Jhator, célestes funérailles et tours du silence

11/03/2016

Les Zoroastriens construisaient des tours appelées “Tours du silence”, dakma ou dakhmeh. Les tenants de cette religion née il y a trois ou quatre mille ans aujourd’hui en déclin continu vivaient au cœur de l’Iran, dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Mésopotamie. Dans cette religion monothéiste (la plus ancienne du monde) issue du mazdéisme et prophétisée par Zarathoustra, le Dieu supérieur, Ahura Mazdâ (le seigneur de la sagesse) préside à l’équilibre de la lumière et de l’obscurité, le bien et le mal. Dans cette religion que certains soldats romains pratiquaient en silence, l’image du cadavre est impure et les éléments principaux de cette croyance que sont l’eau, le feu et la terre, ne doivent en aucun cas être souillés par le cadavre en décomposition. Aussi, l’enterrement était-il proscrit, aussi bien que l’incinération ou que le dépôt dans une rivière ou un fleuve. C’est la raison pour laquelle on construisait ces tours, au sommet desquelles ont disposait les cadavres afin qu’ils soient dévorés par les oiseaux charognards. Les ossements récurés étaient récupérés et placés dans des ossuaires.

Tour du silence de Mumbai

Tour du silence de Mumbai

Il ne reste aujourd’hui que deux tours du silence en Iran, et les seuls Zoroastriens (les Pārsis) qu’on trouve encore aujourd’hui vivent en Inde, le mot de Pārsi lui-même signifiant “peuple de Perse”. Il est donc naturel qu’on trouve dans la région de Mumbai et de Bangalore des édifices liés à cette pratique, mais la raréfaction des oiseaux charognards dans cette région du monde rend l’équilibre difficile et pousse certains à souhaiter élever des vautours captifs.

Tour du silence de Mumbai 2

Tour du silence de Mumbai. On voit particulièrement bien sur cette photo les cercles concentriques et les emplacements réservés aux corps. Les hommes sont placés sur le cercle en périphérie, les femmes et les enfants sur l’autre.

Si j’introduis cet article par les tours du silence, c’est pour attirer l’attention sur le fait que cette pratique funéraire qui peut paraître choquante remonte à des temps très anciens, et que de nombreux sites archéologiques, dont celui de Göbleki Tepe en Turquie, réputé comme étant le plus ancien site religieux du monde et datant de 12 000 ans, semblent avoir pratiqué ce rite funéraire. On pense aussi que le site de Stonehenge avait peut-être également cette fonction. A-delà d’un aspect purement religieux, le fait de faire dévorer les cadavres par les charognards comporte une aspect sanitaire non négligeable qui est celui de se débarrasser des corps qui peuvent être porteurs de maladies et dont on sait parfaitement que l’enfouissement est souvent à l’origine d’épidémies de choléra par contamination des puits.

Site de funérailles célestes dans la vallée de Yerpa au Tibet

Site de funérailles célestes dans la vallée de Yerpa au Tibet

Il existe aujourd’hui d’autres sites, notamment au Tibet, où l’on pratique ce rite funéraire portant le nom de jhator (བྱ་གཏོར་), pratiqué d’une manière différente, puisque dans ce cas, le corps est préparé pour les charognards, c’est-à-dire découpé. Ce n’est pas un hasard si on retrouve cette pratique sur le toit du monde, au Tibet, car c’est un pratique encouragée dans le bouddhisme vajrayāna (वज्रयान) et qui a longtemps été observée comme rite funéraire majoritaire au titre de la transmigration des esprits. Le corps n’est rien, ce n’est qu’une enveloppe terrestre, le vaisseau de nos émotions et le transport de notre présence au monde, mais ce n’est que ça. On imagine aussi que pour des raisons pratiques, les “funérailles célestes” sont à plusieurs titres plus praticables que la crémation. D’une part, dans les hautes montagnes, les lieux sont souvent trop rocailleux pour permettre un enterrement, mais également, il y a souvent trop peu d’arbres et de bois pour permettre la crémation. C’est en tout cas une pratique courante et complètement intégrée à la religion bouddhique, un peu marginale par rapport à la crémation, même si elle peut paraître outrancière et choquante pour certaines personnes.

Golden mount (Wat Saket)

Golden mount (Wat Saket) à Bangkok. Photo © The W perspective

Dans un livre que j’ai lu récemment (Thaïlande, par Isabelle Massieu) et qu’on peut trouver en accès libre sur internet (Comment j’ai parcouru l’Indochine), j’ai retrouvé la trace de cette pratique dans l’ancien royaume de Siam, au cœur de Bangkok qui n’est encore qu’une petite ville habitée de 800 000 habitants alors que nous sommes au tout début du XXè siècle. L’auteure de ce texte ne cache pas sa répugnance, même elle ne se place qu’en observatrice. Nous sommes alors dans un lieu encore très touristique aujourd’hui, qu’on appelle trivialement le Golden Mount, mais qui s’appelle en réalité Wat Saket Ratcha Wora Maha Wihan, et dont j’ai parlé récemment, puisque c’est dans ce lieu que pendant un temps furent conservées les reliques du Bouddha Shakyamuni. Mais qui se doute aujourd’hui que ce temple renfermait alors la plus grande cité des morts du royaume de Siam ? Écoutons Isabelle Massieu nous décrire le lieu, tout en lui pardonnant ses jugements de valeur et le fait qu’elle nous écrive depuis l’année 1901…

A la fin de ce texte, se trouve un lien vers un article qui décrit le business de la mort en Thaïlande aujourd’hui et qui remet en perspective ces rites qui nous semblent presque d’un autre âge, même si en réalité, ce ne sont que des souplesses.

La pagode de Wat Saket, la grande nécropole siamoise, dresse pittoresquement son phnom appelé « montagne d’or » sur un monticule verdoyant, à l’extrémité d’un pittoresque canal : sous ses frais ombrages s’étendent l’appareil crématoire, le charnier et l’odieux cimetière d’où on extrait les cadavres pour un dépècement effroyable, conforme à la volonté du défunt. Les corps des hauts fonctionnaires sont conservé un ou deux mois, quelques fois plusieurs années, dans une urne munie d’un long tube vertical en bambou qui permet aux gaz délétères de s’échapper par le toit de la maison. Avant de le porter au bûcher, on fait faire au mort trois fois le tour de sa demeure en courant, afin qu’il n’y revienne pas. La religion interdit de brûler de suite les gens décédés rapidement, de mort violente ou d’épidémie. Les corps doivent reposer en terre pendant quelques jours ; mais les fossoyeurs enterrent à fleur de sol et les chient se joignent aux vautours pour déterrer les cadavres. Les abords du cimetière sont ainsi jonchés de têtes et d’ossements à demi rongés. Faire dévorer son corps par les vautours est une sépulture noble qui procure des grâces insignes ; leur abandonner un membre est un acte méritoire. Bouddha a ordonné, en signe d’expiation, que les corps des condamnés fussent entièrement dévorés. Les corps sont brûlés en totalité ou en partie, et les gens de distinction et de foi raffinée ne manquent pas de réserver une part quelconque d’eux-mêmes aux corbeaux, aux chiens, aux porcs ou aux vautours ; aussi tous ces répugnants animaux sont-ils légion dans le charnier, sans préjudice de la ville, où ils se répandent. Le corps, quelquefois plus ou moins corrompu, est découpé sur des pierres ad hoc placées à terre. Les entrailles sont réservées à tels animaux, une cuisse aux porcs, un bras aux chiens ou aux corbeaux, et le reste est disposé sur un bûcher assez maigre dont on agite les débris pour obtenir une meilleure combustion. Ailleurs, le sapareu (croquemort), après avoir pris dans la bouche du mort, où elle a été placée, la pièce de monnaie qui constitue son salaire, lui ouvre le ventre et lui entaille les membres, puis s’écarte pour faire place aux oiseaux de proie. Les vautours rassemblés qui guettent sur les arbres, sur les toitures ou sur le sol, s’abattent sur le cadavre, et on ne distingue plus pendant quelques instants qu’un monceau d’ailes sombres qui battent frénétiquement. Lorsque les os sont déjà presque à nu, le sapareu écarte les oiseaux avec un grand bâton , retourne le corps et entaille profondément le dos. Le nuage noir s’abat de nouveau et, quelques instants après, il ne reste qu’un squelette dont le bûcher a bientôt raison. Vautours, corbeaux, chiens, porcs aux ventres traînants ont eu la part désignée, les rites sont accomplis et de nombreux mérites sont acquis au défunt.
Ces scènes effroyables se passent à l’ombre d’arbres charmants ; les grils funéraires jonchent la verte pelouse, et des fleurs s’épanouissent en multitude autour des petits pavillons aériens, aux toits relevés en hautes pointes, qui constituent les édicules de dépècement.
Ici, des bières béantes disent que la dépouille de leur propriétaire a reçu sa destination terrestre ; là, deux corps achèvent de se consumer, et plus loin, dans les salas ouverts, se reposent les parents et les amis qui assistent à la cérémonie et ont dû apporter chacun un morceau de bois au bûcher. Quand nous nous sauvons, confondus de ces scènes d’horreur que Dante n’eût osé rêver, les immondes repus font la sieste ; une vieille femme très macabre nous poursuit tenant en main un os maxillaire à demi édenté qu’elle veut placer sur nos figures, et un vieux sapareu offre en ricanant à notre admiration pour nous la faire acheter, une tête de mort dont il fait jouer la mâchoire. Comme, en revenant, nous flânons aux boutiques, nous arrivons devant une maison en fête, dans laquelle on nous invite à entrer. Tout le monde est paré et a l’air riant ; on voit partout des fleurs et des ornements ; il y a évidemment un mort dans la maison. Il semble que les Siamois aient à se réjouir de voir leurs parents et leurs amis quitter cette vallée de larmes. Ils considèrent que leur pleurs seraient une offense au mort, et pourraient le retarder et l’entraver sur la voie des diverses incarnations par lesquelles il doit passer. Nous sommes dans une sorte de large boutique sans devanture, un guéridon est au milieu sur lequel on s’empresse de nous apporter un plateau chargé de minuscules tasses de thé. A notre droite s’élève une pyramide d’étagères bien garnies, et au sommet se trouve le grand coffre dans lequel la morte est enfermée. Des parfums délicieux nous entourent et de spongieuses goyaves sont placées à profusion près du corps, pour absorber les miasmes qui s’en échappent. Toutes les femmes de la maison sont habillées de blanc, c’est la couleur du deuil, et les proches parents ont la tête rasée. Après l’arrière-boutique, où les femmes sont réunies, se trouve une cour pleine de fleurs et d’arbustes placés dans des caisses ou des faïences. Le Siamois, comme le Chinois ou le Japonais, trouve les arbustes d’autant plus beaux qu’à force de les tailler il est parvenu à faire venir plus directement les pousses fraîches sur le vieux bois. Tout est propre en ce jour de réception, nous sommes chez de riches commerçants. Un grand escalier accède à la salle supérieure. Des friandises, des sucreries, des tasses, des services de toutes sortes se rencontrent partout. Nous devons, sous peine de ne pas être polis, accepter, de nouveau, thé ou soda water et bonbons variés qui remplissent une quantité de petites assiettes. La table en est couverte, la gaité et le sourire de ces gens qui viennent de perdre un des leurs est vraiment une étrange chose. Ils ont le culte de leurs morts, leur joie n’est qu’une forme de politesse, c’est aussi selon leurs idées une dernière marque d’affection qu’ils témoignent au défunt.  Sur un mur, on voit les photographies des chapelles ardentes, de la mère de la défunte et de quelques parents, devenus de précieux souvenirs pour les survivants. Mon compagnon, qui avait beaucoup étudié les Siamois et circulé dans l’intérieur du pays, prétendait que leurs sentiments de famille sont très vifs. Il me disait avoir rencontré, dans une de ses étapes, une maison dans laquelle l’odeur pénétrante des goyaves et tous les parfums de l’Asie ne parvenaient pas à masquer l’intensité de celle qu’exhalait le cadavre. Par devoir, un vieillard couchait depuis un an au pied du cercueil de sa femme, qui, pour une cause quelconque, attendait encore d’être brûlée. Selon les lois de l’hospitalité, mon compagnon avait été invité à coucher dans cette chambre funèbre, honneur qu’il s’était d’ailleurs empressé de décliner, pour passer la nuit dans son bateau, amarré à la berge ; mais les exhalaisons de la maison allèrent jusqu’à lui, si bien qu’il en fut malade.

Isabelle Massieu, Thaïlande
Magellan & Cie, collection Heureux qui comme… , numéro 87 , (mars 2014)

Liens (attention, certaines images peuvent heurter la sensibilité des lecteurs):

Photo d’en-tête © Claude Dopagne

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