Journal de bord période #5

01/11/2014

Dimanche 26 octobre

J’ai un peu laissé de côté tout ça. Moment de creux. Moments de grâce aussi.
Léger comme le battement d’aile d’un papillon.
Du retard en tout, une sensation de bout du monde. Mais du retard qui n’implique pas de renoncement.
Trois jours au Luxembourg, sur la frontière allemande, à l’écart de tout. Trois jours à flirter avec les frontières, en se déplaçant toujours sur le bord, jamais dans le chemin. On se sent polyglotte, je me sens polyphile, dans nul pays à la fois, presque partout parfois. Le mouvement héraclitéen dans son acceptation la plus large.
Une semaine marquée par la poésie avec une belle rencontre, celle du poète chinois Yu Jian, et une belle retrouvaille, celle de François.
Un moment de félicité avec les jeunes, à l’ESSEC, dans une belle cérémonie, et puis une bouffée de chaleur aussi.
Et puis j’ai remis le nez dans mes mails, pour prendre le temps de répondre à ceux que j’ai oublié. Une douce sensation, belle comme un matin brumeux d’automne, une très belle sensation venue d’ailleurs. Une envie d’en connaître plus.

Ces trois jours loin de tout m’ont redonné des vapeurs de nomadisme, moi qui avait décidé de poser un peu mes valises et de reposséder mon quotidien. Mais c’est sans compter que le voyage est une manière d’avoir la maîtrise de ce que provoque des soubresauts au creux de l’estomac.
L’élan maîtrisé.
La reterritorialisation de soi dans l’esprit du songe.

Pas de lecture cette semaine, au profit d’un peu de sommeil. Le temps comme une traversée où les arrêts ne sont presque plus comme des chutes.

Retour sur les pages de Michel Le Bris.

Tout se joue dans cette conjugaison du droit de vivre au pays, du refus des frontières, du droit de chacun d’aller où il le désire — sous peine de retomber dans l’exclusion de l’autre, l’appauvrissement de l’esprit, la chiennerie nationaliste, dans ce que je vois naître ici, en Languedoc, par l’imbécillité de quelques misérables.
Sous le prétexte des effets dévastateurs du tourisme, ne pas se rendre aveugle aux autres, sous peine de devenir aveugle soi-même : la révolte ne peut naître que dans la rencontre de deux regards.

Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977

Lundi 27 octobre

Hier soir au coucher, quelques oiseaux me faisaient encore l’affront de chantonner, dans l’air froid et léger de ce silence langoureux. Au réveil, très tôt, le brouillard a tout recouvert, me laissant à peine le loisir de distinguer les formes habituelles qui me disent le dangereuse incidence de ce qui est reconnaissable. J’aime me réveiller tous les jours en ayant l’impression que le monde se renouvelle de lui-même, sans que j’en sois l’auteur. Il est tout de même plus facile de se dire qu’on n’y est pour rien.

A nouveau je me promène en rêve dans une Allemagne romantique, une Allemagne des abbayes austères et rondelettes, percluse de formes baroques qui disent ce qu’a été cette étrange variation entre Réforme et Contre-Réforme. Partout où je passe se découvrent les marches de la spiritualité. Je peux sans honte dire que j’ai vu la semaine dernière la Sainte-Tunique du Christ dans la cathédrale de Trèves. Une des saintes tuniques. Puisque l’autre se trouve non loin de moi, juste au bout de mon doigt… à Argenteuil… Ceux qui passent devant la Basilique ne le savent peut-être même pas. Fascination pour des reliques d’un autre temps alors que dehors sévit une part du chaos. Il faudra retourner à Trèves dont je me suis épris. Qui eût pu me dire qu’ici je verrai la plus vaste salle venant de l’antiquité classique ? La Konstantinbasilika !

Mardi 28 octobre

J’ai eu du mal à me dire aujourd’hui que nous n’étions plus le 27 ; j’ai traîné ça toute la journée avec moi, sans pouvoir passer au jour d’après. Tantôt le jour sombre, tantôt le brouillard, tantôt la lumière crue du ciel éclatant et du soleil paresseux. Pendant ce temps, une vieille douleur dans le bassin ne passe pas.

Un beau tableau qui parle d’automne, Autumn afterglow, de John Atkinson Grimshaw, un peintre bucolique qui n’eut jamais les heures de gloires qu’il méritait. Il était pourtant un artiste de la lumière, rehaussant les ambiances de couleurs parlantes, sublimant les lumières et tels de haïkus ne parlait en somme que du fil des saisons qui passent.

John Atkinson Grimshaw - Autumn afterglow - 1883 - 51 x 76 cm - Collection privée

John Atkinson Grimshaw - Autumn afterglow - 1883 - 51 x 76 cm - Collection privée

Mercredi 29 octobre

Jour de repos aujourd’hui, mais jour de travail. J’écluse mon reliquat de jours non pris cette année pour profiter du peu de temps qu’il me reste avant de rendre ma note d’investigation de master. Les jours défilent sans que j’arrive à avancer aussi vite que je le souhaiterais. Dehors il fait brouillard, alors je tire les rideaux et allume la lumière, me calfeutre dans l’ambiance de travail qu’il me faut pour ne pas pouvoir déborder. L’ascèse qui me remplit est une question de survie, car dans ce creux sort la moelle qui me fait tenir debout. Ne pas bouger devant mon ordinateur me donne froid, je me rabougris tendrement, j’exulte dans le repli tandis que j’empile les mots. Mais je ne suis pas l’homme d’une seule tâche et je n’arrive pas à me satisfaire de ne courir qu’un seul lièvre à la fois.

Jours d’attente intolérable.

Jeudi 30 octobre

J’ai passé ma journée d’hier à essayer de trouver un moyen d’organiser mes idées. Tout ce qui est inscrit sur mes cahiers de notes que j’utilise pour mon mémoire, l’est en dépit du bon sens, mais comment organiser un cahier qui n’est destiné à n’être le réceptacle d’une pensée qu’il est impossible de fixer ? Alors j’ai trouvé une solution, loin d’être idéale mais qui permet d’être plus à l’aise sur l’aspect visuel des choses, et qui me permet de tout voir d’un seul coup d’œil.
J’ai donc pris une feuille blanche, format A3, et j’ai noté mes idées en les organisant comme sur une carte heuristique. N’ayant évidemment pas assez de place sur ma petite feuille A3, j’en ai collé une, puis deux, puis trois, jusqu’à me retrouver avec 9 feuilles format A3, soit 1260 x 891 mm, soit 1,122 m². Plus d’un mètre carré de papier attaché ensemble pour contenir tout ce que j’ai à dire ! Ça m’a pris toute une journée, mais le boulot n’est pas fini. Il me faut maintenant organiser l’information, la sélectionner, développer, en un mot : en faire un texte.

Coussin, notes, scotch, stylo quatre couleurs, café = carte heuristique

Une photo publiée par Romuald (@swedishparrot) le

 

Vendredi 31 octobre

Une des plus belles journées d’automne qu’il ait été donné d’avoir ; un beau soleil chaud dans un ciel bleu d’argent, éclatant ; j’ai passé une bonne partie de la journée dehors, en t-shirt avec mon fils qui n’était guère plus vêtu. J’étais tellement en joie que je suis allé m’acheter de manière totalement compulsive des vêtements (oui, je sais, demain j’arrête) et deux bouquins ; le guide du routard sur l’Allemagne (oui, quelle drôle d’idée, tiens !) et un autre sur lequel je lorgnais depuis bien longtemps : L’iconoclaste, par Boris Martin, dont le sous-titre est : l’histoire véritable d’Auguste François, consul, photographe, explorateur, misanthrope, incorruptible et ennemi des intrigants. Complètement craqué ; le soleil m’a dézingué.

Je suis aussi allé à l’Hôtel des Impôts, chercher une somme rondelette en liquide qu’ils me devaient après un trop perçu. Je dois avouer que réclamer son argent à l’Etat a quelque chose de quelque peu… jouissif. Même si je sais que d’ici peu de temps, il va y retourner. Mais je fais partie de ces gens qui sont heureux de payer des impôts. J’ai peut-être trop peu le sens de moi-même et un peu trop le sens du collectif.

Commencé Mésaventures du paradis d’Erik Orsenna, que je lis tout doucement. Bloqué sur Léonard de Vinci.

Photo d’en-tête © Tauno Tõhk / 陶诺

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