Chronique des jours du reboisement

29/01/2017

Lorsqu’en 2010, le volcan indonésien Mérapi, sur l’île de Java, est entré en éruption, les nuées ardentes ont tout détruit aux alentours du volcan. Champs de riz détruits, air irrespirable, populations déplacées, bêtes asphyxiées, aéroports fermés et vols annulés ; voilà le quotidien du sous-continent indonésien, terre criblée de proéminences aux fumeroles létales. Une fois l’éruption terminée, la vie reprend son cours, les plus téméraires reprennent le chemin de leur maison, parfois détruite, il ne reste plus grand-chose, il faut bien l’avouer. Le cœur déchiré, la vie a du mal a reprendre son cours parce que quelque chose est mort de la vie d’avant, et peut-être de la vie d’après. Il faut s’y résoudre car tout ne dépend de soi, les attentes sont douloureuses.

Budapest - jour 1 - 37 - Dohány utcai Zsinagóga (Grande Synagogue)

Hineni, hineni
I’m ready, my lord

Leonard Cohen, You want it darker

Il faut reboiser. Rendre la terre fertile, reprendre là où on s’était arrêté, tenter de reconstruire quelque chose avec ce qu’on a, même si ce n’est pas grand-chose, quelques brindilles et une ficelle de chanvre. On fait le ménage, on époussette la terre qui reste sur les tuiles, on replace ce qui n’a pas été détruit, une statuette recouverte de cendres retrouve son autel autour duquel on allume quelques bâtonnets d’encens. Pour les dieux.
Faire le ménage. Déballer des cartons qui n’ont aucune inscription, dont je ne connais pas le contenu. Un verre de vin d’orange, au goût amer, frais comme s’il avait passé la nuit dehors. Je navigue dans mon antre, à ranger mes derniers livres achetés. Les deux livres de Peter Hopkirk, Sur le toit du monde : Hors-la-loi et aventuriers au Tibet et Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie, viennent d’être réédités chez Picquier. Je reboise en regarnissant mon environnement proche de petites choses qui me sont chères. Le reste prend la direction de la benne. Il est temps de ne plus s’embarrasser avec de l’inutile, ce qui est en carton et qui a toutes les raisons d’y rester. Si ce qui est en carton n’a pas besoin d’être ressorti, c’est qu’on ne s’en servira plus jamais. Autant se désencombrer. Par le vide.
Un café. Deux cafés. Prendre l’air dans une journée un peu moins froide que ces derniers temps. Le gel est un mauvais souvenir. Se raser nu devant la glace. La cicatrice fait mal. Ça tire un peu. Elle ne partira pas et sera là tous les matins devant la glace, à chaque fois que je me raserai, comme pour me replanter le couteau toujours dans la même plaie… Un visage qui porte sur lui les stigmates qui me font penser à l’Incoronazione di spine peint par Michelangelo Merisi da Caravaggio.
Une goutte d’eau sur le parquet blanc, une larme, une plante qui s’exprime. Un carnet, des motifs arabes, marocains, géométriques. Tout écrire, ne rien retenir, prendre des notes pour que l’esprit ne soit pas embrumé, dégager l’horizon. Near the parenthesis, a brief walk in the sea. Encombrer son quotidien. Yaourt blanc, confiture d’oranges amères, écorces moyennes.
A l’autre bout d’une péninsule, un feu brûle avec une certaine passion dans un poêle en fonte, le métal chauffé produisant cette odeur caractéristique qui emplit le salon dès les premières heures du jour. Une bougie rouge a coulé sur le bois cérusé dans une flaque difforme. Meubles blancs laqués, rideaux écrus épais à motifs de guirlande du 13 décembre. Pas un bruit dehors, si ce n’est celui du vent. On a bien le droit de vivre dans des réalités parallèles, tant qu’on ne marche pas sur les pieds des fantômes.
Janvier 2017 se referme déjà et plein de choses se sont passées. Ce blog a failli mourir, j’ai failli mourir moi aussi, plein de gens sont morts, mais je suis toujours debout. Je regarde par la fenêtre et rien n’a changé, un peu comme si j’avais pris le train pour aller très loin et que je me retrouvais au même endroit. A présent, il est temps pour moi d’agir, de ne plus simplement subir.
On va reboiser, reconstruire, mais comme les nomades, on va faire ça ailleurs parce qu’il n’y a plus d’herbe à présent. Les bêtes ont tout mangé, rasé la colline, terre stérile qui nous fera mourir si on reste ici.

Florence - jour 1 - 102 - Piazza della Signoria - Loggia dei Lanzi - Persée par Benvenuto Cellini

A vue de nez, ce qui me sert encore c’est à peine la moitié de tout ce que j’ai engrangé. Le reste est en partance pour la déchetterie. Désormais, je ne me laisserai plus faire. J’ai du mal à admettre qu’on puisse me faire du mal, alors peut-être que comme Persée, il faudra trancher la tête le premier.

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