Tripitaka Koreana, bibliothèque ou imprimerie ?

Tripitaka Koreana, bibliothèque ou imprimerie ?

C’est un grand monastère bouddhiste entouré de rizières en terrasses niché au cœur du parc national de Gayasan (가야산국립공원), au bout d’une route de montagne, là où les âmes peuvent se reposer et s’extraire de la fièvre urbaine. Nous sommes au monastère de Haeinsa (Haeinsa Janggyeong Panjeon), le temple de l’océan Mudra (해인사, 海印寺), un des trois temples joyaux du bouddhisme coréen et tête de l’ordre Jogye, dont la construction remonte à l’année 802. Nous voici arrivés en plein cœur de la Corée du Sud. L’atmosphère est hautement spirituelle et confinée derrière les murs en bois de ces bâtisses joliment peintes de couleurs vives, fermées par des volets verts ajustés entre des colonnes peintes en rouge sang et derrière les calicots affichant avec fierté les messages du Bouddha. Lorsque la neige n’a pas recouvert ce paysage enchanteur, c’est une nature verdoyante qui enserre ce petit écrin joyeux et nécessairement en dehors du temps.

Derrière ces murs, à l’ombre du soleil estival et au son des clochettes tintinnabulantes, errent des ombres drapées de gris clair, une étole de corail savamment nouée autour d’une des deux épaules, arcboutées sur un trésor dont elles sont les gardiennes jalouses. Dans ses murs se trouve un des joyaux de la religion coréenne ; le Tripitaka Koreana, également connu sous le nom de Palman Daejanggyeong. S’il est bien un endroit où l’on s’attend à trouver ce genre de trésor, c’est bien derrière les murs d’un monastère plutôt que dans les caves climatisées d’un musée national, car il s’agit de la plus complète version et de la plus ancienne également du canon bouddhique en écriture Hanja (transcription coréenne des caractères chinois). Si ce n’était que ça, ce serait effectivement un trésor inestimable, mais la particularité de cette version est qu’elle n’est pas transcrite sur papier, mais gravée sur des tablettes de bois, toutes réalisées entre 1237 et 1248. Ce sont au total 81258 tablettes de 70x24cm, représentant en tout 1496 titres et 6568 volumes. Cela semble proprement ahurissant, d’autant que ce sont en tout 52 330 152 caractères hanja ne comprenant aucune faute d’orthographe ! L’épaisseur de chaque tablette variant entre 2.6 et 4 cm, chacune pèse entre 3 et 4 kilos.

Je n’ai pas dit toute la vérité sur ce trésor. Si cette bibliothèque de bois contient effectivement la plus grande et la plus complète collection de textes bouddhiques, ce ne sont en réalité pas de simples tablettes de bois sculpté car si l’on prête attention, on se rend compte que les caractères sont gravés à l’envers. En effet, le rôle qu’a pu tenir cet énorme stock de tablettes en bois est en réalité d’avoir pu être la source de tous les écrits bouddhistes, reproductibles à l’infini grâce à ces tablettes faisant office d’originaux, dans le but de diffuser au plus grand nombre par simple apposition sur papier les paroles du Bouddha.

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La connaissance perdue de la préhistoire

La connaissance perdue de la préhistoire

On n’a pas forcément idée à quel point le monde moderne n’est ni plus ni moins que la négation des connaissances ancestrales acquises après de nombreuses expériences grandeur nature qui en ont certainement tué plus d’un… Nous avons perdu le corpus de ces savoirs infimes qui ont fait progresser l’homme préhistorique jusqu’à ce que nous sommes aujourd’hui, même si, sur le fond, l’homme de Neandertal qui vivait ici il y 200 000 ans n’est ni plus ni moins que le même homme qui foule aujourd’hui le béton des grandes villes, avec une intelligence diversifiée, pas forcément plus évoluée, mais différemment distribuée. Jean Clottes, encore, nous apprend une de ces ruses de chaman, telle qu’on n’en aurait même pas l’idée…

Les bois touffus de la taïga où se trouvait la statue regorgeaient de moustiques, des taons et de moucherons, en nuages épais et agressifs. Nos amis sibériens nous avaient avertis et nous étions préparés (vêtements longs, gants, voilettes protégeant la tête et le cou, répulsifs). Eux ne l’étaient pas et, généralement, ne prêtaient pas attention aux moustiques, si abondants l’été en Sibérie. Cette fois, néanmoins, ils se protégèrent, d’une manière inattendue, à l’initiative de Lazo. Il se dirigea vers une grosse fourmilière et tapa fort, deux ou trois fois, sur son sommet, la main à plat. Puis, il plaça sa main juste au-dessus, à deux ou trois centimètres, bien horizontalement, et attendit. Je me demandais ce qui se passait, puis je compris : les fourmis agressées émettaient de l’acide formique et il s’en imprégnait. Il se passa ensuite la main sur les bras, puis sur son autre main et sur le visage qui furent ainsi protégés. Les autres firent de même. Lazo, pour me montrer l’efficacité du procédé, tendit sa main nue autour de laquelle tourbillonnaient les insectes sans qu’aucun ne s’y pose. Nombre d’astuces de ce genre ont dû se perdre depuis la Préhistoire !

Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gallimard 2011

Chaman Mentawai – Photo d’en-tête © François de Halleux

Il fallait que la paroi accepte d’être gravée ou peinte…

Il fallait que la paroi accepte d’être gravée ou peinte…

Apprendre à penser ailleurs, autrement, se décider à se déporter seul pour avoir une vue de biais, pour saisir de biais — et non pas de travers —, entrer dans les Égypte de l’esprit… Voici une gymnastique de l’esprit qu’il est difficile d’admettre et de s’imposer, ou même de se proposer. A travers l’œuvre de Jean Clottes que j’explore depuis quelques années, je trouve de la matière à me représenter les choses autrement, en m’insinuant dans des concepts transposables et sur lesquels j’arrive à travailler au quotidien afin de mieux saisir ce qu’est l’accompagnement au quotidien. De ces effets de bord de la pensée, naissent parfois des choses inattendues au creux de l’appréhension du quotidien.

Les deux principaux concepts qui permettent de comprendre cette religion venue des fonds des âges qu’est le chamanisme, sont la perméabilité et la fluidité. Le paléontologue Jean Clottes distingue exactement quatre concepts en apparence simples, éclairant la vision que pouvaient avoir les hommes paléolithiques de leur conception du monde. Lorsqu’on parle de chamanisme, il faut englober un certain nombre de croyances ayant cours dans les sociétés traditionnelles, mais également une pensée naturaliste et englobante que l’on trouve aujourd’hui notamment dans les campagnes, plus rarement dans les villes, mais il est là question de quelque chose qui ne nous est pas complètement étranger.

Le premier de ces concepts est l’interconnexion des espèces, entre les animaux, entre l’animal et l’humain, mais aussi entre animal, humain et esprits. On trouve par exemple des similitudes entre des qualités ou des aspects physiques entre les représentants des trois types sans qu’il n’y ait vraiment de distinction entre les trois. Nous connaissons bien ce concept puisque dans nombre de nos représentations, nous avons tout autour de nous ce genre de présupposés. Le lion par exemple symbolise la force ; un homme est souvent dit fort comme un lion, et la circulation de cette qualité entre l’animal, l’humain et un esprit représentant la force est quelque chose qui nous parle communément.

Le second concept est la fluidité du monde vivant. Les animaux dotés de qualités humaines sont à l’image des humains, et les humains peuvent se transformer en animaux et inversement. Cela donne lieu à la naissance de créatures composites (homme/cerf, femme/bison, etc.). La différence de nature entre animal et humain n’existe pas. Philippe Descola nous apprend par exemple que chez les Achuar d’Amazonie, il n’y a pas de distinctions entre animal/humain/esprit. Le concept de nature est un et non divisible.

Le troisième est l’acceptation sans réserve de la complexité du monde. Dans les sociétés traditionnelles, la tendance de la langue n’est pas à la synthèse comme dans l’esprit moderne, mais à la multiplication des vocables désignant la complexité du monde.

De nos jours, nous avons tendance à synthétiser la réalité. Nous emploierons un mot très général pour nous référer à un phénomène, par exemple la neige, puis nous le préciserons en tant que besoin au moyen d’adjectifs ou d’incidentes : la neige légère et froide, la neige dure, la neige molle, la neige qui tombe dru, etc. Les Saami du nord de la Norvège et de Laponie, en revanche, emploient à chaque fois un mot nouveau. Ils possèdent ainsi des centaines de termes pour désigner la neige. Il en va de même pour les animaux, dont le plus important, pour les Saami, est le renne, avec lequel ils vivent en symbiose. Or ils n’ont pas, comme nous, un mot unique pour désigner cet animal, mais plus de six cents termes différents, selon l’âge, le sexe, la couleur (85 mots), la robe (34), les andouillers (102) et bien d’autres attributs.

Le quatrième est la perméabilité des mondes. Le monde n’est pas fermé et rigide. Les esprits et les forces naturelles intercèdent dans le monde matériel et les invocations permettent de faire advenir ces esprits et forces dans le monde connu, depuis le monde inconnu. Si on les distingue, les deux mondes n’ont pas de frontières fixes, pas de limites, et tout l’enjeu va devenir non pas d’effacer la frontière, mais de vivre sur cette frontière.

Nous étions dans un site superbe, au pied de falaises impressionnantes, aux parois lisses et belles, parfaitement adaptées à la gravure. Or les gravures ne se trouvaient pas aux endroits propices où nous nous serions attendus à les trouver, mais sur des panneaux à première vue moins adéquats et prometteurs. J’en fis la remarque à Barney, évoquant les cavernes européennes où l’on constate le même phénomène. Se pourrait-il que la roche ait elle-même rejeté le dessin ? Riant, il me dit que j’avais mis dans le mille… Il fréquentait depuis de nombreuses années les Hopis et les connaissait assez pour parler de ces problèmes avec eux. Il fallait effectivement que la paroi accepte d’être gravée ou peinte. Cela demandait une longue méditation et une communion avec la roche avant de savoir si elle vous acceptait ou vous refusait. Comme Barney s’en étonnait auprès d’un interlocuteur hopi, il lui fut répondu vertement « Peindrais-tu sur le visage de ta mère si elle ne le voulait pas ? ».

Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gallimard 2011

Photo d’en-tête © Nicholas Jones

Une balade sur les pas de Jean Moschos avec le Pré spirituel dans la poche…

Une balade sur les pas de Jean Moschos avec le Pré spirituel dans la poche…

Jean Moschos, ou Moschus, est un prêtre syrien, né à Damas d’après ce que ce nous en savons, au beau milieu du VIè siècle. Moine chrétien, il est l’archétype du chrétien d’Orient, n’ayant jamais quitté sa terre natale. Enterré dans les soubassements de la laure de Saint Théodose (Théodose le Cénobiarque ou Théodose le Grand) dans le désert de Palestine, il est un des personnages les plus importants du cénobitisme orthodoxe. Il faut bien avoir à l’esprit que les Chrétiens, les quelques Chrétiens qui arrivent encore à se maintenir en Orient ou au Moyen-Orient, sont pour la grande majorité issus d’un culte proche des origines de la Chrétienté, ce qu’on appelle l’Orthodoxie, qui, dans sa forme actuelle exercée en Russie ou en Grèce reste une version édulcorée de cette foi qu’on trouve en Orient. On retrouve de la même manière un Christianisme très archaïque en Éthiopie. Jean Moschus est l’auteur d’un livre très important à titre documentaire : Le Pré spirituel (Λειμών, Leimṓn, Pratum spirituale en latin). C’est une immense hagiographie pleine d’anecdotes sur l’histoire de l’église chrétienne syriaque qui nous donne des éléments précis sur le développement de la religion dans les premiers siècles du Christianisme d’Orient sur les terres syriennes. C’est accompagné de ce livre que William Dalrymple, l’écrivain spécialiste des Indes Britanniques et du monde chrétien d’Orient, s’est rendu sur le chemin qu’a parcouru Moschos. Il en rapporte un témoignage poignant des dernières heures de ces cultes immémoriaux, qui, à l’heure actuelle ont dû en partie disparaître sous la colère sourde et destructrice des fondamentalistes de Daech ou par la folie nationaliste d’un état turc qui prend un malin plaisir à détruite toute trace d’un christianisme dérangeant.

Monastère de Mor Gabriel - Midyat - Mardin, Turquie

Monastère de Mor Gabriel – Midyat – Mardin, Turquie. Photo © 2013 Wanderlust

Le premier extrait que je fournis ici provient du monastère de Mor Gabriel (Dayro d-Mor Gabriel) situé près de la ville de Midyat dans la province de Mardin, en Turquie. Le monastère ancestral est actuellement en procédure judiciaire avec l’état turc qui l’accuse d’occuper illégalement les terres sur lequel il est installé. Sans commentaire. Dalrymple s’y rend en 1994 pour assister à une scène de prière, rappelant au passage que certains rituels étaient communs aux chrétiens et aux musulmans, et que ceux qui s’en sont séparés ne sont pas ceux qu’on croit.

Bientôt une main invisible a écarté les rideaux du chœur , un jeune garçon a fait tinter les chaînes de son encensoir fumant. Les fidèles ont entamé une série de prosternations : ils tombaient à genoux, puis posaient le front à terre de telle manière que, du fond de l’église, on ne voyait plus que des rangées de derrière dressés. Seule différence avec le spectacle offert par les mosquées : le signe de croix qu’ils répétaient inlassablement. C’est déjà ainsi que priaient les premiers chrétiens, et cette pratique est fidèlement décrite par Moschos dans Le Pré spirituel. Il semble que les premiers musulmans se soient inspirés de pratiques chrétiennes existantes, et l’islam comme le christianisme oriental ont conservé ces traditions aussi antiques que sacrées ; ce sont les chrétiens qui ont cessé de les respecter.

Cyrrhus theatre

Théâtre de Cyr (Cyrrhus)

Par le hasard des chemins, longeant la frontière entre la Turquie et la Syrie, il bifurque de sa route pour rejoindre une cité éloignée de tout, une cité aujourd’hui en ruine qu’il appelle Cyr, à quatorze kilomètres de la ville de Kilis en Turquie. Cyr, c’est l’antique Cyrrhus, Cyrrus, ou Kyrros (Κύρρος) ayant également porté les noms de Hagioupolis, Nebi Huri, et Khoros. Successivement occupée par les Macédoniens, les Arméniens, les Romains, les Perses puis les Musulmans et les Croisés, elle se trouve au carrefour de nombreuses influences. Son ancien nom de Nebi Huri fait directement référence à l’histoire dont il est question ici.

Intérieur du mausolée de Nebi Uri

Intérieur du mausolée de Nebi Uri (Cyr, Cyrrhus)

Il rencontre à l’écart des ruines principales un vieil homme, un cheikh nommé M. Alouf, gardien d’un mausolée isolé où l’on trouverait les reliques d’un saint… musulman, nommé Nebi Uri. Le lieu est chargé d’une puissance bénéfique pour les gens qui viennent y trouver le remède à leurs maux. Le malade s’allonge sur le sol pour y trouver l’accomplissement du miracle. Lorsque Dalrymple l’interroge sur l’histoire de ce personnage enterré sous cette dalle, M. Alouf lui compte l’histoire du chef des armées de David, marié à Bethsabée, qui n’est ni plus ni moins que Urie le Hittite, personnage de l’Ancien Testament que David a envoyé se faire tuer pour se marier avec sa femme. On peut voir l’intégralité de cette légende sur les magnifiques tapisseries du château d’Écouen (Val d’Oise), Musée National de la Renaissance. Ce qu’il nous raconte là, c’est la profonde similitude des cultes chrétiens et musulmans qui se confondent, s’entrelacent et disent finalement que les deux ont cohabité dans une certaine porosité sans pour autant chercher à s’annuler. Une belle leçon à raconter à tous ceux qui exposent des sentiments profonds sur l’intégrité de la religion…

Petite remise en perspective de l’histoire :

Quel improbable alliage de fables ! Un saint musulman du Moyen-Âge enterré dans une tombe à tour byzantine beaucoup plus ancienne, et qui s’était peu à peu confondu avec cet Urie présent dans la Bible comme dans le Coran. Si cela se trouvait, ce saint s’appelait justement Urie et, au fil du temps, sont identité avait fusionné avec celle de son homonyme biblique. Il était encore plus insolite que dans cette cité, depuis toujours réputée pour ses mausolées chrétiens, la tradition soufie ait repris le flambeau là où l’avaient laissés les saints de Théodoret. Avec ses courbettes et ses prosternations, la prière musulmane semblait dériver de l’antique tradition syriaque encore pratiquée à Mar Gabriel ; parallèlement, l’architecture des premiers minarets s’inspirait indubitablement des flèches d’églises syriennes de la basse Antiquité. Alors les racines du mysticisme — donc du soufisme — musulman étaient peut-être à chercher du côté des saints et des Pères du désert byzantins qui les avaient précédés dans tout le Proche-Orient.
Aujourd’hui, l’Occident perçoit le monde musulman comme radicalement différent du monde chrétien, voire radicalement hostile envers lui. Mais quand on voyage sur les terres des origines du christianisme, en Orient, on se rend bien compte qu’en fait les deux religions sont étroitement liées. Car l’une est directement née de l’autre et aujourd’hui encore, l’islam perpétue bien des pratiques chrétiennes originelles que le christianisme actuel, dans sa version occidentale, a oubliées. Confrontés pour la première fois aux armées du Prophète, les anciens Byzantins crurent que l’islam était une simple hérésie du christianisme ; et par mains côtés, ils n’étaient pas si loin de la vérité : l’islam, en effet, reconnaît une bonne partie de l’Ancien et du Nouveau Testament et honore Jésus et les anciens prophètes juifs.
Si Jean Moschos revenait aujourd’hui, il serait bien plus en terrain connu avec les usages des soufis modernes que face à un « évangéliste » américain. Pourtant, cette évidence s’est perdue parce que nous considérons toujours le christianisme comme une religion occidentale, alors qu’il est, par essence, oriental. En outre, la diabolisation de l’islam en Occident et la montée de l’islamisme (née des humiliations répétées infligées par l’Occident au monde musulman) font que nous ne voulons pas voir — la profonde parenté entre les deux religions.

William Dalrymple, L’ombre de Byzance
Sur les traces des Chrétiens d’Orient
1997, Libretto

J’adresse ce court billet à tous ceux, comme certains dont je suis par ailleurs très proche, n’arrêtent pas d’asséner ad nauseam que notre société est « chrétienne » ou « judéo-chrétienne » et que l’islam, quel qu’il soit, remet en cause ses fondements. Je leur adresse ce billet non pour qu’ils changent d’avis, car c’est là une tâche impossible, mais pour leur dire simplement que rien n’est pur, rien n’est aussi lisse que ce qu’il souhaiterait, a fortiori certainement pas la religion qu’ils arborent autour du cou…

Le souvenir des maladies passées…

Le souvenir des maladies passées…

Retour dans le texte de Jean Clottes qui, cette fois-ci, nous emmène dans l’état de Washington, à deux pas du Canada, sur Miller Island, une grande île de la Columbia River. Accompagné d’un indien Yakoma, il découvre des motifs qui lui ouvrent les chemins d’une prise de conscience terrible.
La pierre joue un rôle centrale dans les sociétés traditionnelles. Que ce soient les parois ou bien les rochers posés à même le sol, la roche est un élément qui participe de la communication entre le monde souterrain, le monde des esprits et la réalité matérielle directement appréhensible et ces peintures ou ces gravures sont les témoignages parfois actuels ou tout au moins actualisés d’une époque, d’un événement, d’un revers de fortune. Pourtant, qui aujourd’hui est encore à même de comprendre ces signes ? Visiblement, seuls les peuples de traditions orales ont encore la connaissance de ces significations qui peuvent traverser les années et les siècles comme auraient dû parvenir jusqu’à nous le sens des peintures pariétales du paléolithique si la parole avait été écoutée. La parole ne s’est jamais tue, elle est toujours proférée, mais pas toujours écoutée, ni même entendue… Particularité du monde moderne. Pourtant, les traditions pariétales qu’on considère comme étant disparues depuis des milliers d’années sont encore vivantes aujourd’hui, notamment chez les Aborigènes d’Australie et dans quelques ethnies indiennes d’Amérique. Cette ligne droite provenant d’il y a 35 000 ans est la preuve matérielle et tangible que l’esprit humain fonctionne avec des constantes psychologiques que seule la tradition orale permet de maintenir… A méditer…

L’art était dispersé en petits panneaux, avec surtout des peintures rouges et blanches et quelques gravures. L’un des sites ornés présentait un motif haut d’une vingtaine de centimètres, représentant une sorte d’arceau (une tête ?) peint en rouge, ouvert vers le bas, hérissé de courts rayons parallèles sur le bord extérieur ; l’intérieur était peint en blanc. Ce dessin était superposé à un nuage de points rouges. Je pensai d’abord que ces ponctuations avaient été faites au doigt, avant de réaliser qu’il en existait des quantités dans toute cette zone et qu’il s’agissait d’une oxydation de la paroi.
Gregg était près de moi. Je lui fis part de mon intérêt et lui dis, pensant à voix haute, que je me demandais si le motif peint l’avait été en relation avec ces petites taches rouges qui ne pouvaient manquer d’attirer l’attention. « Oui, sans doute, me dit-il. Ces points rouges ont dû évoquer pour eux la rougeole et la variole. »

Tâche rouge sur une roche de Miller Island (Etat de Washington)

Tâche rouge sur une roche de Miller Island (Etat de Washington)

D’abord interloqué, je me suis ensuite rappelé l’histoire récente de cette région de la Columbia River, dont les tribus furent décimées au XVIIIè siècle par les épidémies de maladies contagieuses apportées par les Blancs. Le plus souvent, ces maladies répandues par des colporteurs ou des voyageurs qui avaient été en contact avec les envahisseurs dans des contrées plus ou moins éloignées, précédaient leur arrivée sur les lieux. Les Indiens ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. Les esprits étaient en colère contre eux. Leurs pratiques demeuraient inopérantes. Une partie de l’art rupestre original du pays fut alors transformée et de nouveaux motifs crées, dans un but propitiatoire, pour lutter contre les influences maléfiques nouvelles.
Le commentaire de Gregg s’expliquait totalement dans ce contexte. La mémoire de ces événements et de leurs conséquences s’était perpétuée jusqu’à nos jours dans les tribus grâce à la persistance des traditions orales. Un moment comme celui-ci, lorsqu’une remarque anodine éclaire une œuvre d’art rupestre et nous fait pénétrer au cœur même des croyances que l’on croyait à jamais disparues, est un rare privilège et un instant de bonheur. Nous comprenons brusquement ce qui s’est passé. Que saurait demander de plus un chercheur ?

Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gallimard 2011

Photo d’en-tête © Renett Stowe

L’homme ours

L’homme ours

Je ne rate jamais une occasion de dire à quel point j’admire le travail du paléontologue Jean Clottes, pour la multitude de découvertes dont il est l’auteur et l’inventeur mais également par son approche non conventionnelle qui a fait de lui un quasi paria dans la communauté scientifique, et a fortiori auprès de ses collègues. De par son expérience, il fut un de ceux, bien que premier sur la liste, qui décryptent et continuent d’étudier les deux hauts-lieux de la préhistoire que sont les grottes Chauvet et Cosquer.
En 2009 déjà, je faisais part de cette lecture d’un livre passionnant qu’il a co-écrit avec David Lewis-Williams, peut-être celui qui est à l’origine des recherches sur le chamanisme préhistorique dont Clottes se fait le chantre dans ses livres, au travers d’un article assez long et dans lequel j’exposai en détail les thèses du préhistorien : Ceux qui ornaient les parois de cavernes d’animaux, les chamanes de la préhistoire.

Clottes fait partie de ces intellectuels qui ne disent pas leur nom, qui avancent masqués et qui surtout n’imposent rien, s’en remettent à la magie de la transmission, et, l’oserais-je… procède comme un chamane en diffusant sa pensée telle une poignée de poudre magique. A celui qui s’en empare d’en lire les arcanes de la conscience humaine. Comme dans certains courants de pensée, il fait confiance à la permission de l’esprit de procéder par association (je ne parle pas ici de psychanalyse), de prendre des tangentes, d’obliquer sur le chemin. Les remarques qu’il étale sur la table, les idées qu’il avance, sont comme autant de cartes dont on peut se saisir pour transformer la connaissance en quelque chose d’autre.

Voici un extrait du très beau texte paru en 2011, Pourquoi l’art préhistorique ?, venant à la suite du livre Les chamanes de la préhistoire (1996). Il nous emmène à Rocky Hill au pied de la Forêt Nationale de Sequoia, dans le centre de la Californie, en plein territoire des Indiens Yokut. Il nous emmène déambuler dans la nature pour nous dire à quel moment il va falloir décrocher, se permettre de penser autrement et laisser tomber ces sales petites manies qui nous enferment dans la paresse. On dirait du Lévi-Strauss à l’époque de La pensée sauvage (1962).

La confiance était venue. David l’interrogea sur la signification des peintures. L’une d’elles représentait ce qui me parut être un humain un peu stylisé. Il tenait un objet ovale à la main. Je pensais qu’il pouvait s’agir d’un chamane avec son tambour. « C’est un ours », me dit Hector. Surpris, je répliquai : « Tiens, j’aurais cru qu’il s’agissait d’un homme » — « C’est la même chose ». Il n’en dit pas plus. David m’expliqua ensuite qu’au cours des visions hallucinatoires, recherchées dans les lieux isolés, il arrive souvent qu’un esprit de forme animale — appelé spirit helper, c’est-à-dire esprit auxiliaire — apparaisse à celui qui s’était préparé à la vision par le jeûne et la méditation. D’une certaine façon il devenait cet esprit. En l’espèce, il était donc à la fois homme et ours. La réponse de notre guide était parfaitement cohérente, dans sa logique à lui qu’il fallait connaître, révélatrice d’une conception du monde bien différente de la nôtre.

Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gallimard 2011

Photo d’en-tête © Princess Lodges