Ubud stories #5 : Les créatures de la nuit

Ubud stories #5 : Les créatures de la nuit

Les créatures de la nuit

Ubud stories #5

La journée se termine sur Ubud, l’après-midi touche à sa fin. Il fait très chaud et mon corps est incroyablement las. J’ai mal au crâne, harassé par la fatigue, les heures de sommeil perdues dans le long trajet qui m’a amené jusqu’ici. J’ai comme l’impression que je ne verrai pas le soleil se coucher tant je ne pense qu’à une seule chose ; aller me coucher. Sur le chemin du retour vers l’hôtel, je mange une assiette de mie goreng, un riz frit aux légumes, la version indonésienne du riz cantonnais, mais la nourriture ne trouve pas grâce à mes yeux ; je m’endors à moitié dans mon assiette…

J’ai l’impression de tituber en essayant de retrouver mon chemin vers l’hôtel. Le ciel prend des teintes violacées en tombant derrière l’horizon et les fantômes de la nuit ont tendance à venir danser dans mes pas. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression de marcher beaucoup plus qu’à l’aller pour retourner là d’où je viens. Autour de moi, ce ne sont que des rizières et des champs nus où parfois beuglent des bœufs débonnaires, des champs que rien ne distinguent d’autres champs.

L’incroyable symétrie des rangs de riz plongés les pieds dans l’eau me donne le tournis. J’essaie d’y trouver l’erreur, mais tout est planté au cordeau, rien ne dépasse ; le travail des hommes et des femmes qui ont procédé à cette belle ouvrage (oui, ouvrage est aussi féminin) me donne une idée de la rigueur qu’il faut pour cultiver ce féculent qui nourrit plus de la moitié de la planète.

Pour la première fois de ma vie, j’entends de mes propres oreilles le son improbable des métallophones frappés au maillet que les musiciens de Bali jouent avec ferveur pour faire vivre leurs traditions, le gamelan. Dans la pénombre d’Ubud, je perçois derrière les murs d’une grande bâtisse, le son à la fois métallique et doux d’un orchestre qui joue méthodiquement la partition d’un ballet inconnu, joué à l’autre bout du monde connu.

Le gamelan (la langue de l’Indonésie, le bahasa indonesia, s’écrit avec l’alphabet latin, et le fait de ne pas prononcer le “e” dans certains mots est parfois déconcertant. Ainsi, on prononce le mot gamelan, gam’lan) vient du fond des âges, d’une époque si lointaine qu’on peut en apercevoir les prémices sur les bas-reliefs de Borobudur. En découvrant le gamelan, on finit par s’en trouver envouté.

Des frissons parcourent ma peau, je me sens fébrile en même temps qu’une certaine excitation me saisit. Je sais où je suis, je m’en rends compte et ne prends pas forcément la mesure de ce qui m’arrive. Je suis à Bali. L’air que je respire est balinais. Je peine à retrouver mon chemin et partout autour de moi, tandis que la nuit tombe, des voix insanes se lèvent des fourrés, des rizières, des cris bestiaux d’insectes ou de batraciens que je n’ai jamais entendu, je ne sais pas ce que c’est, je ne connais plus rien, je suis complètement perdu…

J’arrive finalement à retrouver mon chemin dans l’obscurité de cette terre qui a tourné vers l’est et dont on ne distingue plus les contours. L’hôtel n’est qu’un minuscule point dans la campagne d’une ville qui ressemble à une grosse bourgade rurale, une vague qui s’écroule derrière les rizières à flanc de coteau. Un simple chemin de terre y mène, un chemin si étroit qu’un faux pas dans les ténèbres suffirait à rendre hasardeux, passible d’une visite surprise aux créatures de la nuit qui, certainement autant effrayées que le passant, se tairaient d’un seul coup.

Je descends le petit chemin qui mène à ma chambre, seulement illuminé par endroit de quelques loupiotes souffreteuses. Une statue de Ganesh apaisé semble me souhaiter la plus belle des nuits, n’attendant rien d’autre qu’une révérence avant de passer son chemin.

Je m’écrase lamentablement sur mon lit, sans pouvoir bouger, à peine dérangé par la chaleur, les bruits du dehors et tout ce qui pourrait se passer dans le monde. Pas question de dîner ce soir, je ne ressors plus et m’endors comme un ange au paradis ; il est à peine 19h30.

Quelque chose me réveille à 1h30, pensant que la nuit est déjà terminée. J’ai laissé la porte de la chambre grande ouverte mais je sais que je ne risque rien. Je me rendors qu’à 7h00 après avoir fait un tour de cadran.

Moment récolté le 21 février 2014. Écrit le 6 février 2019.

Ubud stories #4 : Prajapati, la place des morts

Ubud stories #4 : Prajapati, la place des morts

Prajapati, la place des morts

Ubud stories #4

La forêt des singes, ce sont trois temples. Le Pura Dalem Agung Padangtegal, le plus grand et dédié aux rituels quotidiens, la source sacrée qui n’est autre que l’enfer émeraude, et le troisième, situé au nord-ouest, beaucoup plus discret et qui occupe une place particulière, le Prajapati. Voici le lieu où l’on célèbre les morts.

C’est un lieu étrange. Un temple orné de statues, de monstres ricanants, comme un pied de nez à la mort et aux mauvais esprits qui rôdent dans les parages.

A vrai dire, le temple lui-même n’a pas beaucoup d’intérêt… Tout autour, une esplanade de terre sèche, où quelques singes viennent ramasser des graines tombées des arbres dont les frondaisons surplombent l’étrange champ. Rien ne laisse présager de ce qui se passe ici.

Il règne une atmosphère à la fois sereine et mystérieuse, comme si un secret planait sur ce lieu. Sur le sol, tout autour du temple, des stèles ornées du signe sanskrit de la svastika, d’autres de signes d’une écriture que je ne connais pas, peut-être du tamil, mais plus certainement du javanais. Des noms, parfois des dates, de naissance et de décès, des mots qui ne ressemblent même pas à des noms.

Une odeur de fumée très légère est perceptible, mais rien alentour ne brûle. Je me sens un peu confus car les bouddhistes n’enterrent pas leurs morts ; la crémation est la cérémonie (depuis l’interdiction des funérailles célestes) qui permet la libération du corps et de l’esprit. La vue de ces stèles indique clairement des tombes, des corps enterrés…

En réalité, ici, on ne brûle pas les morts, du moins pas tout de suite. La grande cérémonie de la crémation a lieu tous les cinq ans et en attendant, on enterre les corps dans l’enceinte du temple. Le moment venu, on les sort de terre pour les placer sur un immense bûcher dressé spécialement pour l’occasion, et toute la ville est conviée pour ce grand événement. La cérémonie est publique, tout le monde peut y participer, et on peut même se renseigner auprès des autorités locales pour savoir quand aura lieu la prochaine cérémonie.

Moment récolté le 21 février 2014. Écrit le 2 février 2019.

Ubud stories #3 : L’enfer émeraude

Ubud stories #3 : L’enfer émeraude

L’enfer émeraude

Ubud stories #3

Comme par hasard, dès qu’on s’éloigne un peu de la foule massée autour des singes, il n’y a plus personne. Il n’y a plus rien, c’est comme si le monde avait ses frontières aux limites de ce qui est écrit dans les guides touristiques. Pourtant, la forêt des singes ne manque pas d’offrir des surprises à celui qui fuit ceux qui marchent sans s’arrêter.

Comme par hasard, dès qu’on s’éloigne un peu de la foule massée autour des singes, il n’y a plus personne. Il n’y a plus rien, c’est comme si le monde avait ses frontières aux limites de ce qui est écrit dans les guides touristiques. Pourtant, la forêt des singes ne manque pas d’offrir des surprises à celui qui fuit ceux qui ne marchent pas.

La forêt prend le dessus, les racines cachent une vie qui ose parfois se montrer, les ficus s’élèvent au-dessus de la canopée et les nœuds qui s’enfoncent dans la terre laissent présager d’une vie grouillante, faite d’écailles et de reptations…

Il suffit de prendre les chemins de traverse, malgré la touffeur et la fatigue qui m’étreignent.

Il suffit de se rendre là où les chemins descendent vers le cours d’une rivière qu’on entend chuchoter un peu plus bas, malgré les rires bruyants.

Quelque chose me dit que je vais trouver un trésor.

Une volée de marches encadrée par le corps immense de deux nagas serpente jusqu’à une plateforme qui donne sur un petit pont.

Partout, cachées, des fontaines chantent dans l’air humide, des corps de femmes ondulant ou des monstres aux dents redoutables.

En surplomb de la rivière, on peut voir le corps de deux dragons de Komodo, animal symbolique de l’Indonésie, qui malgré son aspect repoussant et la dangerosité de sa salive dont il se sert pour foudroyer ses proies, terrassées par une septicémie éclair, garde quelque chose de majestueux lorsqu’il déplace son corps massif avec grâce.

Arrivé tout en bas de la petite vallée, un autre temple trône sur un sol dallé. Deux cahutes au toit de chaume de riz, et surtout ces colonnes qui sont comme des temples miniatures qu’on trouve un peu partout sur l’île… Lorsque la religion se mêle à la nature.

Je suis dans un enfer vert, peuplé de créatures terrifiantes, toute en rondeur, dans une chaleur accablante, un enfer couleur d’émeraude, où les ombres dansent au gré du vent dans les hautes branches, sous un soleil qui tente de percer le feuillage.

L’après-midi est bien avancée mais la chaleur ne semble pas vouloir s’atténuer. Je n’ai qu’une hâte, trouver de quoi manger et aller me reposer un peu, mais quelque chose me dit qu’il reste encore des lieux à découvrir dans les parages, avant d’avaler un grand bol de mie goreng.

Moment récolté le 21 février 2014. Écrit le 24 janvier 2019.

Ubud stories #2 : Pura Dalem Agung Padangtegal

Ubud stories #2 : Pura Dalem Agung Padangtegal

Pura Dalem Agung padang tegal

Ubud stories #2

Pura Dalem Agung Padangtegal, un haut lieu de la culture balinaise et de la religion. Bali est surnommé l’Île des dieux car c’est la seule île de l’Archipel indonésien à pratiquer le bouddhisme en majorité. Dans un pays à très grande majorité musulmane, Bali est un bastion d’une religion qui compte des dieux par milliers.

Ici est le lieu de dévotion au dieu suprême Sang Hyang Widhi Wasa, connu aussi sous le nom d’Acintya, ou Tunggal. Dans le bouddhisme balinais, il n’y a pas de dieu supérieur à celui-ci, à l’origine de tout, l’équivalent de Brahma dans le bouddhisme traditionnel. Je m’en rendrai particulièrement compte plus tard lorsque je visiterai l’enceinte de la forêt des singes.

C’est un petit temple dans lequel on ne peut pas entrer. Toute la respectabilité du lieu transpire dans les innombrables statues qui en forment l’enceinte de pierre. La pierre est noire, très certainement volcanique et poreuse, ce qui permet à une végétation microscopique de s’y attacher et de prospérer dans des conditions d’humidité optimales. Je touche cette pierre végétale et me laisse imprégner par la douceur de cette vie qui prospère sur les vestiges du passé.

Au milieu de la cour du temple, vierge de toute présence, se trouve un sanctuaire recouvert de paille de riz, au toit légèrement renflé, au milieu duquel se trouve un trône vide ; c’est la représentation la plus commune du dieu. Le vide est son attribut. Présent sans l’être, omnipotent sans être représenté, il est l’incarnation de cette dualité.

Ce qui me frappe surtout en ces lieux, c’est la multiplicité des créatures qui ornent les limites du temple. Monstres grimaçants, visages aux yeux exorbités, désaxés, faciès aux dents pointues, billes rondes presque ridicules, certaines sont armées de masses et de gourdins impressionnants… Tous sont recouverts de la même mousse verte intense. L’ombre des grands arbres joue avec les reliefs de ces personnages censés repousser les esprits malins. Les bas-reliefs finement ciselés témoignent de la richesse et de l’importance des lieux dans les croyances.

Je me sens baigné d’une atmosphère protectrice, tandis que le soleil éclate et que l’air semble se faire rare tant l’humidité est prégnante. Pendant ce temps-là, la horde joyeuse des Chinois et des Australiens continue de se prendre en photo parmi les singes pour lesquels je n’ai qu’une petite pensée… Et s’ils chassaient ces intrus de leur territoire ? Une bonne fois pour toute.

Moment récolté le 21 février 2014. Ecrit le 23 janvier 2019.

Ubud stories #1 : la forêt des singes

Ubud stories #1 : la forêt des singes

La forêt des singes

Ubud stories #1

Ubud, capitale de l’île de Bali, ville chaotique coincée dans le réseau complexe des rizières inondées. Je suis arrivé ce matin, à peine sorti de l’hôtel où je viens de poser mes valises après un voyage éreintant. Je ne suis que l’ombre de moi-même, accablée par la chaleur écrasante de cette fin du mois de février. Le contraste est d’autant plus saisissant qu’à Paris c’est l’hiver.

La forêt des singes est en réalité l’enceinte d’un temple, le Pura Dalem Agung, un des plus vieux temples de Bali, érigé vers 1350 et qui est devenu le territoire d’une horde impressionnante de macaques crabiers. A l’entrée, une guérite propose de régimes de petites bananes pour nourrir les hôtes de cette forêt qui se comptent par centaines. L’un d’eux tient en équilibre sur une rambarde, à deux doigts de passer cul par-dessus tête et en profite pour me montrer (j’en déduis que c’est une femelle) ses mamelles pendantes sans la moindre pudeur.

Je ne sais pas vraiment ce que je fais ici, parmi des bouffons en short qui se prennent ou se font prendre en photo parmi les singes. Va savoir qui est le plus singe dans cette histoire. Certains sont attendrissants avec leurs petits cachés dans leur giron. Il est question des singes, évidemment. D’autres sont très agressifs et coursent les touristes qui s’approchent un peu trop d’eux. Rien de tout ça ne m’émeut vraiment et je préfère aller voir le temple qui est le véritable intérêt du lieu.

Dans mon carnet de voyage, les singes n’occupent que trois petites lignes, allez savoir pourquoi. Il fait chaud et j’ai hâte de découvrir toutes les surprises que me réservent ces lieux.

Moment récolté le 21 février 2014. Ecrit le 22 janvier 2019.

Ubud, au bout du monde

Ubud, au bout du monde

Ubud. Évidemment, ça ne se prononce pas à la française, mais avec des “ou” bien ronds et bien rebondis comme le ventre d’un macaque. Ubud. Un nom improbable, pas imprononçable, mais qui fait penser à une boule, douce et presque un peu trop ventrue. Ubud, c’est une petite keluharan d’un kacamatan d’une kebupaten de la province de Bali, île improbable d’un pays qui l’est encore plus. Voici un bout du monde à mille lieues de ce qui est familier pour moi, l’exact opposé, l’inconciliable, pour ne pas dire l’impensé total. Je ne sais même plus comment il a pu se produire cet événement aussi improbable pour moi que de me rendre en Indonésie. Certainement une absence momentanée, le doigt qui glisse sur le clavier et qui suggère une autre destination que celle prévue, l’accident originel et impudique d’une naissance qu’on n’aurait pas eu le temps d’avorter…

Logo de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oost-Indische Compagnie)

Le drapeau rouge et blanc du pays vient d’une des plus grandes îles de l’archipel, de Java précisément, et marque l’avènement du royaume Majapahit suite à la rébellion de Jayakatwang de Kediri contre Kertanegara de Singasari en 1292. Ça pourrait presque paraître anecdotique, mais c’est là un morceau d’une histoire qui nous est inconnue, parce que l’Indonésie nous est inconnue et son histoire en particulier. On n’a peut-être retenu que l’histoire de la Vereenigde Oost-Indische Compagnie, la Compagnie des Indes Orientales, des Moluques et de ses girofliers, et encore, ça ne parle certainement pas à grand-monde. De toute façon, l’Histoire en général nous est inconnue. On ne sait rien. On ne sait plus rien, on oublie jusqu’à notre propre nom qui finira dans le caniveau des grandes anthologies. Alors l’Histoire, celle avec un grand H, tout le monde s’en tamponne.

L’Indonésie est un pays improbable. Il n’existe pas tant qu’on n’en a pas fait la connaissance. Une langue officielle qui s’appelle bahasa indonesia, 742 langues différentes réparties entre 258 millions d’habitants eux-mêmes disséminés sur 13466 îles, pays le plus musulman du monde au regard du nombre d’habitants… rien que ces données sonnent comme des étrangetés de l’esprit, des biais, des Égyptes mentales. Mais revenons-en à Ubud, car c’est la destination de mon voyage, pour l’instant. Ubud vient d’un mot indonésien, ubad, signifiant médecine. Il fallait se méfier dès le départ de cette incongruité. Une ville qui se nomme médecine ne peut être totalement dans l’usage entier de ses facultés, il y a quelque chose de caché qui ne se donne pas forcément à voir du premier coup, un mystère à lever. Il me semble qu’il m’est venu à l’idée de partir en Indonésie à la lecture d’articles sur Sumatra, les Célèbes, les Moluques, des noms qui sont autant de reliquats des anciennes courses aux épices, du temps où les navigateurs flamands gardaient précieusement pour leur empire le secret inavouables de la culture du Syzygium aromaticum, cet arbre endémique des îles qui peut atteindre la hauteur de vingt mètres et dont le bouton floral, avant qu’il n’arrive au point de floraison et séché au soleil prend le nom délicat de clou de girofle. Il me semble même que le déclencheur de tout ça a été le livre Chasseurs d’épices de Daniel Vaxelaire. Mais je ne sais plus et plus que le moyen d’y arriver, c’est le fait d’y arriver qui compte à présent. Le seul fait avéré c’est qu’avant d’arriver ici, je suis passé par Istanbul et Bangkok ; aucune logique autre que la diagonale de l’esprit dans ces voyages, rien d’autre à retenir que l’histoire, plutôt que les détails qui la font.

Tous les voyages commencent à Paris et le début du voyage prend forme dans les premiers jours où tout prend forme ; quelle valise, soute ou cabine, quel appareil photo, de quoi prendre des notes, de quoi bouquiner aussi, des ustensiles aussi inutiles qu’encombrants, tout le possible pour vous détourner de l’objet premier et qui ne compte pour rien dans l’affaire. Ce que je retiens en premier lieu, c’est cette migraine tenace qui m’a empêché de m’endormir dans l’avion qui filait vers Dubaï. J’ai tour à tour eu chaud, froid, envie de vomir, envie d’aller aux toilettes, eu terriblement soif, au bord de la déshydratation, chaud, des gouttes de sueur perlant sur mon front, hypoglycémie, voile noir… une angoisse terrible qui me susurrait à l’oreille que j’étais en train de mourir à dix-mille mètres quelque part au-dessus de l’Arabie Saoudite ou du Golfe Persique ; triste fin pour le voyageur qui n’a même pas atteint Jakarta. Encore une fois, j’arrive enfin à m’assoupir lorsque l’avion amorce sa descente en tournoyant au-dessus du sable de Dubaï. Un café et un jus d’orange dans l’aéroport de transit me reviennent à 8 euros. Pour ce prix, je m’amuse à penser que j’aurais pu sortir prendre un taxi et faire le tour de la ville, histoire de rater le prochain avion… mais je préfère tenter de me reposer en attendant, mais la peur de m’endormir pour de bon et de ne pas pouvoir monter dans l’avion pour l’Indonésie me rend nerveux et ce sont de mauvais rêves, entre deux sommeils, qui me maintiennent éveillé, et peut-être en vie aussi. Je déteste cet aéroport qui n’est qu’une immense vitrine de luxe, à l’image de la ville et de ces états du Golfe qui ne comptent que sur leur image pour attirer un certain type de clientèle que je n’aimerais pas croiser. Deux cachets ont raison de ma migraine et de tout ce qui l’accompagne.

Indonésie - jour 1 - 04 - Dubaï

Mon escale est terminée et l’avion descend enfin sur Jakarta dans l’air du soir, avec des tremblements de satisfaction, ou de terreur, sur un tarmac détrempé ; l’avion gronde, supplie, la grosse bête qu’est l’A380 arrive enfin à se poser en ayant procuré quelques belles suées au voyageur, et peut-être aussi au personnel navigant.

La première chose que je fais en arrivant à Jakarta, c’est filer aux toilettes pour me changer, passer quelques vêtements légers ; la climatisation du terminal fonctionne bon an mal an et j’ai besoin de me faire absorber par l’air ambiant. Je transpire non pas de chaleur mais comme si déjà j’étais pris dans les griffes d’un mal sordide, une fièvre tropicale débilitante alors que je ne suis même pas encore sorti en ville. Une fois encore, je me trouve en transit. Je n’aurais pas l’occasion de voir Jakarta puisque j’attends un autre avion pour me rendre à Denpasar, aéroport de Bali. J’avais imaginé qu’en arrivant le soir à Jakarta, je n’aurais qu’à attendre patiemment dans un petit coin de l’aéroport sur des sièges confortables que le temps passe en dormant un peu sur les sièges confortables d’un salon climatisé ; c’était sans compter que Soekarno-Hatta fait figure d’aéroport provincial, un tantinet campagnard. Rien à voir avec un Suvarnabhumi au mieux de sa forme. Rien ne se passe forcément comme on l’avait imaginé.

Indonésie - jour 1 - 06 - Aéroport de Jakarta

Il est plus de 23h00 et la vie commence à ralentir dans le petit aéroport. Dans les espaces fumeurs à l’extérieur, là où les taxis attendent leurs clients, chacun de ceux qui m’approchent ont du mal à comprendre que je ne veux pas de taxis et je suis obligé de me justifier à chaque fois que je reprends un avion le lendemain. Tous comprennent en acquiesçant et disent « Ah !! Denpasar !! ». Eh oui. Une odeur de clou de girofle baigne l’air moite, partout où les hommes fument. Ce sont les kreteks, des cigarettes fabriquées ici et qui supplantent tout le marché du tabac dans le pays. Aromatisées aux clous de girofle, parfumées d’une sauce sucrée qui rend le filtre étrangement délicieux, elles produisent un petit crépitement lorsque brûlent les clous, ce qui leur donne leur nom, comme une onomatopée dont les Indonésiens sont friands. L’air est pesant, il vient de pleuvoir, l’humidité est à son maximum et la chaleur étouffante même après la pluie diluvienne qui vient de s’abattre. Dans la lumière jaune de la nuit illuminée par les lampadaires, je profite de ces premiers instants sur ce continent nouveau pour admirer les visages burinés et bruns des hommes portant le songkok, les robes bigarrées des femmes portant toutes le voile, la rondeur charmante des visages d’enfants et chez chacun cet air un peu débonnaire qui traduit une certaine manière de conduire sa vie. Ce premier contact avec les Indonésiens me ravit ; ils ont tous l’air si gentils.

Je m’arrête dans un petit restaurant près des arrivées pour dîner d’un Ipoh lun mee, une sorte de bouillon dans lequel flottent des nouilles plates et de la viande hachée que je ne saurais pas identifier. Les épices me brûlent le gosier, mais j’ai tellement faim et suis si fatigué que je pourrais manger mes doigts sans m’en rendre compte. Dehors, la patrouille aéroportuaire passe dans une espèce de taxi 4×4 qui pousse d’étranges gloussements que des types assis par terre imitent en se marrant. J’essaie vainement de trouver un siège libre pour me poser et dormir un peu, mais tous les fauteuils sont assaillis par des familles entières ; le sol est suffisamment sale pour que je n’ose pas m’y allonger. Finalement, je trouve un petit hall climatisé près de la porte de la mosquée de l’aéroport où je pose ma valise sous le regard amusé d’une famille qui doit s’étonner de voir un occidental partager le même espace qu’eux. Je pose ma valise et tente de trouver une position allongée pas trop douloureuse pour mon corps osseux et fourbu de fatigue. M’endormir est à la fois un pari et un danger ; j’ai juste besoin de récupérer un peu avant de repartir et la peur de m’enfoncer dans un sommeil trop profond serait l’assurance pour moi de rater ma correspondance, alors je m’abandonne quelques instants dans un sommeil de surface, en léger éveil, afin de pouvoir réagir rapidement… Je dors peut-être une heure, une toute petite heure à la fois longue et difficile, avant de me reprendre et de me diriger vers les comptoirs d’enregistrement encore fermés. Après tout s’enchaîne ; le visage charmant des hôtesses à l’enregistrement, les orchidées blanches posées sur les comptoirs, les longs couloirs vides et les rangées de trolleys qui n’attendent visiblement personne, les boutiques duty-free fermées, les colonnes de bois soutenant un toit pentu, les lustres en bambou et papier et les orchidées de toutes les couleurs, raffinées, les distributeurs de billets étincelants et les premiers tableaux d’affichage des vols égrenant des noms de villes dont je n’ai jamais entendu parler… Balikpapan, Pekanbaru, Kualanamu… Plus qu’un bout du monde, j’ai l’impression d’être dans un autre monde, étranger perdu, incongru parfait, presque totalement hors-propos. L’espace de l’aéroport me permettant d’attendre mon avion pour Denpasar n’est pas climatisé mais réfrigéré. Il faut compter encore une bonne heure avant que la porte ne soit ouverte ; impossible de s’assoupir dans un froid pareil et surtout dans ce hall où les enfants crient comme s’il était quatre heures de l’après-midi et où chacun vit sa vie sans se préoccuper de l’autre. Étonnamment, il n’y a pas un seul Occidental à l’horizon.

Indonésie - jour 1 - 10 - Aéroport de Jakarta

Changement de décor. Denpasar, sur l’île de Bali, aéroport international sans intérêt, ville à la fois cosmopolite et sans charme, entièrement tournée vers la mer. Ce n’est qu’une escale éloignée de plus d’une heure d’Ubud que je rejoins avec un taxi qui ressemble plus à un van délabré. La route qui mène jusqu’à Ubud est droite, large et dangereuse, tout le monde y roule à une allure excessive ; je n’en retiens que les premiers paysages de rizières qui s’étendent à perte de vue, les maisons si caractéristiques avec leur enceinte et les portails monumentaux taillés dans cette pierre volcanique sombre, les vendeurs de statues hindoues et de paniers regroupés en corporations sur le bord du chemin, derrière les parapets. Je suis tellement exténué que je ne vois plus rien, le chauffeur de taxi sachant exactement où je vais, je n’ai plus à me préoccuper de rien et je m’effondre dans un sommeil lourd que même la beauté du paysage et la nouveauté du lieu n’arrivent à pas faire taire. Je m’endors dans les cahots de la route pour me retrouver encore plus éteint sur une route de campagne défoncée, dans les rizières, à la plus extrême pointe du monde connu… quelques kilomètres plus loin et l’on arrivait dans des lieux qui n’apparaissent sur aucune carte… Un peu plus et je sombrais dans le chaos.

Indonésie - jour 1 - 16 - Ubud

En tirant ma valise sur le chemins de terre qui borde des champs de riz, je me demande ce qui m’attend…