Ca trù, la pureté vietnamienne

Ca trù, la pureté vietnamienne

Ca Trù

La pureté en musique

Un chant venu du Vietnam

De ces deux syllabes qu’on prononce avec des sons longs, on n’entend pas grand-chose, pas plus qu’on en connaît. Pourtant, le Ca trù est inscrit sur la Liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente de l’UNESCO. Apparu au XIè siècle sous la dynastie Lý, l’acculturation liée à la colonisation française et aux guerres ont quasiment fait disparaître cet art millénaire de la poésie chantée.

Généralement, une chanteuse joue du Phách, une tige de bambou frappée par un morceau de bois, et le groupe est composé d’un joueur de luth, le Đàn đáy et d’un joueur de tambour d’éloges, le Trống chầu.

Il n’y a finalement pas beaucoup à en dire, mais entendre une chanteuse de Ca trù (Ka tchou) avec ses envolées plaintives et ses trilles enchantées, a quelque chose d’un peu magique, rythmée par le son sec du bambou frappé. Le mieux est encore d’écouter cet art sensuel venu du nord du Vietnam.

A voir, pour aller plus loin, les très belles photos de Tewfic el-Sawy avec sa série sur les chanteuses de Ca trù.

Fantasmes de Kai Tak, l’ancien aéroport de Hong Kong

Fantasmes de Kai Tak, l’ancien aéroport de Hong Kong

Fantasmes de Kai Tak

L’aéroport de Hong Kong

Un aéroport hors du commun

Kai Tak (HKG), ce n’est pas un nom qui évoque grand-chose, mais lorsqu’on pense à Hong Kong, la première image qui nous vient, ce sont ces avions qui survolent à très basse altitude les immeubles des quartiers surpeuplés de l’ancienne colonie britannique.

Alors déjà, Hong Kong a été rétrocédée à la Chine, pour lever toute ambiguïté et cela depuis 1996, mais en plus cet aéroport qui faisait passer les avions au-dessus de la ville n’existe plus, lui, depuis 1998. Je sais ; deux mythes s’effondrent…

L’image d’Épinal a la peau dure et il faut se résigner à se dire qu’aucun avion n’atterrit plus en passant au-dessus des immeubles de Kowloon, et qu’on ne verra plus ces immenses navires volants frôler de leurs ailes la cime des bâtiments.

Kai Tak, malgré son apparente dangerosité, n’a connu que très peu d’accident, certainement en raison du fait que seuls les plus expérimentés des pilotes de ligne étaient autorisés à faire la manoeuvre. La piste appelée 13/31, car orientée 135°/315°, était construite sur un terre-plein posé sur la mer, dans la baie de Kowloon, presque à flanc de montagnes, distantes d’à peine 500 mètres au nord-ouest de la piste, ce qui impliquait de devoir tenir un sacré virage juste avant de descendre brutalement.

Lorsque l’avion atteignait la colline sur laquelle était placé un damier rouge et blanc, servant de balise d’orientation lors de l’approche finale, les pilotes devaient effectuer un virage à vue de 47° pour l’alignement final avec la piste. L’avion n’est alors qu’à deux milles marins de l’atterrissage, à une altitude de moins de 330 m lors de ce virage: généralement, l’avion entamait le virage final à une altitude d’environ 200 m et en sortait à une hauteur d’environ 40 m. L’approche était déjà délicate pour l’atterrissage sur la 13 avec les vents latéraux normaux, car même si la direction du vent reste constante, elle change relativement à l’avion lors du virage de 47°. L’atterrissage devenait un défi plus grand encore quand les vents latéraux du nord-est étaient forts et de haute variabilité, notamment pendant les typhons, fréquents dans cette région. La chaîne de montagnes au nord-est de l’aéroport fait également changer considérablement la vitesse et la direction du vent, changeant par là-même la dérive de l’avion. (Wikipedia)

Ce qui mit fin à l’extraordinaire aventure de cet aéroport qui fit la renommé mondiale de Hong Kong, au moins dans l’imaginaire, ce ne fut précisément pas le fait que la piste était dangereuse, mais bien plutôt que l’aéroport n’était plus dimensionné pour faire face au flux grossissant des passagers arrivant de plus en plus nombreux dans cet appendice biscornu de la Mer de Chine. Le nouvel aéroport, Chep Lap Kok, construit à l’ouest de la ville, est un immense terre-plein posé sur la mer, réunissant deux îles et relié au continent par une simple route.

Narasimha déchirant le corps d’Hiranyakashipu

Narasimha déchirant le corps d’Hiranyakashipu

Tandis que la course folle des nuages poussés par le vent ne s’arrête que lorsque je ne regarde plus par la fenêtre, je me souviens d’un nom comme d’un mantra, le nom d’un des avatars de Vishnu. Narasimha (नरसिंह). L’homme (nara) lion (simha). Drôle de personnage que ce quatrième avatar de Vishnu qui avait bercé une de mes chaudes nuits au cœur de Bangkok. Je me souviens précisément de cette nuit particulièrement chaude à l’hôtel Le Tada pendant laquelle je dévorais le livre de Catherine Clément, Promenade avec les dieux de l’Inde où Narasimha, selon la tradition du Bhagavata Purana (भागवतपुराण), extermina l’anti-dieu dont le petit nom sonne comme celui d’un mignon petit chien à poil long ; Hiranyakashipu. Narasimha est pour moi le symbole de la ruse dont sont capables les dieux de l’Inde face aux règles innombrables et parfois facétieuses de la loi. Pour prendre connaissance de cette histoire pour le moins cocasse, laissons-nous embarquer par Catherine Clément, qui, en d’autres temps, nous emmenait sur les chemins des dieux sur France Culture.

Narasimha – photo © Joanídea Sodret

[…] Il est le roi des anti-dieux. Les anti-dieux, en sanskrit Asura, qu’on peut traduire par « démons », sont des rebelles en lutte contre les Deva. D’un côté les Deva, de l’autre les Asura. Et celui-là, Hiranyakashipu, est le plus puissant des anti-dieux.
Le propre des anti-dieux, c’est que, jaloux des dieux, ils sont toujours prêts à leur prendre le pouvoir. Mais lorsqu’un anti-dieu se livre à suffisamment de pratiques macératoires dans le but d’obtenir satisfaction, on n’a pas le choix, on est obligé de lui céder. Personne n’a le choix. C’est la loi du yoga, et non celle des poissons.
Hiranyakashipu, qui connaît son monde, commene à faire des austérités pour obtenir les faveurs de Brahma. Il pratique notamment l’ascèse des Cinq Feux, et il dégage tellement de chaleur autour de lui que les Deva demandent à Brahma de s’occuper de l’importun. Brahma et personne d’autre. C’est la loi ! Puisque l’importun prie Brahma, c’est à Brahma de s’en occuper.
Obéissant aux règles, Brahma apparaît donc à Hiranyakashipu qui obtient ce qu’il veut. Il a tout prévu. Hiranyakashipu obtient l’invulnérabilité.
Mais attention ! Conformément au règlement, l’invulnérabilité que demande le roi des anti-dieux est précisément définie. Il a mûrement réfléchi, ce roi. Quoi qu’il advienne, Hiranyakashipune sera tué ni par un homme ni par un animal, ni par une créature de Brahma, ni de jour ni de nuit, ni sur terre ni en l’air. L’Asura pense qu’ainsi, il est bien protégé. (On va le voir, il se trompe.) Ce n’est pas tout. Hiranyakashipu obtient également l’égalité avec Brahma et il obtient enfin de pouvoir pratiquer des ascétismes que personne d’autre ne pourra pratiquer — c’est une garantie.
Brahma dit oui à tout. Comme patron des brahmanes, il est obligé d’accepter les demandes d’un ascète. Il fait de plus en plus chaud ! Les Deva, qui suffoquent, sont pris au piège. Alors, qui peut les sauver ?
En cas de danger absolu, Vishnu prépare un de ses avatars. Nous sommes dans un danger absolu. Vishnu va donc se charger de l’importun dont les exercices ascétiques déclenchent une chaleur formidable.
En tous les cas, puisque l’adversaire a tout prévu et qu’il est invulnérable, il va falloir ruser. Vishnu prévoit donc de « descendre » sous une forme inattendue, (on ne sait pas encore laquelle) mais seulement, décide-t-il, quand le fils d’Hiranyakashipu sera maltraité par son père au point de risquer la mort.
Vishnu a ses raisons. Hiranyakashipu déteste profondément Vishnu, mais il a un fils qui déteste son père. Naturellement, en bonne logique, ce fils est en adoration devant Vishnu.
Furieux de la trahison de son fils, Hiranyakashipu commence à le maltraiter. Il le jette à l’eau ligoté, en vain ; il lui fait toutes sortes de misères, en vain. L’enfant survit. Il finit par le mettre à l’épreuve et le somme de renoncer à Vishnu, ou de périr. En vain. Le fils tient bon. Vishnu apparaît lorsque le malheureux enfant risque d’être mis à mort.
Il apparaît sous la forme d’un homme à tête de lion — donc ni homme ni animal. Il apparaît au crépuscule — donc ni jour ni nuit. Il attrape Hiranyakashipu et le tue sur ses cuisses — ni sur terre ni en l’air.
Vishnu n’est pas une créature de Brahma. Cet homme à tête de lion qu’on appelle Narasimha n’est pas non plus une créature de Brahma. L’anti-dieu n’est pas tué par un animal, ni par un homme ni par une créature de Brahma, ni de jour ni de nuit, ni sur terre ni en l’air. Les dieux de l’Inde ont cette particularité d’être extrêmement pointilleux sur le règlement.
Lié par les accords entre Brahma et l’anti-dieu, Vishnu les contourne. Sans concessions : il déchire l’anti-dieu tout vivant.

Catherine Clément, Promenade avec les dieux de l’Inde
Editions du Panama, 2005

En-tête : Narasimha et Hiranyakashipu (1820-1840) 24.5 x 12.8cm, miniature indienne.

Le miracle de Saint Janvier de Bénévent

Le miracle de Saint Janvier de Bénévent

C’est un saint qui est passé relativement inaperçu dans les hagiographies principales. Pourtant, Janvier de Bénévent est l’héritier direct d’un dieu romain dont il tire son nom, Janus, le dieu bifrons, à deux têtes, dieu des débuts et des fins, des choix et des portes, célébré le 1er janvier et qui marque le début de l’année du calendrier romain. Ce qui fit de Janvier de Bénévent un saint, c’est son martyr pendant la période de persécution anti-chrétienne de la Tétrarchie sous Dioclétien, suite à quoi il mourut décapité en 305 après avoir passé une vie exemplaire emplie de miracles plus ou moins extraordinaires, relatés notamment par Alexandre Dumas qui déploya ses talents littéraires au service du saint lors de son voyage à Naples, ville dont Saint Janvier est le saint patron. Voilà pour le décor. Pour des raisons pratiques, nous appellerons l’homme San Gennaro. Dans l’histoire, ce n’est ni l’histoire de son martyr, ce qui est somme toute commun à presque tous les saints de la Chrétienté (et parfois fatigant à entendre), ni l’iconographie hagiographique du saint dont la plus célèbre représentation est ce très beau tableau peint par le caravagiste flamand Louis Finson (Ludovicus Finsonius) entre 1610 et 1612, qui nous intéresse, mais bien plutôt ce qui en reste aujourd’hui, à savoir le miracle de la liquéfaction de son sang…

Louis Finson -Saint Janvier – 1610-1612 – Palmer Art Museum at Pennsylvania State University

La légende veut que le sang du saint homme ait été recueilli dans deux ampoules de verre suite à sa décapitation en 305 après- J.-C., lors du transfert de sa dépouille vers sa catacombe. Après une histoire pour le moins épique et confuse, le corps du saint repose en partie dans une urne de bronze, tandis que le sang séché placé dans les ampoules sont conservées dans le reliquaire de la cathédrale Notre-Dame de l’Assomption à Naples. Aujourd’hui, le miracle ne peut avoir lieu que si les deux ampoules sont rapprochées des restes du corps du saint, phénomène qui a été attesté plus de mille ans après la mort du saint, en 1389. Depuis ce jour, le phénomène de l’ostension du sang dans la cathédrale est opéré trois fois par an, et la liquéfaction, si elle est observée, est considérée comme un signe bénéfique pour la ville ; il arrive même parfois que le sans entre en ébullition. Toutefois, il arrive régulièrement que le sang ne se liquéfie pas.

Voici pour la légende et pour le miracle, miracle que toutefois, l’Église ne reconnait pas en tant que tel. Il est arrivé au cours de l’histoire de ce miracle, plusieurs anomalies. Tantôt le sang est liquéfié dès l’ouverture de la châsse, tantôt il ne se liquéfie pas du tout lors de l’ostension. Signe des temps, le Pape François est venu assister à la cérémonie, mais voyant que le sang ne se liquéfia que partiellement, il eut ce trait d’humour de circonstances : « On voit que le saint nous aime seulement à moitié… »

Procession de San Gennaro à Naples. Photo © Italy Magazine

Bien évidemment, cette histoire est étrange, agitant aussi bien la ferveur aveuglée d’un peuple joyeux et fier que les hypothèses les plus saugrenues des scientifiques qui ne peuvent admettre que cela se passe comme cela se passe… Le fait que l’Église elle-même n’atteste pas ce miracle comme un miracle 100% pur miracle est un signe que l’on se trouve face à un événement dont personne ne comprend l’origine. On pourrait croire à une organisation bien rodée qui consiste à montrer aux gens ce qu’ils sont prêts à voir, ou tout au moins à induire leur perception des choses, mais le fait est que, quelle que soit la nature de la « chose » qui se trouve dans ces deux ampoules, cela se transforme bien en liquide. Alors peut-être qu’un jour on découvrira le secret, ou alors la supercherie, mais pour l’instant la ville de Naples continue de vivre au rythme des trois processions annuelles qui rendent son peuple attentif à leur saint protecteur, à la vie de leur communauté et au bien-être de chacun. Au fond, c’est tout ce qui compte…

A lire également : les doubles vies de Pompéi.

Mogao, et particulièrement la grotte 17

Mogao, et particulièrement la grotte 17

Mogao (莫高窟), grottes d’une hauteur inégalée, Dunhuang (敦煌市) ou Touen-Houang, et tous les noms qui y sont associés, Nikolaï Mikhaïlovitch Prjevalski, celui qui donna son nom au cheval des steppes, au rougequeue et à la ligulaire de Chine, Sir Aurel Stein, Paul Pelliot, l’abbé Wáng Yuánlù, mais aussi le lac et l’oasis du Croissant de Lune, Yueyaquan (月牙泉) voici ce qui constitue un des univers les plus fascinants dans l’histoire de la Chine, ou plutôt de cette région du monde aujourd’hui rattachée à la Chine, non seulement à cause de l’objet lui-même de la découverte, mais également de ce qu’on peut appeler un pillage en bonne et due forme, du fantasme de découverte lié à cet endroit hors du commun et de l’étrange silence qui est fait aujourd’hui sur les manuscrits qui y ont été trouvés.

Oasis du Croissant de lune – Yueyaquan. Photo © Feel planet

A deux pas du désert de Gobi, dans une oasis aux falaises élevées, la pierre est creusée de 492 chapelles bouddhistes dans lesquelles sont peintes des fresques somptueuses, où l’on trouve des statues colossales du Bouddha, mais bien au-delà de ces trésors inestimables dont l’émergence se situe entre le IVe et le XIVe siècles, que la sécheresse du désert a pu maintenir en très bon état, une des plus superbes découvertes de l’histoire de l’humanité y a été faite par un Anglais dont le nom résonne encore comme l’apogée de la traîtrise aux oreilles des Chinois, Sir Aurel Stein. Dans une des grottes, il découvre en 1907 une bibliothèque murée dont le mur de brique finit par être abattu ; la découverte y est colossale. Près de 50000 documents, objets, statues, bannières s’y trouvent déposés depuis une date antérieure au XIe siècle. Stein, n’ayant que peu de temps devant lui, arrive à marchander quelques manuscrits, dont le célèbre Soûtra du diamant. Finalement, entre ses deux expéditions, il prélève près de 20000 documents et objets. Après lui, en 1908, le Français Paul Pelliot emporte 10000 objets, dont des textes nestoriens et des traductions en chinois de textes d’inspiration chrétienne. C’est la découverte de cette grotte, communément appelée grotte 17 que nous raconte Peter Hopkirk.

Wáng Yuánlù, gardien des grottes de Dunhuang

Stein écrivit : « Je n’avais rien d’autre à faire qu’attendre. »
Pas pour longtemps, ainsi que la suite devait le prouver. Pus tard, au cours de cette nuit-là, Chiang entra silencieusement dans la tente de Stein et sortit avec excitation plusieurs manuscrits cachés sous son manteau. Stein vit du premier coup d’œil que ces textes roulés étaient très anciens. Les dissimulant à nouveau sous ses vêtements — car le prêtre avait insisté pour que cela se passe dans le plus absolu secret — Chiang s’esquiva et rejoignit discrètement sa petite cellule de moine située au pied d’un gigantesque Bouddha assis taillé dans la paroi de la falaise. Il passa le reste de la nuit absorbé dans ces manuscrits, s’efforçant d’identifier ces textes et de déterminer leurs dates. A l’aube, il revint sous la tente de Stein, « son visage exprimant à la fois le triomphe et la stupéfaction ». Transporté de joie, il lui déclara que ces traductions chinoises de soûtra bouddhistes portaient des colophons qui permettaient d’établir que ces textes avaient été traduits par Hsuan-tsang lui-même d’après des manuscrits originaux qu’il avait rapporté de l’Inde.
Il s’agissait d’un extraordinaire présage — « signe divin », comme le qualifiait Stein — que même cet homme inquiet qu’était Wang ne pourrait manquer de reconnaître. En effet, lorsque le petit prêtre avait prélevé de sa chambre secrète ces manuscrits-là, il ne pouvait absolument pas savoir que ces documents étaient directement liés à Hsuan-tsang. Chiang s’empressa de lui annoncer la nouvelle. Il assura à Wang qu’il ne pouvait y avoir qu’une explication : au-delà de sa tombe, Hsuan-tsang avait lui-même choisi ce moment pour révéler ces textes bouddhistes sacrés à Stein, « afin que son admirateur et disciple de l’Inde lointaine », puisse les rapporter d’où ils étaient venus. Chiang n’eut pas besoin d’insister davantage. Le dévot prêtre n’était pas près d’oublier ce présage. En quelques heures, le mur qui bloquait la niche où se trouvaient les manuscrits était abattu, et avant la tombée du jour, Stein scrutait la chambre secrète à la lumière de la rudimentaire lampe à huile de Wang. Cette scène en rappelle une autre qui s’était déroulée quinze ans auparavant, lorsque Howard Carter contempla la tombe de Toutânkhamon à la lueur vacillante d’une bougie.
En tant qu’archéologue, Stein ne pouvait qu’être bouleversé par ce qu’il voyait. « Ce que me révéla cette petite pièce avait de quoi me faire écarquiller les yeux, raconta-t-il ». Amoncelés en plusieurs couches, sans aucun ordre, apparurent à la faible lueur de la petite lampe que tenait le prêtre la masse compacte que formaient ces énormes paquets de manuscrits qui s’élevaient jusqu’à trois mètres de haut et remplissaient, ainsi que des mesures ultérieures le prouvèrent, un espace de près de cent cinquante mètres cubes. C’était selon les mots de Leonard Woolley, l’homme qui avait découvert Ur, « une première archéologique sans précédent ». Le Times Literary Supplement déclara que « seuls quelques rares archéologues ont fait une aussi extraordinaire découverte ».

Au fur et à mesure que leur travail quotidien se poursuivait, étaient extraits de la chambre secrète non seulement d’innombrables manuscrits en chinois, sanskrit, sogdien, tibétain, turc oriental, runique, ouighour, révélant aussi des langues inconnues, mais encore une riche moisson de peintures bouddhiques. A leur extrémité triangulaire et à leurs banderoles flottantes, Stein reconnut tout de suite que quelques-unes étaient des bannières de temples, et d’autres des peintures votives destinées à être accrochées au mur. Toutes étaient peintes sur une soie extrêmement fine ou sur du papier. Beaucoup étaient très froissés, leur plis semblaient « repassés » à certains endroits, parce qu’elles étaient restées pendant neuf siècles sous le tas de manuscrits. Plutôt que dans leur qualité, l’importance de ces peintures résidait dans leur ancienneté —  et donc dans leur rareté. Les peintures de la dynastie T’ang, auxquelles toutes celles-ci appartenaient, sont extrêmement rares, de même que celles provenant d’ateliers locaux comme ceux des oasis. La plupart des peintures furent détruites au milieu du IXe siècle lors d’une vague d’anticléricalisme qui eut pour conséquence la fermeture ou la destruction de quelque quarante mille temples et sanctuaires bouddhiques dans toute la Chine. Par chance, Touen-houang tomba aux mains des Tibétains en 781 apr. J.-C. et en resta en leur possession pendant les soixante-sept années suivantes. Ses temples et ses sanctuaires échappèrent ainsi à la destruction perpétrée dans toute la Chine à cette époque.
Certaines bannières trouvées parmi les manuscrits étaient si longues, lorsqu’elles furent dépliées, que des spécialistes pensèrent qu’elles avaient été spécialement conçues pour être suspendues en haut des falaises de Touen-houang. Stein ne put dérouler la plupart des peintures sur soie qu’il trouva, tant le poids écrasant des manuscrits sous lesquels elles avaient été ensevelies durant des siècles les avaient comprimées et transformées en petits paquets fragiles et durs. Plus tard, avec une dextérité de chirurgiens neurologues, des spécialistes réussirent à les déplier dans les laboratoires du British Museum, après les avoir traités chimiquement. Cette opération dura sept ans.

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

Paul Pelliot dans la grotte 17 à Mogao

Si les découvertes de Pelliot sont aujourd’hui conservées au Louvre et au Musée Guimet, celles de Stein sont disséminées entre Londres et New Delhi. Le British Museum, loin de faire honneur à un de ses plus extraordinaires découvreur n’expose, à part le soûtra du diamant, que quelques manuscrits trouvés dans la grotte 17. La quasi intégralité de ces documents est actuellement conservées dans des caisses, à l’abri de la lumière… et des regards. Etrange hommage à une des plus sensationnelles découvertes de l’archéologie de la Route de la soie.

Le sūtra du diamant de Dunhuang

Le sūtra du diamant de Dunhuang

Au cœur de la mahāprajñāpāramitā (प्रज्ञापारमिता), le corpus des œuvres littéraires du grand véhicule, mahāyāna (महायान), se trouve un des sūtras les plus connus du bouddhisme, à l’origine des grandes idées du courant chan et zen.

Après avoir entendu le Sūtra du Diamant, Huìnéng (惠能) se rend au monastère du mont de la prune jaune (黄梅山) et est assigné dans la cuisine, où il demeure six mois.

Un jour, Shénxiù (神秀), moine érudit et assistant du patriarche, écrit un poème sur un mur :

身是菩提樹, Le corps est l’arbre de l’Éveil,
心如明鏡臺。 L’esprit est comme un brillant miroir dressé.
時時勤拂拭, À chaque instant je l’époussette,
勿使惹塵埃。 Et n’y laisse aucune poussière.

Illettré, Huineng se fait lire le poème, et puis il y répond par ces vers qu’il demande à quelqu’un d’écrire à côté du précédent :

菩提本無樹, Il n’y a aucun arbre dans l’Éveil,
明鏡亦非臺。 Le miroir n’est pas dressé.
本來無一物, Puisque fondamentalement rien n’a d’existence,
何處惹塵埃。 Où de la poussière pourrait-elle se déposer ?

(source Wikipedia)

L’importance du Vajracchedikāprajñāpāramitāsūtra réside dans la symbolique du diamant, la pierre la plus dure mais aussi la plus tranchante qui soit, capable de couper toutes les autres pierres, qui, lorsqu’elle est pure peut avoir la transparence de l’eau, et fait référence à la doctrine de la vacuité qui elle, transperce toutes les autres doctrines substantielles, représente l’absence de caractère fixe et inchangeant de toute chose. Bouddha y converse avec son disciple Subhuti de la vacuité, de la préciosité du diamant qui malgré sa pureté empêche le sage d’atteindre l’éveil.

Respectueusement imprimé par Wang Jie pour être distribué gratuitement à tous, au bénéfice de ses parents, le 15e jour du 4e mois, 9e année de l’ère Xiantong. Cliquez sur l’image pour la voir en grand.

L’exégèse du sūtra demeure compliquée du fait que les traductions du sanskrit se sont diffusées dans le monde bouddhiste, jusqu’au Gandhara et au Khotan, et notamment en chinois simplifié. C’est une de ces versions que Sir Aurel Stein a découvert nichée au cœur des magnifiques grottes de Dunhuang. Si le manuscrit trouvé n’avait été qu’un simple manuscrit, il n’aurait pas été si célèbre. C’est aujourd’hui le seul manuscrit rapporté par Aurel Stein qui soit exposé au public dans les salles de la British Library, et pour cause, il est daté de 868 et se trouve être le premier document retrouvé imprimé de l’humanité, six cents ans avant les premières impressions de Gutenberg, ce qui ne renseigne absolument en rien sur les procédés utilisés à l’époque, mais peu importe, la réalité est là, il a bien été imprimé et porte aujourd’hui la cote Or. 8210/p.

Le plus célèbre manuscrit issu de la masse encombrant la pièce est sans aucun doute le Soûtra du Diamant. Sa renommée n’a rien à voir avec le texte lui-même, dont il existe d’innombrables exemplaires (il y en avait plus de cinq cents, complets ou non, qui faisaient partie du seul butin de Stein à Touen-Houang). Celui-ci semble être le plus ancien livre imprimé que l’on connaisse, fabriqué il y a plus de mille ans à partir de blocs d’impression en bois. Dans un ouvrage chinois contemporain ayant pour thème l’histoire de l’imprimerie et publié en 1961 par la Bibliothèque Nationale de Pékin, ce texte est ainsi décrit : « Le Soûtra du Diamant, imprimé en l’année 868 […], est le plus ancien livre imprimé qui existe au monde ; il est fait de sept bandes de papier jointes les unes aux autres, comprenant sur la première page une gravure d’un grand talent. » L’auteur ajoute : « Ce célèbre rouleau fut volé il y a plus de cinquante ans par l’Anglais Ssu T’an-yin [Stein] ; cet acte fait encore grincer les dents des Chinois, qui lui vouent une haine acharnée. » Ce livre est maintenant exposé au British Museum, à quelques pas du célèbre ouvrage occidental : la Bible de Gutenberg. Le rouleau de Touen-houang, qui mesure quatre mètres et huit centimètres de long, porte la date exacte du 11 mai 868 ainsi que le nom de l’homme qui le commanda et le diffusa. Cela fait de lui non pas le plus ancien imprimeur connu, ainsi qu’on le prétend parfois, mais le plus ancien éditeur.

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

L’histoire détaillé du manuscrit sur le site du International Dunhuang Project.