Retour sur terre en compagnie des toutes petites choses

Retour sur terre en compagnie des toutes petites choses

Ce n’est pas vraiment l’enfer, mais c’est tout de même bien loin d’être le paradis. Trois semaines en dehors des choses connues et l’esprit complètement relâché, et je suis incapable de me réadapter complètement à la vie d’ici. C’est comme si j’étais resté dans un entre-deux de la connaissance, que tout me semblait éloigné de mes préoccupations, si tant est que j’aie encore des préoccupations.

Tout est étrangement silencieux et calme, confortable et je trouve étrange de n’avoir pas beaucoup de souci à me faire. C’est comme un cocon de douceur qui m’enveloppe. La douceur rêvée des instants calmes et des rêves qui se font discrets, qui hantent mes journées.

Je fais n’importe quoi, je lis trois livres à la fois, je joue à la belote avec des inconnus, je relis mon carnet de voyage en Thaïlande pour faire revenir les odeurs et les sensations qui sont toujours très présentes, je dessine des motifs arabes sur un grand cahier en me demandant encore à quel moment je vais passer à la réalisation de ces peintures que je souhaite appliquer sur les contre-marches de mon escalier, et si je suis comme ça c’est que je vis encore à l’heure asiatique. La temporalité n’est pas la même. Les quelques Thaïs que j’ai rencontrés au long de mes différents voyages ne sont pas des gens pressés, rien ne semble affecter leur détermination à ne pas être déterminés dans leurs actions. C’est quelque chose d’assez déstabilisant lorsque l’angoisse de ne pas être à l’heure que l’on ressent et que l’on essaie de ne pas trop montrer n’est pas du tout perçue de la même manière par un chauffeur de taxi absolument nonchalant et taiseux, qui, lorsque vous lui faites remarquer que c’est hallucinant ces embouteillages à sept heures du matin vous sourit d’un air compatissant en reprenant sa conversion avec son pote au téléphone. De toute façon, que peut-il y faire ? A part s’en foutre, il ne lui reste qu’à continuer de rouler cul à cul sur la seule route qui mène à l’aéroport. Tout ce qui arrive… arrive. Déstabilisant aussi cette étrange faculté à ne jamais se démonter parce que visiblement, tout ceci ne rentrera pas dans le coffre du taxi ; ça finit toujours par rentrer. Un car bloque la circulation parce que lui-même est passé par une route où il n’a pas la place de manœuvrer ? Peu me chaut comme dirait l’autre, il y a toujours une bonne âme pour tailler la moitié d’un arbre ou déplacer une moto mal garée pour que tout ce petit monde soit enfin délivré de tout ce qui gène. Et ça finit par passer, même si ça prend une heure. Il y a toujours une solution à tout. Et puis surtout, ไม่เป็นไร ไม่เป็นไร ça se dit à peu près mai phen rai et ça signifie énormément de choses. C’est bon, c’est ok, tout roule, ce n’est pas très grave, ne t’en fait pas, don’t worry, etc. En bref, pas la peine de se prendre la tête. Ce n’est pas du fatalisme, c’est juste un art de vivre, une façon désinvolte et assez salvatrice de se mouvoir dans le monde, un monde parfois rude et sans concession, c’est juste que ไม่เป็นไร… En réalité, les Thaïs ne disent jamais ça. En tout cas, dans les nombreuses situations où j’aurais pu l’entendre, il n’est jamais sorti de sa tanière. C’est comme si c’était induit par la situation, comme le hüzün stambouliote, la saudade portugaise ou même le tea time londonien… une convention qui ne dit pas son nom et qui est ancrée comme un ongle au bout du doigt.

Comment faire pour s’énerver (oui parce que c’est ce que fait tout Français normalement constitué quand les choses ne vont pas comme il le souhaite) quand autour de vous tout le monde se contrefout royalement des conséquences et tout ce qui peut arriver, grave, pas grave ou moyennement grave, parce qu’en réalité, ไม่เป็นไร… Ce n’est pas la solution à tous les maux, ni même une universelle clé destinée à rendre le monde plus doux ou la misère moins contraignante, c’est juste que ce n’est pas si grave que ça.

Et puis soyons un peu honnête, en Asie de manière générale, plutôt perdre la vie que perdre la face… ไม่เป็นไร est la conjugaison thaïlandaise de cette manière d’être. Garder la face est une façon de montrer aux autres qu’on a adopté une certaine ligne de conduite destinée également à respecter autrui, sans le mettre dans l’embarras. Curieuse façon de voir les choses, me direz-vous, surtout vu depuis la lorgnette qui est la nôtre, où les rapports de domination s’exercent d’abord par le langage avant de se traduire dans les actes. Alors pourquoi sans arrêt être sur le qui-vive lorsque les innombrables événements de la vie sont finalement ce qui peut arriver de mieux ? Non, ce n’est pas la théorie du Die beste aller möglichen Welten de l’ami Leibniz, mais une vision très positive du monde qui permet de s’affranchir des malheurs du monde tout en s’imposant une règle morale de respect d’autrui. Et ça fonctionne plutôt pas mal.

Gardez-vous de penser à faire du mal à autrui, il ne vous arrivera que des bricoles, un sale karma qui fera de votre prochaine vie un enfer dans lequel vous serez peut-être amenés à manger des insectes ou à vous promener de branche en branche en poussant des cris de gibbon… Parce que même pauvre, malade, surendetté, alcoolique ou mourant, dites-vous que ce qui vous arrive n’est finalement pas forcément désempli d’une certaine douceur de vivre, et que malgré tout et définitivement, de manière irrévocable et inéluctable… ไม่เป็นไร.

 

Une pluie de Bouddhas

Une pluie de Bouddhas

Des Bouddhas comme s’il en pleuvait, un million peut-être, peut-être plus, mais des myriades de Bouddhas. Des Bouddhas dans des niches dorées, accompagnés dans leur éveil de centaines de petits bâtonnets rouges à la pointe incandescente dessinant dans l’air chaud des volutes incompréhensibles et pointant du doigt le sens du vent, charriant une odeur âcre et parfumée qui embaume l’air où que l’on se trouve. Ici ou là, tout nous rappelle que la terre que nous foulons n’est ni plus ni moins qu’un espace de transition entre notre existence faite de chair et le monde vaporeux des esprits et des dieux ; l’existence des dieux ne fait pas de doutes, ils sont partout autour de nous et on nous rappelle sans cesse que le Prince Siddhartha passe son temps à se battre contre la tentation de Māra et qu’il prend la terre à témoin dans la position du Bhûmisparsha-Mudrā. Toute vie ne dure, en réalité, qu’un seul et bref instant de conscience…

Peu importe le nombre qu’ils représentent, c’est la myriade qui fait sens, l’incongrue et impermanente multiplicité singulière.

Symbole de la dynastie Chakri

Pendant ce temps, la Thaïlande millénaire vit son petit bonhomme de chemin dans l’ère moderne. Le bon roi Rama IX, Bhumibol Adulyadej (ภูมิพลอดุลยเดช), mort en 2016 après un règne d’une longévité exceptionnelle (70 ans, 4 mois et 4 jours, pendant lesquels il a tout de même épuisé 26 premiers ministres) et une fin de règne marquée par un teint cireux et figé, a finalement laissé sa place à son successeur. Dans la dynastie Chakri qui tient le pouvoir (oui enfin plus trop) depuis 1792, il reste quatre descendants, tous affublés de petits noms faciles à retenir.

  • Une première fille : Ubolratana Rajakanya Sirivadhana Barnavadi (อุบลรัตนราชกัญญา สิริวัฒนาพรรณวดี)
  • Un premier fils : Maha Vajiralongkorn Bodindradebayavarangkun (มหาวชิราลงกรณ บดินทรเทพยวรางกูร)
  • Somdech Phra Debarattanarajasuda Chao Fa Maha Chakri Sirindhorn Ratthasimagunakornpiyajat Sayamboromarajakumari (สมเด็จพระเทพรัตนราชสุดา เจ้าฟ้ามหาจักรีสิรินธร รัฐสีมาคุณากรปิยชาติ สยามบรมราชกุมารี)
  • Somdet Phrachao Luk Thoe Chaofa Chulabhorn Walailak Agrarajakumari (สมเด็จพระเจ้าลูกเธอ เจ้าฟ้าจุฬาภรณวลัยลักษณ์ อัครราชกุมารี)

Et c’est bien évidemment le garçon qui a remporté le cocotier sous le nom de Rama X et qu’on appellera pour plus de commodité, Vajiralongkorn. Mais voilà, ce n’est pas un roi comme les autres. On l’a vu descendre d’un avion simplement vêtu d’un top crop laissant apparaître ses tatouages et d’un jean taille basse, prenant dans ses bras un caniche certainement royal. Pour faciliter la vie à la famille royale, il s’est marié à une roturière dont la moitié de la famille a été accusée de corruption et croupit actuellement dans une geôle tropicale. Peu intéressé par les choses du pouvoir, il a décidé de gouverner la Thaïlande depuis son nid d’aigle bavarois en laissant les affaires courantes à ses sœurettes. Voilà la Thaïlande dans de beaux draps. Personne ne vous le dira, mais tout le monde regrette le bon roi Rama IX, modèle de vertu et de sagesse…

Alors voilà. La Thaïlande revient dans la discussion. J’aime les redites lorsque tout me convient. J’aime marcher à nouveau dans mes pas et tant que je ne me lasse pas, je peux remettre ça autant de fois que je le souhaite. Je fais la liste de toutes ces villes traversées, de tous ces temples dans lesquels j’ai pu m’asseoir, les pieds tournés à l’exact opposée des Bouddhas hiératiques, de tous ces wat, ubosot, chedi et viharn croisés sur le bord des routes, des Bouddhas de la semaine (si vous êtes né un mardi comme moi, sachez que c’est le jour du Pang Sai Yat, et que si Bouddha est allongé ce jour-là, c’est parce qu’il a rabaissé la fierté de Asura Rahu, eh oui…) Je me remémore les lieux perdus dans lesquels je me suis moi-même perdu, les petits quartiers où l’on mange un bouillon de poulet et des nouilles sous des bâches sombres qui ont cette fâcheuse tendance à garder la chaleur étouffante, les places gigantesques où la misère a du mal à se terrer et que l’on peine à supporter sous ces latitudes tropicales. Je me refais la liste de toutes ces choses que j’ai vues et dont je n’ai pas parlé ici, parce que le temps est précieux et que je ne sais même plus par où commencer.

J’ai posé mes valises à Sukhothaï où j’ai eu tout le loisir de me faire dévorer par des moustiques carnassiers, à Phetchaburi où je suis arrivé en train après un voyage rocambolesque et où je me suis fait courser par un singe grand comme en enfant qui en voulait à mon appareil photo, à Lampang où je me suis arrêté en rase campagne sous une pluie battante pour visiter un temple shan qu’aucune carte ne mentionne, qu’aucun guide ne connaît, j’ai vu un temple tout en métal à Bangkok et l’endroit précis où l’on découpait les corps pour les funérailles célestes, des Bouddhas géants perdus dans les marais, tellement grands que l’on a l’impression qu’ils ont grandi contraints entre quatre murs, j’ai vu un chedi dans lequel j’ai pu descendre et admirer des peintures du 15è siècle, des éléphants se baignant dans la rivière et des enfants jeter des bouts de pain pour nourrir les poissons-chats de la Chao Phraya. J’ai vu des chiens errer autour des temples, attendant que les moines leur jette une poignée de riz. L’année dernière, j’ai fait une halte à Hanoï où j’ai visité le très joli temple de la littérature et pu contempler la dépouille desséchée de Ho Chi Minh et à Ninh Bình où je me suis promené sur une rivière encastrée entre des falaises escarpées rappelant la baie de Hạ Long. J’ai vu des pagodes dont la taille surpassait de loin tout ce que j’avais pu voir jusque là. Et surtout, j’ai bu un café dont je me souviens encore des effluves et qui reste gravé à tout jamais en moi comme étant l’odeur de Hanoï.

J’aime la beauté du monde car cette réalité-là est unique. On n’y voit que la beauté qu’on ne cherche pas.

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Il y a cinq ans de cela, je me suis arrêté à Chiang Mai où je suis arrivé un jour de marché, c’était un dimanche, j’y ai mangé des œufs de caille cuits sur une planche et du riz gluant dans l’enceinte d’un temple en plein cœur de la ville, sous une chaleur étouffante. L’hymne national a retenti dans les hauts-parleurs accrochés aux lampadaires et toute la ville s’est arrêtée, figée, pour honorer le roi. J’ai vu des Bouddhas, petits, grands, dormant, joignant leurs mains, j’ai vu une pluie de Bouddhas et je ne compte pas m’arrêter là. Je pars bientôt au pays de la pluie de Bouddhas, des myriades de Bouddhas…. Peu importe leur nombre…

Photo d’en-tête © Chùa Bái Đính (Vietnam Nord – août 2017)

L’année du chien de terre

L’année du chien de terre

Étonnamment, en français, Chine et chien sont des anagrammes. Ce qui ne signifie pas grand-chose, somme toute. Toutefois, le sinogramme signifie hirondelle alors qu’elle représente une maison avec un double toit. C’est en tout cas ce que ça laisse paraître, car en réalité, c’est un sinogramme représentant ce qui se trouve au-dessus de l’homme, au sens métaphorique. L’hirondelle, par définition, se trouve au-dessus de l’homme…

Tout ceci, sera l’occasion, certainement, de l’apprendre cette année. J’aurais effectivement pu approfondir le turc, langue chantante et douce, même si j’ai quelques rudiments qui me permettent de comprendre le sens d’une phrase, le bahasa Indonesia qui sonne si joliment comme des bruits de mobiles en bambou dans le vent d’une vallée, avec ses mots doubles et ses 6 façons de dire bonjour, le farsi avec ses voyelles longues et fines comme de la soie verte, ou encore le thaï an avec ses 44 consonnes et ses innombrables voyelles qu’on place avant la consonne de sa syllabe ou qu’on n’écrit parfois pas, ses diphtongues tout aussi nombreuses et ses signes diacritiques, sans parler des tons descendants ou ascendants. J’aurais pu apprendre l’arabe comme je me l’étais promis, mais la vie n’est en rien terminée, elle commence hier. Finalement, c’est le chinois mandarin (汉语) que j’ai choisi pour débuter l’année du chien de terre ().

Elle commence à peine. En Chine et dans tous les pays qui utilisent un calendrier luni-solaire, elle commencera le 16 février, jour de la deuxième nouvelle lune depuis le solstice d’hiver, quand le soleil se trouvera dans le signe du verseau. On peut la souhaiter bonne et heureuse, aux gens qu’on aime, c’est une convention, une tradition un peu obligatoire au premier jour de l’année. A ceux qui nous indiffèrent ou qu’on déteste, on ne saurait leur souhaiter une mauvaise année, même si l’on n’en pense pas moins… Quoi qu’il en soit, à tous, indifféremment, d’une manière universelle, on ne peut que souhaiter la lumière. Sans la lumière, on ne peut voir et lorsqu’on ne voit rien, tout nous interdit et tout nous est interdit. Tout le reste ne compte pas vraiment. Alors simplement…

過年好

Illustration © Wu Guanzhong (吴冠中)

L’arrivée à Ayutthaya

L’arrivée à Ayutthaya

Il me semble que la Thaïlande m’appelle encore… Tout est prêt, tout est déjà bouclé. Billets d’avion, valise, appareil photo, carnets, enregistreur, pas grand-chose à se mettre sur le dos, une brosse à dent et quelques bahts en poche. C’est la troisième fois que je pars dans cet autre bout du monde, alors la peur des territoires inconnus, je la laisse à la maison.

Je pars de Roissy, terminal 2A porte A43, vol sur un Airbus A330-300 d’Oman Air. C’est la première fois que je vais faire escale à Mascate. Dans l’avion, il fait déjà chaud, et il flotte une légère odeur d’alcool. Certainement mon voisin qui me demande en anglais s’il peut prendre la place près de l’allée ; il est mal à l’aise, angoissé. Je comprends qu’il ne veuille pas se mettre près du hublot… d’autant que je suis en queue d’avion, là où ça secoue le plus. Vol WY132. Je commence à sentir l’anesthésie tomber ; mon rendez-vous chez le dentiste n’était peut-être pas une bonne idée mais au moins je suis certain de ne pas avoir de problèmes là-bas, alors je me cale dans mon fauteuil en sentant mes lèvres reprendre leurs sensations, ma joue se tendre à nouveau et j’avale de quoi faire passer une éventuelle douleur qui pourrait se réveiller. A 21h13, l’avion quitte la taxi puis décolle dans la nuit qui avance, un décollage tout en douceur. Il traverse la plaque de nuages gris mais laisse voir comme des décorations de Noël posées sur le soleil noir de cette terre qui s’éloigne. Des dessins espacés d’une jolie couleur tapissent le sol tandis que je m’envole vers Mascate, la chaleur et le matin. Je sais que dormir cette nuit va être compliqué pour moi, je ne peux pas dormir assis.

3h00 du matin, je n’ai quasiment pas fermé l’œil et j’ai mal au cul à force d’être assis. La nausée me monte à la gorge, je donnerais n’importe quoi pour sortir de cette carlingue dans laquelle j’ai tantôt froid à cause de la climatisation, tantôt chaud à cause des réflexes de mon corps qui s’emballe… Je capitule, et je reste le regard fixé sur l’itinéraire de l’avion sur l’écran fiché sur le fauteuil de devant. Nous sommes au-dessus de l’Iran, entre deux villes dont je n’arrive pas à déchiffrer le nom puisque c’est écrit en arabe. Trois grands feux illuminent la nuit. Tout est étrange sous mes pieds, l’intensité des lumières, leur disposition, rien ne ressemble à l’idée que je me fais des villes du monde. L’avion avance au-dessus du Golfe Persique et moi, je suis hors d’usage…

Dans l’avion entre Mascate et Bangkok, j’ai finalement réussi à dormir un peu, exténué, mais ça ressemble plus à un sommeil de condamné qu’à un sommeil réparateur. Deux ou trois heures de sommeil sur une trentaine d’heure, voilà de quoi en terrasser plus d’un…

Aéroport Suvarnabhumi, Bangkok. Enfin la chaleur, des odeurs connues, les marécages, les fruits. J’achète une carte SIM et de quoi manger sur le pouce, une petite dame vide les mégots du cendrier à l’aide d’un chinois en métal. J’attrape un taxi et annonce au chauffeur, Mr Wiparan, ma destination : Ayutthaya. Quand on prend le taxi en Thaïlande, on connait le nom de celui qui vous conduit, car sa carte professionnelle est affichée bien en évidence sur le tableau de bord, même si souvent, la photo ne ressemble pas du tout à la personne qui est assise à côté de vous. La ville se trouve à plus de quatre-vingts kilomètres d’ici, mais il en faut plus pour décourager un taxi thaï… certains en France feraient bien d’en prendre de la graine. Si le cœur vous en dit, on peut traverser toute la Thaïlande en taxi sans que ça n’occasionne la moindre grimace de mécontentement sur le visage de votre chauffeur. Certains font Bangkok-Chiang Mai sans sourciller… à condition d’allonger les bahts…

Ayutthaya – Wat Maha That

J’arrive à l’hôtel après 23h00 et avoir tourné un peu avec un chauffeur de taxi complètement perdu dans la vieille ville à la recherche de l’adresse. Je fais même un arrêt devant un poste de police qui semble être le dernier recours.
Évidemment, le resto est fermé mais je me défoule sur un 7/11 où j’achète un pack de Singha, des amandes et des snacks épicés, du taro, des lamelles de mangue séchées et épicées. Sur le trottoir je m’arrête près du barbecue d’un couple qui n’a pas encore fini de travailler, devant l’enseigne d’une grande banque, et je leur prends deux brochettes de poulet et de Saint-Jacques avec de la sauce épicée. Ma chambre d’hôtel est certainement la plus belle et la plus grande de toute la ville. C’est une suite qui se trouve à l’extrémité de ce petit hôtel caché derrière les frondaisons de grands palmiers, que rien ne distinguerait d’un autre bouiboui. Terrasse immense donnant sur le fleuve, hamac, il y a un salon avec un bureau, un lit large comme un camion, une salle de bain ouverte avec douche et baignoire, le tout sur environ 80m2, et décoré avec soin dans le plus pur style de la région. Comme je savais que je n’allais pas rester longtemps à Ayutthaya, je me suis fait plaisir avec cette chambre à 150€ la nuit ; une fortune ici… Sur la terrasse, je bois ma bière en picorant mes snacks, en me faisant dévorer par les moustiques… qui ne résistent pas longtemps à mon remède. De l’autre côté de la Chao Phraya (qui coule ici dans une circonvolution qu’on a un peu de mal à comprendre puisque la ville est entourée d’eau, qui est en réalité la confluence de deux fleuves qui s’embrassent ; la Chao Phraya et la Pa Sak), les chedi blancs du Wat Phutthaisawan encore éclairés à cette heure tardive de la nuit thaïlandaise. Légèrement ivre, de bière et de fatigue, la bouche ravagée par les épices, je plonge dans mon lit king size en prenant soin de laisser la climatisation sur une température de 27°C (il n’y a que comme ça qu’on s’habitue à la chaleur), histoire de pouvoir profiter un peu de la journée du lendemain…

Ayutthaya – Wat Maha That

Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend dans cette ville. Tout ce que je sais, c’est que je me situe à environ 80 kilomètres au nord de Bangkok, qui se trouve elle-même à plus de 9000 kilomètres de chez moi. Ayutthaya fait partie des hauts-lieux historiques de la Thaïlande, au même titre que Chiang Mai ou Sukhothaï, et comme tous les lieux importants pour l’histoire, ils le sont aussi pour la religion, chose que l’on ne peut nier. J’apprendrai demain que mon hôtel se situe dans un quartier à forte majorité musulmane, ce qui me fera découvrir une bien curieuse spécialité locale, le Roti Sai Mai.
Comme toujours, je vis dans ces moments intenses avec une certaine inquiétude face à l’inconnu, peut-être par peur d’être déçu, ou malmené par mes sensations, mais cette légère peur ne me fait pas reculer, bien au contraire, elle m’apprend chaque fois un peu plus à me départir de mes oripeaux d’Occidental et à aller un peu plus loin, dans ce qui me désarme, dans ce qui me détache de mon monde connu, dans ce qui me déconstruit et me rend humble. Hier encore, j’étais à Paris. Aujourd’hui, je suis perdu en Thaïlande, et je ne compte absolument pas faire en sorte de retrouver mon chemin.

Le long du Mékong avec Louis de Carné à bord de la canonnière 27

Le long du Mékong avec Louis de Carné à bord de la canonnière 27

Ils étaient six, six hommes partis sur les traces d’Henri Mouhot, celui qui mit au jour les ruines d’Angkor en 1861, ou plutôt qui fit redécouvrir au monde les temples que les Khmers ne cessèrent d’honorer du fin fond de la forêt cambodgienne… Partis d’Angkor, ils ont remonté le Mékong, fleuve nourricier prenant sa source en Chine et se jetant dans la Mer de Chine non loin de Hô Chi Minh-Ville. Ils étaient six, mais l’expédition dure près de trois ans et le chef de l’expédition, Ernest Doudart de Lagrée, meurt avant la fin du voyage qui se termine dans le Yunnan chinois. Ils étaient six, comme sur cette photo devenue célèbre. De gauche à droite : Louis de Carné, Lucien Joubert, Capitaine Ernest Doudart de Lagrée, Clovis Thorel, Lieutenant Louis Delaporte et Lieutenant Francis Garnier. Delaporte est celui qui ramènera les plus beaux dessins d’Angkor encore vierge de toute présence humaine. Ils sont fiers et beaux ces hommes qui ont dû maudire les dieux d’avoir mis sur terre cet environnement aussi hostile…

Membres de la Mission d'exploration du Mékong

Des enfants vêtus de jaune et quelques vieilles habituées du sanctuaire, à en juger par la familiarité avec laquelle elles traitaient leur dieu, déshabillèrent de son écharpe la petite statue de Bouddha, lui versèrent de l’eau sur la tête, l’épongèrent avec soin, et lui remirent enfin sa chemise rouge ; les cymbales, les gongs et les grosses caisses nous réveillèrent en sursaut, et la foule envahit le hangar dont nous n’occupions que le plus petit espace possible. On alluma des cierges, on brûla de vieux chiffons et longues mèches. Les assistants faisaient toute sorte de gestes, portaient la main à leur front et baisaient la terre, puis l’arrosaient à l’aide d’une gargoulette dont chacun était muni. Cela n’empêchait pas de causer, de rire, de fumer ; nul respect, nul recueillement, aucun signe de piété intérieure n’apparaissait sur tous ces visages, si ce n’est sur les traits du vieux bonze, chef de la pagode.

Louis de Carné, jeune homme vaillant promis à un brillant avenir, reste à l’écart du reste du groupe, jamais véritablement intégré, suspecté d’avoir été pistonné par un amiral en vue pour cette expédition. Pourtant, le jeune homme, seul civil du groupe, accomplit consciencieusement sa mission. Chargé de la partie descriptive du voyage et des renseignements commerciaux, il rapporte un texte beaucoup moins connu que celui de Francis Garnier (Voyage d’exploration en Indo-chine, effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868). En réalité, ce ne sont que des notes qu’il finit par publier en plusieurs parties dans la Revue des Deux Mondes, sous le titre L’exploration du Mékong. Louis de Carné, épuisé par les fièvres contractées lors de l’expédition, s’éteint à Plomelin en 1871, à l’âge de 27 ans. C’est son père, Louis-Marie de Carné, qui terminera la mise en forme de ses notes de voyage et se chargera de la publication de ses articles en livre, sous le titre Voyage en Indo-Chine et dans l’empire chinois en 1872.

Il pleuvait toujours, et nous étions pour la plupart sans chaussures. Nos pieds étaient meurtris par les pierres, percés par les épines, saignés par les sangsues ; la fièvre pâlissait les visages et, symptôme effrayant, la gaieté commençait à s’évanouir. Malgré la pesanteur étouffante de l’air, après quelques heures de marche dans pareilles conditions, le froid nous saisissait en traversant des torrents dont l’eau était ordinairement glaciale. Quelle ne fut donc pas notre surprise, en entrant pour la centième fois dans l’un de ces innombrables affluents du Mékong, de ressentir aux jambes une chaleur assez forte pour nous faire éprouver une impression douloureuse ! Nous venions de découvrir un source d’eau thermale sulfureuse à quatre-vingt-six degrés centigrades […]

Le texte est disponible aux éditions Magellan et Cie, dans la collection Heureux qui comme…

Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (allez savoir pourquoi les numéros 6 et 7 sont introuvables):

Photo d’en-tête © CiaoHo (floating market. Nganam town, Soctrang province, Vietnam. Jan 26th. 2014)

Schlussklappe

Schlussklappe

Voilà. C’est fini. 2015 s’arrête pour de bon. J’ai l’impression que jusqu’à la fin, jusqu’à ses derniers instants, cette affreuse dame n’allait pas mourir, mais c’est désormais à son chevet que je me trouve, un genou à terre, prêt à bondir à nouveau. Il m’aura fallu du temps pour me remettre d’aplomb, le cœur un peu fragile, vacillant, ce dont je ne me doutais pas, mais je ne suis plus non plus de la toute première jeunesse ; les choses vont rarement en s’améliorant. Tout est revenu à la normale, après avoir fait quelques ajustements dans mon hygiène de vie, histoire de repartir très vite sans me prendre les pieds dans le tapis. Dès le 26 décembre, je me réimposé une discipline d’ascète, et des rêves de gamins. Les deux pieds dans le réel, je tente de vivre à chaque fois une nouvelle version de mes rêves, plus fine, plus ciselée. Je n’ai jamais aussi peu écrit qu’en 2015, j’ai très peu lu également. J’ai peu voyagé, surtout si je compare à la période 2012-2014 où j’ai même abusé de tout ça. D’un point de vue personnel, il y avait quelques années que, finalement, je n’avais fait aussi peu de choses, comme si j’avais été à l’arrêt, ensablé dans le désert sans même avoir de quoi boire, même pas une poire pour la soif. Et qu’est-ce qui m’attendait au bout du chemin, à part des envies frustrées, des rêves bâillonnés, une montagne de regrets ? J’ai fait le tour de ma bibliothèque et compté le nombre de livres que j’ai achetés et que je ne lirai pas, parce que désormais je ne veux plus que me faire plaisir. J’ai également pris une décision capitale. Non, je n’écrirai pas cette thèse qu’on m’a demandé d’écrire. Parce que je n’en ai pas envie et que je préfère prendre du bon temps à la place. Je sais que je ne regretterai pas cette décision. Et puis cette année, je donne des cours à Paris XIII, mais en fonction de ce que ça donne, je ne le ferai peut-être qu’une seule année. A moi de remettre les curseurs là où j’ai envie qu’ils soient, de remettre des limites que je dois savoir dépasser ou non, de rééquilibrer tout ce qui en moi est un peu parti de travers en 2015, histoire de ne plus rouler dans le gravier.

2015 est déjà derrière. Je vais aller m’acheter une langouste et une bouteille de Deutz comme dernier luxe, je vais passer une soirée calme, au calme, sous les dernières lumières d’une année qui fait bien de s’arrêter, en regardant peut-être un documentaire sur les dessins de Louis Delaporte à Angkor ou une quelconque ânerie que j’aurais tôt fait d’oublier à mon réveil demain matin. 2016 s’ouvre, avec des projets, une liste de lecture, des voyages qui se préparent, Ayutthaya est au bout du chemin, dans deux mois déjà… Cet été peut-être le Myanmar… J’ai l’air désabusé comme ça, mais je suis en train de revivre. Et de bien revivre.

Le Schlussklappe ne fait qu’annoncer le début d’un autre film…