L’amateur de cartes y trouvera une certaine douceur de vivre comme au soir d’un printemps

J’ai vu, sur le papier glacé, le soleil tomber au soir d’une belle journée d’été sur les coupoles légèrement outrepassées, les dômes majestueux d’Ispahan, ou alors était-ce Tabriz ou Chiraz ? Le bleu somptueux d’un turquoise profond, scarifié de floraisons orange comme l’or de la fin du jour, le fût tancé par une coufique précise, pointilleuse, fière comme un sultan debout à l’heure de l’assaut… autant d’images qui me traversent et me laissent chavirer comme dans les volutes d’un petit cigare dont je me plais à me souvenir l’odeur. Un faisceau de couleur, orange d’or, tabac brun, jaune d’œuf, feuille d’automne, un soir d’été sur la terrasse face à la mer, et cette dernière image mentale se profile : la couleur un peu ternie et pourtant chaleureuse d’une vieille carte d’un pays vieux de mille ans. L’amateur de cartes y trouvera une certaine douceur de vivre comme au soir d’un printemps… Laissons-le plonger dans ces océans aux couleurs de thé…

Lost islands

Henry Stommel, porté à ma connaissance au travers du livre d’Erik Orsenna, Portrait du Gulf Stream, est océanographe et a écrit un livre portant ce sous-titre : The story of islands that have vanished from nautical charts, autrement dit, Histoire des îles qui ont disparu des cartes nautiques. Étrange titre, et non moins étrange livre faisant état d’îles qui n’existent plus ou plutôt, que l’on a été obligé, à un moment ou à un autre de faire “disparaître” des cartes, car souvent fantasmées, parfois mal placées, quelques fois tout simplement rêvées, elles n’ont pour la plupart jamais existé ou tout bonnement disparu. Le livre raconte l’histoire de ces curiosités pour lesquelles il aura fallu énormément de violence pour les supprimer. Un cartographe établit, il n’efface pas…

Le livre n’a jamais été traduit et renferme dans son rabat intérieur une superbe carte du XIXème siècle imprimée en recto-verso, d’un côté le Pacifique, de l’autre l’Indien… avec sur cette carte, la plupart des îles dont il est question dans le livre. Et en France, le livre est épuisé.

Henry M. Stommel. Lost Islands: The Story of Islands That Have Vanished from Nautical Charts
University of British Columbia Press. Vancouver 1984

Justus Danckerts: Recentissima Novi Orbis Sive Americae Septentrionalis et Meridionalis Tabula… [California as an Island] Amsterdam / 1690

Océans de papier

Olivier le Carrer n’est pas qu’un simple écrivain, un journaliste, c’est avant tout un géographe et navigateur, un vrai connaisseur de la mer de l’intérieur, un génie des eaux qui n’hésite pas à passer son temps dans les bibliothèques pour illustrer ses livres des plus belles cartes au monde, issues des plus grandes bibliothèques et conservées dans leur gangue d’inconnuité pour les dévoiler au grand jour. Andalouses, persanes, arabes, portugaises, ces cartes de papier belles et sensuelles comme des femmes antiques montrent l’évolution de la perception de la Terre depuis l’Antiquité jusqu’au GPS moderne.

Olivier Le Carrer. Océans de papier : Histoire des cartes marines, des périples antiques au GPS
Glénat 2006

Hessel Gerritsz : Mar del Sur. Manuscrit enluminé sur parchemin, 1622. BNF

Atlas des îles abandonnées

Judith Schalansky est une jeune illustratrice née en RDA et dont l’imaginaire de jeune fille l’a porté à vivre ses premiers émois en parcourant du bout des lèvres les pages des atlas et les cartes. Plus qu’un véritable atlas, son livre est un beau livre fait de cartes redessinées, plein d’anecdotes étranges, parfois un peu inquiétantes. Je ne fais pas partie de ceux qui se plaignent du fait que ce livre n’est pas véritablement un atlas, mais un “simple livre”… Malédiction… Le livre fait débat, on attendait a priori plus de l’auteur qu’un joli livre. Il ne décevra pas, en revanche, ceux qui ont gardé intact leur regard d’enfant sur un monde qui reste encore à découvrir. On regrette simplement que de l’allemand au français, le titre change d’îles éloignées (remote islands en anglais) à îles abandonnées

Judith Schalansky. Atlas des îles abandonnées
Préface d’Olivier de Kersauson, traduit de l’allemand par Elisabeth Landes, Arthaud

The Island of St. Christophers / Antego Island / Part of y Islands of America &c.
London 1744

Exploration des Routes de la Soie et au-delà

Ceux qui traversèrent d’inconnues contrées pour commercer avec les peuples lointains, ceux qui pensaient que le coton poussait sur les agneaux, ceux qui voyaient dans les étoiles leur chemin à dos de chameau et ceux qui prisaient le tabac assis sous une toile tendue dans le désert ouïghour du Taklamakan, tous ont désiré cartographier le parcours qui reliait l’Occident à la Chine par ces villes mythiques qui portent le nom d’Ispahan, Samarkand, Nishapur, Tashkent, Merv, Boukhara ou Kachgar… qui excitent l’imaginaire, font penser aux odeurs d’épices, aux couleurs chatoyantes des tapis, des soieries et des brocarts, des monnaies d’or frappées à l’effigie de califes disparus et de minarets surplombant les immenses iwâns décorées de céramiques bleues… Ce livre est un joyau de cartes turques, ouzbeks, persanes, arabes, chinoises, rares, précieuses, colorées, et mêmes parfois surprenantes, comme ces cartes établies d’après Claude Ptolémée où le rebord du monde connu est illustré sous  forme… d’angle…

Kenneth Nebenzah. Exploration des Routes de la Soie et au-delà , 2000 ans de cartographie
Phaidon, 2005

Carte du monde de Ptolémée, reconstituée au XVe siècle à partir de sa Géographie

Des cartes sur tous les plans…

Bigmapblog :le blog d’un amateur de cartes anciennes qu’il s’amuse à piocher un peu partout, scannées en haute définition et zoomables. L’auteur du blog est également à l’origine d’un film, The Pruitt-Igoe Myth.

Perry-Castañeda Library Map Collection : une impressionnante collection de cartes récentes mais également de cartes anciennes classées par région.

Parisbal: Plans anciens de Paris entre 1550 et 1790.

Barry Lawrence Rudeman antique maps Inc. : Un vendeur de cartes anciennes qui a l’intelligence de laisser à disposition des images grand format des cartes qu’il vend.

The beauty of maps : Une série documentaire de la BBC en 4 parties sur les cartes : Atlas, médiévales, cartes modernes de propagande ou cartes de villes, voici de quoi alimenter un sujet superbe avec la précision et l’accent des documentaristes de la vénérable institution qu’est la BBC.

A la découverte d’Eduard Imhof : géographe et professeur de cartographie suisse, il a donné ses lettres de noblesse à la cartographie en 3D et est aujourd’hui considérée comme le père de la géographie moderne institutionnelle. A visiter, ses archives :

David Rumsey Map Collection Database and Blog : Voici une Rolls de la cartographie. Riche de plus de 26000 cartes, voici une collection de cartes, principalement du XVIIIè et du XIXè siècle et d’Amérique du Nord, elle contient également de nombreuses cartes européennes, des cartes historiques, anciennes ou modernes, chacun y trouvera son compte. On appréciera également, entre autres choses, la possibilité de visionner ces cartes anciennes avec Google Maps, par superposition. Une idée de génie. La collection scannée est d’une grande qualité visuelle.

La Veules à Veules-les-Roses

On appelle fleuve tout cours d’eau qui se jette dans la mer ou l’océan, or, en France, on est loin de n’avoir que cinq grands fleuves et on oublie souvent que la liste est plutôt longue…
En examinant le tableau, on se rend compte avec stupéfaction que le plus petit fleuve de France a une longueur de très exactement… 1 195 mètres. La Veules arrose le petit bourg de Veules-les-Roses et tire son nom de Wellas (1025. Pluriel vieil anglais de wella / wiella source, fontaine, cours d’eau comme les Wells d’Angleterre).

Entre deux lumières

Au gré de mes recherches dans Paris, de ce temps que je mets à contribution pour m’enrichir et ressortir de ces promenades aussi émerveillé qu’un gamin un lendemain de Noël, je découvre ou plutôt redécouvre ces lieux de mémoires oubliés. Par je ne sais quelle circonvolution ou circumambulation, j’arpente des lieux au hasard de mes rencontres. Tout d’abord, coincé entre les gyros et les petits restaurants étriqués de la rue Saint-Séverin, parmi les odeurs d’épices et de poisson qui, dès le matin, chatouillent les sens, j’emprunte la rue Galande et me retrouve nez à nez avec le chevet de l’église Saint-Julien-le-Pauvre. Malheureusement, elle n’était pas encore ouverte lorsque je suis passé. Ce n’est pas un hasard si les Grecs  et les moyen-orientaux de Paris se retrouvent ici, car son culte est greco-melkite, un culte orthodoxe dont la plupart des fidèles sont originaires de Syrie, de Jordanie, du Liban et de Palestine. C’est également une des plus vieilles églises de Paris, car son aspect actuel date du XIIIè siècle ; on peut y voir sur le flanc sud ce qui reste de l’ossuaire, constitué d’une dizaine d’arches dans lesquelles on enterrait les corps des défunts jusqu’à il n’y a pas si longtemps que ça.

Saint Julien le pauvre

Ossuaire de Saint Julien le pauvre

En reprenant ensuite le boulevard Saint-Germain, je suis arrivé au chevet de l’église Saint-Nicolas du Chardonnet qui m’a souvent intrigué par son aspect très baroque. Elle n’a à mon sens que peu d’intérêt à l’intérieur, si ce n’est le superbe cénotaphe que Charles le Brun a conçu pour sa mère et la chapelle de la Vierge, construite dans un étrange style byzantin détonnant un peu avec le reste du bâtiment. A la sortie de l’église, une fille assez grande au visage fermé, les cheveux en bataille, attendait en fumant une cigarette, donnant au lieu un petit air de lieu de rencontre clandestin, un je-ne-sais-quoi de secret et un rien tentateur…

Institut du monde arabe

J’ai filé ensuite vers l’Institut du monde arabe en bifurquant par la rue de Poissy et en remontant les quais de Seine, face à la Tour d’Argent, encore fermée à cette heure là. Toujours étonnant ces restaurants où le menu n’est pas affiché sur la devanture… Le ciel était couvert, sombre, laissant à peine passer quelques rayons de soleil, une soleil brut et métallique qui donnait un aspect froid à la façade décorée d’iris géométriques. Quelques gouttes sur le coin du nez… Un temps gris de Paris… Après avoir visité les collections Khalili avec mon fils émerveillé, je me suis rendu à la Mosquée. Sans y avoir pensé au préalable, je suis arrivé en pleine heure de prière. La caisse était fermée et je me suis retrouvé fort démuni face à une porte ouverte, une caisse muette, et des gens qui affluaient de toutes les directions. Un monsieur d’une soixantaine d’années m’a demandé ce que je cherchais et lorsque je lui ai dit que je préparais une visite pour des jeunes gens en réinsertion professionnelle… il m’a pris le bras et m’a fait visiter, en me larguant au milieu de la cour principale, car il devait aller prier. Je lui ai demandé s’il travaillait ici. Non, me répondit-il, il n’était qu’un simple fidèle parmi les fidèles.

Brûle-parfum ou diffuseur en forme de lynx

Entre deux lumières, entre deux ombres, j’ai repris la route du retour avec dans la poche le secret de ces jours pendant lesquels la réalité s’estompe pour dévoiler un passé qu’on a du mal à s’approprier. J’essaie également de me répéter ces mots de la chahada que j’essaie d’apprendre, mais que par manque de foi peut-être, je n’arrive pas à retenir car ils sont trop éloignés de ma réalité:

اشهد ان لآ اِلَـهَ اِلا الله و أشهد ان محمدا رسول الله
Achhadou an lâ ilâha illa-llâh, washadou ana muhammad rasûlu-llâhi

Lettres d’Amarna

Des récents événements partis d’Égypte me remontent des envies de voyage. Les livres s’étalent sur la table, les cartes sont à nouveau dépliées, je compulse les guides dans tous les sens, de manière frénétique. Évidemment, d’ici à ce que la situation redevienne stable, il va se passer du temps, de quoi préparer un voyage certainement, mais ma soif de partir est la plus forte et devient presque irrationnelle. Elie Faure, l’historien de l’art, fait partie de ces instants, et je ressors des notes prises au hasard de ce voyage littéraire qu’il m’offrit l’année dernière, que j’avais dignement appelé Lettres d’Amarna… Tell el-Amarna, capitale mythique des époux dissidents Akhenaton et Nefertiti (dont le superbe buste de Berlin fit la renommée)…

Sarcophage de Ramsès III

Elie Faure revient dans sa préface sur le peu de place qu’occupe l’art égyptien dans son “histoire de l’art”, il nous explique que s’il en a finalement si peu à dire, c’est que celui-ci ne fait absolument montre d’aucune espère de fantaisie…

Sarcophage en bois peint

Je rougis presque d’avoir consacré plusieurs chapitres à l’art grec, ou italien, ou français, alors que l’Égypte tient dans un seul, et non point le plus long de tous. Mais, à la réflexion, il me semble qu’il ne pouvait en être autrement. L’art égyptien est si hautain, si hermétique, si fermé de toutes parts, si profondément solitaire, si décidé à se suffire à lui-même, n’accueillant jamais le détail pittoresque, l’anecdote, l’accident, ne soupçonnant même pas qu’il puisse émouvoir, il est aussi, avec cela, dans sa simplicité ardente, si humain, que je trouve aussi difficile d’épiloguer sur n’importe laquelle de ses réalisations que sur ses Pyramides par exemple, alors qu’il est impossible de ne pas expliquer longuement les formes figurées dont le drame et le mouvement sont le prétexte essentiel. (p77) Continue reading

Stavkirkjes

Hopperstad stavkirke

Stavkirke, c’est ainsi qu’on nomme les églises faites de bois qu’autrefois on trouvait partout en Europe du Nord, construites avec des futs de pin sylvestre et qu’on appelait également parfois « églises en bois debout » ; Les fondations du bâtiment reposent sur des pieux (stav). Si elles sont richement décorées de motifs faisant écho à la mythologie odinique, elles sont la plupart construites sur d’anciens lieux symboliques païens. Il n’en reste plus aujourd’hui qu’en Norvège.

Traverser des rivières, regarder sous la glace, fuir par delà les montagnes… Avant d’en arriver au baron fou

Avant

Mayn River

Fuir jusqu’à en perdre la tête dans le froid, s’évader de la prison qu’est son corps lorsqu’on est différent, qu’on ne souhaite pas penser comme l’armée des autres, passer par tous les états de la peur pour en sortir transfiguré, parcourir l’inconnu et voir la nature folle l’agresser, c’est un peu le destin de Ferdynand Ossendowsi, un universitaire parlant sept langues, habitué de la contestation depuis le plus jeune âge. Engagé auprès des contre-révolutionnaires russes puis dénoncé au pouvoir central, il s’enfuit avec un fusil et quelques cartouches en s’enfonçant vers l’est, jusqu’à frôler la mort dans la Mongolie interdite. Il affronte alors les hommes assoiffés de sang, et une nature en furie…

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C’est alors qu’un matin j’entendis un bruit assourdissant, celui d’une formidable canonnade, et je courus voir : le fleuve venait de soulever sa chape de glace, puis l’avait laissé retomber pour la briser.
De la rive, j’assistais à un spectacle à la fois terrible et majestueux. Descendant du sud, le fleuve charriait vers le nord une énorme masse de glace qu’il transportait sous l’épais couvercle de gel qui le recouvrait encore par endroits. Or la terrible poussée provoquée par le déplacement de cette masse avait rompu le barrage hivernal au nord : l’Ienisséï (Енисей), fleuve-père, fleuve-héros, fleuve parmi les plus longs d’Asie, profond et magnifique, encaissé tout le long de son cours moyen dans des gorges escarpées, effectuait sa dernière ruée vers l’océan Arctique. La masse énorme avait traîné avec elle de gigantesques champs de glace, les pulvérisant sur les rapides et sur les roches isolées, les faisant tournoyer en tourbillons courroucés, soulevant par portions entières les noires routes de l’hiver, emportant les tentes construites pour les caravanes qui descendent à cette saison le fleuve gelé, de Minoussinsk (Минусинск) à Krasnoïarsk (Красноярск). De temps en temps, le flot était arrêté dans son cours ; avec un sourd mugissement, les champs de glace écrasés s’empilaient parfois jusqu’à une hauteur de dix mètres et formaient un barrage. Le fleuve, par derrière, montait si rapidement qu’il inondait les terrains bas, jetant sur le sol d’énormes monceaux de glace. Soudain, avec une puissance démultipliée, les eaux s’élançaient à l’assaut du barrage et l’entraînaient vers l’aval dans un épouvantable fracas de verre brisé. Aux tournants des rivières, contre les rochers, c’était un terrifiant chaos. D’énormes blocs de glace s’enchevêtraient, se bousculaient ; quelques uns projetés en l’air, venaient s’abîmer tumultueusement contre ceux qui se trouvaient déjà là, ou, précipités contre les falaises et les berges, en arrachaient des rocs, de la terre et des arbres au plus haut des flancs escarpés. Tout le long des basses rives, ce géant de la nature pouvait élever, avec une brutalité qui donnait à l’homme la sensation de devenir aussi petit qu’un Pygmée, une grand mur de glace, de cinq à six mètres de haut. Les paysans appellent ces imposantes murailles à travers lesquelles ils doivent se tailler un chemin des zaberega. Ailleurs, j’ai encore vu le Titan accomplir cet exploit incroyable : un bloc de plusieurs pieds d’épaisseur et de plusieurs mètres de large fur projeté en l’air et retomba hors du lit de glace, écrasant de jeunes arbres à plus de quinze mètres de la rive.
En contemplant cette fabuleuse retraite des glaces, je restai saisi de terreur et de révolte devant le tableau horrible qu’offrait l’Ienisséï charriant dans sa débâcle annuelle les plus affreuses dépouilles : c’étaient les cadavres des contre-révolutionnaires exécutés, officiers, soldats et cosaques de l’ancienne armée du gouvernement général de toute la Russie anti-bolchevik, l’amiral Koltchak.

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Dans cette course folle pour échapper à leurs ennemis, les compagnons d’infortune se voient obliger d’affronter une fois de plus le cours de l’Ienisséï, fleuve immense et impétueux. A cheval, la traversée est entreprise et donne lieu à un morceau d’écriture nerveuse et tendue qui rend un hommage sensible et vibrant à leur monture. Ce n’est pas pour rien que le titre du livre commence par Bêtes

Alors commença la plus terrible nuit de notre voyage. Nous suggérâmes au colon de n’embarquer que notre nourriture et nos munitions : nous passerions à la nage avec nos chevaux, pour éviter de faire plusieurs voyages. La largeur de l’Ienisséï à cet endroit est d’environ trois cents mètres. Le courant est extrêmement rapide et la rive plonge à pic. La nuit était absolument noire, sans une étoile au ciel. Le vent sifflait en rafales, la neige nous fouettait violemment le visage. Le fleuve se déroulait devant nous, tel un tourbillon d’eau noire, entraînant dans ses remous de minces plaques de glace coupante. Longtemps mon cheval refusa de descendre la rive abrupte, s’ébrouant et se raidissant. De toute ma force je dus lui fouetter l’encolure pour qu’il se jette, avec un gémissement pitoyable, dans le fleuve glacé. Nous nous immergeâmes à moitié tous les deux et j’eus grand’peine à me tenir en selle. Nous fîmes quelques mètres en nous éloignant du rivage ; la bête tendait désespérément son col pour avancer, soufflant bruyamment. Je sentais chaque mouvement de ses jambes battant l’eau, chaque contraction de ses muscles dans l’effort. Nous parvînmes enfin au milieu de la rivière, à l’endroit où le courant était le plus rapide et risquait de nous entraîner. Dans la nuit lugubre résonnaient les cris de mes compagnons et les sourds gémissements que la terreur et la souffrance arrachaient aux chevaux. L’eau glacée formait un étau autour de ma poitrine. J’étais griffé par les glaçons, giflé par les vagues qui venaient me frapper au visage. Je ne voyais plus rien, je ne sentais même plus le froid. Seul m’animait désormais l’instinct de conservation ; je ne pensais plus qu’à une chose : que mon cheval faiblisse dans sa lutte et j’étais perdu ! Concentré sur ma bête pour la soutenir dans ses efforts, je l’entendis brutalement gémir et la sentis qui coulait. L’eau qui rentrait dans les naseaux l’empêchait de s’ébrouer et sa tête venait de heurter un gros glaçon. Nous nous mîmes à dériver. Je tentais à grand’peine, m’y reprenant à plusieurs fois, de diriger de nouveau sa course vers le rivage, mais j’avais beau tirer sur les rênes comme un forcené, ses dernières forces semblaient l’avoir abandonnée ; sa tête disparaissait de plus en plus souvent sous les remous. Je n’avais pas le choix : je me laissais rapidement glisser de la selle et, m’y accrochant de la main gauche, je me mis à nager en m’aidant de mon autre main, entraînant ma monture et l’encourageant de la voix. Un moment elle flotta, les lèvres entrouvertes, les dents serrées. Dans ses yeux largement ouverts se lisait une indescriptible terreur. Mais délestée de mon poids, elle parvint à remonter à la surface et se mit à nager à son tour, plus calmement et plus rapidement. Enfin ses fers heurtaient les rochers. Les uns après les autres, mes compagnons abordaient le rivage. Les chevaux bien dressés avaient fait passer leurs cavaliers.

Nous n’avons pas encore fait connaissance avec le baron fou, mais nous sommes déjà passé par les terres des Kalmouks, des Uranhays et des Soyotes, autrement dit dans l’actuelle République de Touva… et des Mongols…

Terelj river

Et lorsque la nature le saisit par le beauté du paysage, elle redevient indomptable, se cabre comme un cheval fougueux, les histoires les plus folles sont racontées à son sujet…

Du haut des montagnes entourant le lac Kossogol, nous ne pûmes retenir notre admiration devant le spectacle splendide qui s’offrait à nos yeux : un vrai lac alpin, serti comme un saphir dans le vieil or des collines environnantes, rehaussé de sombres et riches forêts. Le soir, nous approchâmes de Khatyl avec de grandes précautions et fîmes halte sur le bord du cours d’eau qui descend du Kossogol : le Yaga ou Egiyn Gol. Nous trouvâmes un Mongol prêt à nous mener de l’autre côté de la rivière gelée par une route sûre qui passait entre Khatyl et Mouren Koure. Partout, le long des rives, se trouvaient de grands obos et de petits autels dédiés aux démons des eaux.
- Pourquoi y a-t-il tant d’obos(1) ? demandâmes-nous à notre guide.
- C’est la rivière du Diable, dangereuse et rusée, répliqua l’homme. Il y a deux jours, un train de charrettes a fait craquer la glace ; trois d’entre elles ont été englouties avec cinq soldats.
Nous commençâmes la traversée. La surface du fleuve ressemblait à une épaisse plaque de verre, limpide et sans neige. Nos chevaux avançaient avec précaution, mais quelques uns tombèrent et patinèrent quelque peu avant de se remettre debout. Nous les menions par la bride. Tête baissée, tremblant de tout leur corps, ils ne quittaient pas la glace des yeux, terrifiés. Je regardai à mon tour et compris leur frayeur. A travers la couche de glace transparente, épaisse de trente centimètres environ, on pouvait voir très clairement le fond de la rivière. Sous la lumière de la lune, les pierres, les trous d’eau et les herbes aquatiques étaient visibles à une profondeur de dix mètres et plus. Le Yaga roulait ses flots furieux sous la glace à une vitesse terrifiante, marquant son cours de longues stries d’écume bouillonnante. Brutalement je fis un bon et m’arrêtait net, comme paralysé. A la surface de l’eau éclata ce qui ressemblait à un coup de canon, suivi d’un second, puis d’un troisième.
- Vite ! Vite ! s’écria notre Mongol nous faisant signe de la main.
Un nouveau coup de canon suivi d’un craquement retentit tout près de nous. Les chevaux se cabrèrent et tombèrent, plusieurs se cognant la tête contre la glace. Une seconde après, elle se déchirait sur près d’un mètre. Aussitôt, par l’ouverture béante, l’eau se mit à jaillir avec une violence inouïe.
- Vite ! Vite ! s’écria de plus belle le guide.
Mais les chevaux refusaient d’aller plus loin. Ils tremblaient, n’obéissaient plus ; seul le fouet pouvait leur faire oublier leur terreur et les forcer à avancer.
Quand nous fûmes sains et saufs sur l’autre rive, au milieu des bois, notre guide mongol nous raconta comment le fleuve s’ouvre parfois de cette façon mystérieuse, vouant aussitôt à la mort les hommes et les animaux qui parcourent son lit gelé. Le courant froid et rapide entraîne sous la glace. Quand le craquement infernal se produit juste sous les pieds du cheval, celui-ci en voulant s’écarter tombe presque à coup sûr dans l’eau, et les mâchoires de glace, se refermant brusquement, lui coupent net les jambes.

Notes :
1 – Obo : Monument sacré élevé aux endroits dangereux pour apaiser les dieux.

Note de bas de page : La présence sur cette page d’un morceau des chœurs de l’Armée Rouge est pour le moins ironique et va à contre-emploi de la situation dans laquelle s’est trouvé l’auteur pendant sa fuite, mais avouez que le chant des partisans russe est réellement un chant magnifique…
Note (bis) : Pour écouter des chants partisans russes, c’est par ici

Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux
A travers la Mongolie interdite, 1920-1921
Editions Phebus Libretto

Tamanrasset-Thulé

Lorsqu’en 1948 Jean Malaurie apprend qu’il peut enfin partir au Groenland, il le raconte à la manière d’un de ces écrivains presque lyrique du dix-neuvième siècle. Il vient de recevoir un télégramme de l’ambassadeur de France à Copenhague et s’il veut embarquer, il doit quitter sa mission hivernale dans le Hoggar. Il nous raconte ici avec couleurs son départ et ce qui ressemblerait presque à une croisière… parfois même, on se croirait dans un roman d’Agatha Christie.
Jean Malaurie est un gentleman explorateur, il est de ces hommes qu’on aime écouter parler de n’importe quoi, car ce sont des raconteurs d’histoires.

Une paisible vie de croisière nous attendait. C’est confortablement étendu que l’on se prépare à affronter, en effet, les « sauvages mers boréales ». Monotonie d’un voyage trois fois répété. Des mouettes agitées criaillent autour des déchets que vomit la coque. Du mess-hall montent à contre-temps des airs de polka qu’un piano au rythme mécanique s’efforce d’accorder au martèlement sourd des machines.
« Heures sans contenu ni contours. »
La matin, dès huit heures, des stewardesses empressées parcourent d’un pas élastique les coursives. Les dizaines de gisants que nous sommes s’ébrouent dans le ventre du navire. Belle matinée en vérité. Sur le pont, comme surgies des profondeurs, de jeunes Danoises dorées, aux seins triomphants, s’étirent au soleil et achèvent de donner au cargo un air de vacances.
Laconique, le capitaine, d’une punaise, pointe la position sur la carte du fumoir. Bientôt, nous prenons place à table, une vraie table scandinave surchargée de plats de crevettes roses, de poissons crus et de charcuterie, de verts condiments, de bouteilles, de fleurs et de drapeaux, le tout dominé par les effigies benoîtes et polychromes de souverains.

Skoll ! skoll ! A se bien regarder, c’est un étrange spectacle. Un instituteur groenlandais, maigre et renfrogné, « voisine » l’épouse plantureuse d’un petit fonctionnaire, boudinée dans une robe à fleurs. Nous sommes entourés d’enfants, d’ouvriers en chemises à carreaux, le col ouvert.
Cinq alpinistes écossais se mêlent à des Esquimaux métissés, gauches et souriants, qui s’efforcent d’imiter les manières de leurs grands voisins. Propos amers de comptables. Désœuvrement général.
Quatorze heures, la sieste. Le long d’une banquette du fumoir, sous la clarté blanche d’une lampe électrique, un mécanicien affalé ronfle, la bouche ouverte. Près de lui, une femme de lettres, en mal de sensations, sourit à son livre d’aventures. Le regard lassé s’accroche, par-delà une eau noire et plate, à quelques icebergs malpropres. Lentement à la cadence de nos huit nœuds, ils défilent. Au loin, très au loin, dans une brume laiteuse, sous un ciel de violet et de garance, une poussière d’îles et de montagnes gris-blanc, une côte fauve, coiffé d’un immense glacier tout en longueur. Pas un arbre ; du rocher, rien que du rocher : The friendly Arctic ?

J’ai échangé ce matin, contre de la monnaie locale, mes dernières couronnes, une centaine de livres et des dollars. Nous approchons de la seule grande île du globe où l’on s’efforce farouchement encore d’ignorer la banque et dont la monnaie locale est inchangeable en dehors de l’île. Il y a huit jours que nous sommes en route ; quatre que mon voisin de cabine, un vénérable pasteur d’Oslo, gît sur sa couchette, nauséeux et désabusé. Il en reste environ quinze avant d’atteindre le but. Nous sommes au bord du S/S Disko, doyen des cargos de la ligne Copenhague-Disko, en vue du Groenland.

Jean Malaurie, Les derniers rois de Thulé
(édition de 1989)

Carnets de traverse

Voici un site qui a le mérite de nous emmener voyager dans un écrin luxueux dans une sorte de joie entrainante. Pour un peu on sentirait presque l’odeur de cuir d’une couchette de train ou l’odeur des bulles d’une bière hollandaise, un jour de pluie. D’Helsinki à Sumatra en passant par Amsterdam, voici un carnet de voyage plein de charme. Carnets de traverse.

Nullarbor

Nullarbor Desert

Photo © Georg Holderied

La terre de Nullarbor est un lieu d’absence, un désert sans arbre (nullus arbor : aucun arbre) sur la côte sud de l’Australie qui a la particularité de n’être qu’un immense bloc de calcaire planté sur le rivage de la grande baie. L’explorateur Edward John Eyre en dira que c’est « une anomalie hideuse, une erreur de la Nature, un paysage de cauchemar » et c’est précisément en partie dans ce décor de théâtre et de nature rugueuse que David Fauquemberg a placé l’action de son roman éponyme, Nullarbor, pour lequel il a obtenu le prix Nicolas-Bouvier en 2007.

Nullarbor

Photo © Georg Holderied

Roman initiatique d’un petit Français débarqué dans le bush australien, c’est un parcours sur les routes ensablées de Nullarbor, sur un chalutier déglingué parti en mer pour une pêche meurtrière avec pour compagnons des balafrés beuglant après leur palangre et débitant la poiscaille avec des surins grands comme des machettes. Et c’est aussi une balade un peu poussiéreuse dans la mangrove infestée de crocodiles parmi les bushmen qui l’adopteront sous le sobriquet démodé de Napoléon, ceux-là même qui guidaient Bruce Chatwin sur les pistes chantées, à cette différence près que ceux-là ne sont pas nus mais portent des couleurs chatoyantes et des prénoms farfelus comme Augustus.
L’écriture de David Fauquemberg est enlevée, concise et brute à la fois, elle exhale une violence désabusée et le rythme saccadé d’une respiration coupée là, juste sous le diaphragme, elle porte en elle les stigmates de ceux qui se sont esquintés sur la route en perdant quelques dents dans les bagarres de bars éclairés au néon, tout en s’autorisant parfois un humour de potache qui n’est pas sans rappeler Hunter S. Thompson.

En arrière-plan, une étrange forme rose et mauve dérivait lentement, bousculée par la brise. Sa tente igloo d’occasion, prévue pour une famille, semblait bien décidée à se faire la malle. J’attendais sans rien dire, qu’Adam s’en aperçoive. Alors, il s’est mis à courir, ce que manifestement il n’avait jamais fait. Au lieu de propulser sont corps vers l’avant, ses jambes se jetaient en arrière. Avec conviction, sans effet. J’ai aidé le poète à déclouer la tente des buissons épineux. Son visage ne trahissait aucun agacement, aucune surprise. Dans son monde, les objets se comportaient de manière chaotique, hostile.
Sur la frontière de l’Australie-Occidentale, les douaniers faisaient les cent pas à l’ombre de bâtiments noirs. À perte de vue le désert et, au milieu, de petits fonctionnaires zélés, imbus de leur mission hautement stratégique : défendre fièrement les couleurs de l’État. Un jour, elle serait le dernier rempart contre l’envahisseur venu de l’est, et qui empruntait l’autoroute.