at 11:16

    mon grand-père maternel disait qu’il voyageait “dans” les livres…. moi je vais donc voyager dans ce carnet…

  2. Comment by Carnet de voyage

    Carnet de voyage Reply 04/05/2012 at 17:41

    Merci pour ce partage d’informations sur Istanbul. Cette destination n’est pas encore prévue pour moi pour l’instant mais elle me donne bien envie.

  3. Comment by Romuald

    Romuald Reply 04/05/2012 at 19:28

    SoL, tu sais, je crois que Bouvier disait ça aussi 🙂

    Carnet de voyage, attendez, ce n’est que le début !

  4. Comment by fabienne

    fabienne Reply 10/05/2012 at 11:43

    tu me fais rire dans ce billet. On voit bien le Francilien qui découvre un truc nouveau, à savoir qu’en disant bonjour et merci (quelle que soit la langue), on lui répond avec le sourire…

    perso, j’ai cessé de culpabiliser sur les différentes manières de voyager. Parfois on est purement un touriste, on va là où vont les touristes, parce qu’il y a des lieux qui, bien qu’étant très populaires (et donc hypertouristiques et commercialement surexploités), restent des lieux magiques à voir. Et il faut assumer son côté touriste. En tant que visiteur étranger, on est de facto intégré dans une économie, dans un secteur d’activité qui fait vivre pas mal de gens, et il faut bien s’en accommoder. Après, comme tu le notes, ça n’empêche pas d’être poli, respectueux avec les gens, de sourire, de dire merci; ça n’empêche pas de s’arrêter quelque part, de prendre le temps, de prendre plus de temps qu’on avait prévu, d’aller au hasard. On n’est pas obligé d’être un Bouvier (et pourtant tu sais mon admiration pour le bonhomme) pour avoir le droit de se dire voyageur. Perso, j’assume tout à fait ma condition de simple touriste.

  5. Comment by Romuald

    Romuald Reply 10/05/2012 at 11:51

    Disons que le Français a certainement tendance à oublier que les mots les plus simples ne coûtent pas grand chose…

  6. Comment by Yasmina El Kadiri

    Yasmina El Kadiri Reply 16/06/2015 at 23:24

    “Il faut se laisser porter, se faire abîmer, se faire casser la gueule par le voyage.” waw, cette phrase est non seulement de toute beauté mais elle est …je n trouve pas les mots. C’est un uppercut ! Bravo et merci Romuald

  7. Comment by Romuald Le Peru

    Romuald Le Peru Reply 21/06/2015 at 10:33

    Vision bouviérienne du voyage (je ne sais pas si l’adjectif existe déjà…)

  8. Comment by jesuisvoyageuse

    jesuisvoyageuse Reply 22/07/2015 at 11:30

    Bonjour ,

    Votre blog est une petite merveille , grâce à vos textes avec les photos à l’appui on se sent transporté en voyage avec vous !
    J’aime beaucoup ce carnet de voyage sur Istanbul , il donne vraiment envie d’aller découvrir cette ville Turque !
    Merci de partager vos voyages ici !

  9. Comment by Romuald Le Peru

    Romuald Le Peru Reply 23/07/2015 at 07:22

    Je vous en prie, c’est moi qui vous remercie de venir jusqu’ici. Profitez bien, il y a d’autre voyages à parcourir 🙂 Bonne lecture !

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