« Des Égypte de l’esprit »

« Des Égypte de l’esprit »

Sagesse de Ryckmans…

Le fait est que seules les impressions accidentelles laissent une empreinte durable sur notre sensibilité ; nous ne les avions pas recherchées — et moins encore, nous n’avions réservé à cette fin une place dans un tour organisé. Comme le disait à peu près E. M. Forster, la mémoire ne retient vraiment que ce que l’on a saisi de biais. Il y aussi des Égypte de l’esprit ; et en fin de compte, c’est peut-être le hasard des lectures et des notes marginales qui permet encore le mieux d’échapper à leur aridité.

Simon Leys, Marginales,
in Le bonheur des petits poissons, Lettres des antipodes
JC Lattès, 2008

Image d’en-tête : Colonnes du temple d’Edfu. Lithographie colorisée par Louis Haghe d’après David Roberts, 1846

L’empire du laid… et de l’ignorance

L’empire du laid… et de l’ignorance

Jean-Pierre Filiu a raison et personne ne doit perdre cela de vue : les destructions de Daech dans le musée de Mossoul ont deux vocations. La première est de générer un trafic d’œuvres d’art dont les recettes sont juteuses. La seconde est un outil de propagande. Voici ce qu’il dit dans une interview donnée à Libé :

Bien sûr, ces destructions font partie de leur propagande. Leur message est clair : «Regardez, quand des musulmans sont tués, personne ne bouge, il n’y a aucune réaction. Mais dès que l’on tue des otages occidentaux ou que l’on détruit des statues, tout le monde s’indigne.»

On s’indigne de la destruction de ces œuvres car les auteurs de ces crimes paraissent encore plus bestiaux que lorsqu’ils massacrent n’importe qui sans discernement. Dans cette niche se tapit notre impossibilité à réagir face à la plus sombre des tyrannies et c’est toute une chape de plomb qu’on fait couler sur les milliers de morts dont se rend coupable l’organisation islamique. Mais ce n’est pas pour autant qu’on doit fermer les yeux lorsque des êtres humains qui n’ont jamais mis les pieds dans un musée y pénètrent pour tout saccager. Personnellement, ce qui m’interroge, c’est cet élan qui rase tout sur son passage, qui n’a pour but que faire table rase du passé et extirper les populations de leurs repères, dans lequel on ne peut voir (en dehors de la plus crasse des imbécilités) que la volonté de domination des peuples. En rasant leur histoire, on rase leur passé et on modifie leur avenir. Les peuples n’ont plus vocation qu’à devenir les instruments de tarés congénitaux qui ne pensent qu’à dominer le monde par les armes, au nom d’un Dieu des écrits qu’ils n’ont peut-être fait qu’apprendre par cœur, sans discernement, sans critique. Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose.

Hier soir, je lisais un texte court de Simon Leys, paru dans le Magazine Littéraire (L’empire du laid, in Le bonheur des petits poissons) il y a une dizaine d’années et qui sous couvert d’être un tantinet humoristique m’a apporté un éclairage nouveau qui n’est peut-être pas loin de dire quelque chose de vrai, et de surprenant :

Les vrais philistins ne sont pas des gens incapables de reconnaître la beauté — ils ne la reconnaissent que trop bien, ils la détectent instantanément, et avec un flair aussi infaillible que celui de l’esthète le plus subtil, mais ce n’est pas pour pouvoir fondre immédiatement dessus de façon à l’étouffer avant qu’elle ait pu prendre pied dans leur universel empire de la laideur. Car l’ignorance, l’obscurantisme, le mauvais goût, ou la stupidité ne résultent pas de simples carences, ce sont autant de forces actives, qui s’affirment furieusement à chaque occasion, et ne tolèrent aucune dérogation à leur tyrannie. Le talent inspiré est toujours une insulte à la médiocrité. Et si cela est vrai dans l’ordre esthétique, ce l’est bien plus encore dans l’ordre moral. Plus que la beauté artistique, la beauté morale semble avoir le don d’exaspérer notre triste espèce. Le besoin de tout rabaisser à notre misérable niveau, de souiller, moquer, et dégrader tout ce qui nous domine de sa splendeur est probablement l’un des traits les plus désolants de la nature humaine.

Ce serait donc bien dans ce qui diffère des représentations de son propre obscurantisme que se cacherait cette navrante vague iconoclaste…

Les mystérieuses paroles de l’Apocalypse

Les mystérieuses paroles de l’Apocalypse

Je l’ai déjà dit et le redirai au besoin : il faut lire l’Apocalypse, et lire aussi l’Ancien Testament. Pas pour leur message, mais pour leur beauté intrinsèque. Parfois, la parole sacrée prend la forme d’une poésie presque ésotérique, dans laquelle du sens est révélé. Les religions de la révélation sont percluses de ces petits aphorismes qui ne veulent pas dire grand-chose du sacré, une fois sortis de leur contexte, mais qui en eux-mêmes sont d’une beauté dévorante, presque indécente…

« Je viendrai comme un voleur, et tu ne sauras pas à quelle heure je viendrai sur toi. »

Apocalypse de Jean, 3:3.

Si vous voulez en connaître le sens réel, beaucoup moins prosaïque, ce sera à vous de chercher, mais restons-en là… de grâce !!

Le Christ de la Pentecôte - Vitrail de la Cathédrale de Bourges

Le Christ de la Pentecôte – Vitrail de la Cathédrale de Bourges – Photo © Les amis de la cathédrale de Bourges

Esthétique du talus

Esthétique du talus

Vous connaissez la Bretagne ? Vous vous êtes déjà promené dans ce qu’on appelle le bocage français ? Ce paysage caractéristique où les champs sont délimités par des arbres hauts permettant de couper l’effet dévastateur du vent sur les récoltes ? On le voit en Normandie, bien évidemment, mais la Normandie a beaucoup moins été touchée par la phénomène dont je vais vous parler. Une autre caractéristique du paysage de bocage, c’est le talus. Écoutons la douce poésie de Wikipédia nous parler de cette chose qui nous rappellera les cours de géographie du collège :

On nomme talus des murets bocagers de quelques décimètres à environ trois mètres de haut construits en une sorte de maçonnerie de gazon. Des briques végétales constituées de terre renforcée par les racines et l’herbe sont utilisées. Elles sont extraites au voisinage immédiat qui a été cultivé en herbe pendant au moins un ou deux ans. Leurs dimensions sont de l’ordre de celles de briques pleines classiques ou sensiblement plus grosses. Elles sont assemblées en les croisant, herbe vers le bas. Le résultat est une construction qui mesure typiquement 1,5 mètre de haut, et a une largeur de l’ordre de 2 mètres à la base et une cinquantaine de centimètres au sommet. L’intérieur du talus est entièrement constitué de terre végétale et le sommet est couronné par un dôme de terre végétale ou de mottes. Le talus est en général semé et souvent planté, participant à ce qu’on appelle la forêt linéaire.

On rencontre aussi des talus contenant des pierres ramassées dans une parcelle cultivée, des talus constitués de terre excavée (par exemple à l’occasion de la construction de chemin creux, douves ou fossés), ou des demi-talus de pierre (comportant une maçonnerie de pierres sèches sur une de leurs faces).

Mechanical Mowing Forbidden… Photo © Alexandre Dulaunoy.

A présent, vous voyez mieux en quoi consistent ces talus ? Si vous connaissez un peu la Bretagne, vous les avez déjà vus. Si vous connaissez la petite ville de Plougrescant au bord de l’Atlantique, vous savez que pas une seule des maisons ne dirait non à son talus, ne serait-ce que pour la protéger de la route. Michel Le Bris, Breton de naissance, ayant passé son enfance à la lisière du Finistère (29) et de ce qui était encore dans mon enfance les Côtes-du-Nord (22), à Plougasnou très exactement (ne vous aventurez pas à prononcer le s !) et enfin expatrié à Paris par la révolution touristique, nous raconte avec un certain dépit comment toute une génération a sacrifié ces reliques d’un temps ancien, où l’on n’était pas ignare par la science mais savant par l’observation, sur l’autel du profit, afin de gagner quelques mètres carrés de terres cultivables et d’uniformiser ces petits champs pour en faire de grandes exploitations, et comment au final, prend toute son envergure l’expression “retour de boomerang”. Dans ces quelques mots se trouve toute l’amertume de ceux qui voient leur pays (pas simplement au regard de la Bretagne) saccagés non pas de l’extérieur, mais par les habitants eux-mêmes.

Passe que leurs petits-enfants partent pour Paris et reviennent chaque été avec des manières ridicules, passe qu’on leur ait enlevé leur cheminée – pas de cheminées dans les maisons neuves, bien sûr, ça fait sale – passe que les belles-filles leur fassent la guerre parce qu’ils continuent à cracher par terre. Mais que l’on touche aux talus, à leurs talus, qu’ils avaient construits et avant eux des générations de Bretons, non ! Ils n’avaient rien dit jusque-là, mais la bêtise avait des limites : les talus, leur place, leur hauteur, avaient été calculées pour retenir l’eau, protéger du vent. Il avait fallu des siècles d’expérimentations pour arriver à ces chefs d’œuvre, et on allait raser tout ça ? Jamais ! Il y eut bien des brouilles définitives, des crises de désespoir, des bérets jetés par terre, mais les jeunes tinrent bon et rasèrent les talus. Le résultat ne se fit pas attendre, évidemment : les récoltes furent à moitié détruites par le vent, les terres inondées. C’est pourquoi vous pouvez voir aujourd’hui dans certaines régions, les champs coupés de plaques de tôle. C’est pourquoi aussi, la ville de Morlaix a été inondée deux fois, ces dernières années.

Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977

Et toc !

Photos d’en-tête © Richard Droker

Barattages #3

Je me pose souvent des questions. En fait, je me réfère souvent au passé pour me poser des questions et lorsque je regarde dans le rétroviseur, je me demande souvent si ce n’était pas mieux avant. Bien sûr que c’était mieux avant, parce que sinon on ne s’en souviendrait pas. Les mauvais souvenirs se jettent à la poubelle comme de vieux kleenex, à quoi bon garder ce qui fait tâche ? Mais quand-même, si c’était mieux avant, pourquoi ne pas essayer de retrouver cette ambiance qui m’apportait tant de bien-être.
Du bien-être, tu es certain ? Rappelle-toi tout ce qu’il y avait à côté, es-tu certain de vouloir ramener à ton souvenir toutes ses scories qui tournaient en satellite sur le même plan d’existence ?
Alors essaie, reviens quelques années en arrière, replonge-toi dans ces souvenirs et ces moments de bien-être, vêts-toi à nouveau de ce manteau de confort et regarde autour de toi. Que vois-tu ? Tu vois ces ombres ? Tu vois ces fantômes ? Ton bonheur est-il aussi vierge que tu le prétends ? Est-ce que tu arrives à voir tout ça ? Les figures grimaçantes qui se moquent de toi et te renvoient aux limbes ? Si tu les vois bien, alors continue de vivre ton présent et ne garde du passé que la stricte beauté des instants de bonheur, cela te suffira pour avancer.
Le passé, lui, sera toujours une référence…

Japan night

Photo © tiarescott

Quand j’étais fatigué de contempler mes fantasmes, je me mettais debout devant la fenêtre et regardais le paysage. De temps en temps, il me semblait que j’avais été abandonné dans un désert privé de vie. Mes hordes de visions avaient aspiré toutes les couleurs du monde autour de moi, ne laissant que le vide. Tous les objets, tous les paysages, paraissaient plats et vides comme des décors éphémères en carton-pâte, poussiéreux, couleur de sable. Je repensais à cet ancien camarade de lycée qui m’avait un jour donné des nouvelles d’Izumi. Il m’avait dit : “Il y a différentes façons de vivre, et différentes façons de mourir. Mais c’est sans importance. La seule chose qui reste en fin de compte, c’est le désert”.

Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil
10/18, 2008

Kokkyô no minami, taiyô no nishi…

Barattages #2 (Viens, poussière maudite, prostituée commune à tout le genre humain, qui sèmes le trouble parmi la foule des nations)

Barattages #2 (Viens, poussière maudite, prostituée commune à tout le genre humain, qui sèmes le trouble parmi la foule des nations)

J’aurais dit putain, mais bon… Pour bien commencer l’année, en lieu et place de vœux, parlons d’argent avec ce texte de toute beauté que seul Shakespeare eût pu écrire.

— O soleil, bienfaisant générateur, fais sortir de la terre une humidité empestée, infecte l’air sous l’orbe de ta sœur! Prends deux frères jumeaux nourris dans le même sein, dont la conception, la gestation et la naissance furent presque simultanées ; fais-leur éprouver des destinées diverses : le plus grand méprisera le plus petit. La nature qu’assiègent tous les maux ne peut supporter une grande fortune qu’en méprisant la nature. Élève ce mendiant, dépouille ce seigneur ; le seigneur va essuyer un mépris héréditaire, et le mendiant jouira des honneurs de la naissance. C’est la bonne chère qui engraisse les flancs d’un frère ; c’est le besoin qui le maigrit. Qui osera, qui osera lever le front avec une pureté mâle, et dire : cet homme est un flatteur? S’il en est un seul, ils le sont tous ; chaque degré de la fortune est aplani par celui qui est au-dessous. La tête savante fait plongeon devant l’imbécile vêtu d’or : tout est oblique, rien n’est uni dans notre nature maudite, que le sentier direct de la perversité. Haine donc aux fêtes, aux sociétés et aux assemblées des hommes! Timon méprise son semblable et lui-même. Que la destruction dévore le genre humain! —O terre, cède-moi quelques racines. (Il creuse la terre.) Celui qui te demande quelque chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus actifs! Que vois-je! de l’or? cet or jaune, ce brillant et précieux inconstant. Non, dieux, je ne suis point un suppliant inconstant. Des racines, cieux purs! Ce peu d’or suffirait pour rendre le noir blanc, la laideur beauté, le mal bien, la bassesse noblesse, la vieillesse jeunesse, la lâcheté bravoure. —Oh! pourquoi cela, grands dieux? Qu’est-ce donc, ô dieux! pourquoi cet or peut-il faire déserter de vos autels, vos prêtres et vos serviteurs? il arrache l’oreiller placé sous la tête du malade encore plein de vie. Ce jaune esclave forme ou rompt les noeuds des pactes les plus sacrés, bénit ce qui fut maudit, fait adorer la lèpre blanche ; il place un fripon auprès du sénateur, sur le siège de justice, lui assure les titres, les génuflexions et l’approbation publique. C’est lui qui fait remarier la veuve flétrie. Celle dont ses ulcères dégoûteraient l’hôpital, l’or la parfume et l’embaume, et la ramène au mois d’avril. Viens, poussière maudite, prostituée commune à tout le genre humain, qui sèmes le trouble parmi la foule des nations, je veux te faire reprendre la place que t’assigne la nature!—(Une marche militaire.) Un tambour! Tu es bien vif, mais je veux t’ensevelir : va, robuste brigand, rentre aux lieux où ne peuvent rester tes gardiens goutteux ; mais gardons-en un peu pour échantillon.

Il est question ici de l’argent, que Timon repousse et maudit, mais aussi de la misanthropie dont le personnage principal est un digne tenant. Et pourquoi donc parler d’argent, spécialement en ce début d’année ? Pour deux raisons. La première, c’est que quelqu’un que j’aime beaucoup, Jean-Claude Carrière, sort un livre, L’argent : sa vie, sa mort, aux éditions Odile Jacob et qu’il en parle admirablement bien pour sa promotion. La seconde raison, qui elle me révulse, tient plus à la période précisément, mais j’en parlerai plus loin. (more…)