Jul 12 2010

Mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde

L’Archibasilique du Très-Saint-Sauveur, plus connue sous le nom de basilique Saint-Jean-de-Latran est omnium urbis et orbis ecclesiarum mater et caput, Mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde. Moins connue dans les esprits que la basilique Saint-Pierre, elle est pourtant la première des églises dans l’ordre protocolaire, avant Saint-Pierre et fait partie des quatre basiliques papales de Rome. Détruite à de multiples reprises, elle est aujourd’hui reconstruite dans un style majoritairement baroque italien (c’est à dire à mon sens, pas toujours de très bon goût). On peut toutefois encore admirer dans la chapelle du baptistère les restes de la basilique primitive, commencée en 315, avec une construction d’inspiration byzantine et des mosaïques dorées de toute beauté qui font oublier la grandiloquence fastueuse de la basilique elle-même. Il est à noter que la mosaïque de l’abside date du IVème siècle, même si elle a été profondément restaurée au XIIème siècle. On peut aujourd’hui grâce au site du Vatican visiter virtuellement (avec une musique tout ce qu’il y a de plus adaptée) l’ensemble du bâtiment comme vous ne le verrez certainement jamais, comme par exemple la chapelle Lancellotti ou la chapelle Corsini, qui ne sont pas ouvertes au public. Même si le lieu est impressionnant de grandiose et de faste, il reste une des manifestations les plus flamboyantes d’un art baroque qui ne s’est jamais embarrassé de simplicité et qui n’hésite pas à user d’une certaine théâtralité qui sied mal à un lieu de recueillement, fût-il à la tête des autres…

Il est à noter que le Président de la République Française reçoit pour comme titre celui de Chanoine d’Honneur de Saint-Pierre-de-Latran. Les deux seuls présidents de la cinquième république à avoir refusé leur intronisation sont Georges Pompidou et François Mitterrand.


Jun 7 2010

Cette ville est un autre monde, dedans, un monde florissant (1ère partie)

Je n’aime pas spécialement Paris, du moins, je pensais ne pas vraiment l’aimer. Je n’aime pas beaucoup les gens qui y vivent car par esprit de clanisme, ils s’enferment dans un vision ténue des choses, qui généralement ne va pas au-delà du boulevard périphérique, quand ce n’est pas aux grands boulevards. Je déteste cette mentalité qui fait sentir au banlieusard qu’ici on ne compte pas les distances en mètres mais en stations de métro. C’est ma petite guerre personnelle.

Mais Paris, c’est aussi un passé d’une incroyable richesse ; née sur les restes d’une ancienne cité romaine dont les axes principaux existent encore ; le cardo, nord-sud, correspond à la rue Saint-Jacques et au boulevard Saint-Michel et le decumanus, est-ouest, à la rue Soufflot. Les plus anciens bâtiments issus de cette vie antique remontant au Ier siècle s’y cachent encore, comme les arènes ou les thermes de Cluny. On imagine mal à quel point ce Paris d’aujourd’hui porte en lui encore les stigmates de sa vie passée, notamment du Moyen-Âge qui a été la période pendant laquelle son expansion a été la plus forte, et donc son urbanisme. Les mouvements qui ont le plus changé son visage ont été l’assèchement des régions marécageuses de la rive droite dont on dit à tort qu’elle correspond à l’actuel Marais. En réalité, le Marais d’aujourd’hui correspond à la couture du Temple, et qui est en fait la dernière partie non défrichée de ce quartier, assaini depuis longtemps déjà. On peut aussi parler de l’enfouissement de la Bièvre, rivière secondaire qui balafrait le quart sud-est de la ville et qui a été pendant de longues années un déversoir pollué pour les industries de la tanneries et servant de dépotoir aux boucheries établies sur les quais, mais également de l’établissement de Paris comme ville phare, véritable pôle d’attrait avec la construction des fortifications de Philippe Auguste puis plus tard de l’enceinte de Charles V.

Matthaüs Merian, un graveur suisse, dessinera dans son atelier bâlois en 1615 un plan de Paris d’une incroyable précision tant topographique qu’historique et sur lequel dans le coin inférieur gauche, il gravera ces vers qui résonnent comme la promesse d’un monde à découvrir coûte que coûte.

Cette ville est un autre monde
Dedans, un monde florissant,
En peuples et en biens puissants
Qui de toutes choses abonde.

Matheus Merian Basiliensis, 1615

Liens:

2ème partie
3ème partie
4ème partie


Jun 2 2010

Les Heures Claires

On a, je crois, certainement déjà tout dit sur Le Corbusier et la belle et immense maison qu’il a dessiné pour les époux Savoye à Poissy. On a, je crois, déjà expliqué en long, en large et en travers tout ce qui fait le génie de Corbu, ses fenêtres bandeaux, le fait de construire un jardin-terrasse sur le toit, les pilotis et la libre-circulation qu’ils engendrent, ses plans libres de toute contrainte de portance et ses façades indépendantes. On sait par contre un peu moins qu’il concevait absolument tout : intégration de tablettes dans les murs pour créer des espaces de travail, prises électriques, appliques murales, poignées de porte, et bien évidemment, le mobilier : dans la Villa Savoye, moins connue sous le nom de Les Heures Claires sont exposés et laissés libre à l’usage la chaise LC1 (LC comme Le Corbusier…), le fauteuil LC2 et la très confortable chaise longue LC4, ou encore la table LC6. Tout ici est en situation.

Le Corbusier avait également conçu la maison du jardinier à partir du modèle qu’il avait créé de maison minimum unifamiliale à vocation sociale, présenté au congrès des CIAM de 1929 avec son cousin Pierre Jeanneret. Construite entre 1928 et 1931, ce lieu est d’un incroyable modernisme, inégalé aujourd’hui, mais soyons honnête, le lieu est incroyablement froid et serait à mon sens peu agréable à vivre. C’est un des seuls monuments historiques classé du vivant de son créateur.
J’ai visité le lieu en 1993 alors que sa longue restauration était encore en cours et qu’il fallait prévenir pour la visiter, et déjà à l’époque, le charme avait opéré. 36 photos sur Flickr
Localisation sur Google Maps.


Jun 1 2010

Trous de boulin

Avec mon grand-père, on aimait bien partager toutes les choses nouvelles qu’on pouvait apprendre chacun de notre côté. Parfois, les discussions pouvaient se compléter et s’apporter elles-mêmes des informations qui enrichissaient le tronc commun. Une des dernières dont il m’ait parlé concernait une solution à ses mots croisés, un mot que nous ignorions l’un comme l’autre ; le boulin. Voici la définition que j’en ai trouvé sur Wikipédia:

Un boulin est une pièce d’échafaudage en bois, horizontale, engagée dans la maçonnerie par une ouverture nommée trou de boulin. Le boulin porte le plancher de l’échafaudage. C’est une pièce en bascule soulagée à son extrémité opposée par des pièces de bois verticales nommée échasse. Les trous de boulin sont présents dans l’architecture depuis la plus haute antiquité. Borgnes ou traversants, ils marquent les points où l’échafaudage était fixé, donnant ainsi de indications sur les techniques utilisées.

Photo © Revue archéologique du centre de la France
Mise en évidence des alignements de trous de boulins sur une maison de la rue du Général Meusnier à Tours

J’avoue que ce n’est pas le genre d’information dont on se sert couramment, aussi j’en avais oublié le sens mais pas la sonorité, et lorsque je suis tombé sur le passage de ce livre [1], tout m’est revenu en mémoire, car bien évidemment, mon grand-père devait savoir:

Le plus souvent, l’échafaudage n’apparaît dans les textes qu’à l’occasion d’un accident : ici le maître d’œuvre y fait une chute ; là, une pièce de bois choit sur un ouvrier ou sur un jeune moine que parfois le commanditaire, un saint abbé, rend à la vie. Ses caractéristiques matérielles son très rarement évoquées : la vie de Gauzlin fait état des claies, utilisées concurremment avec les planches et les platelages (surfaces de circulation). L’archéologie des élévations en restitue la structure et l’histoire. En effet, les édifices romans laissent voir sur leurs élévations des séries assez régulières de trous quadrangulaires définissant des horizontales et des verticales. Il s’agit de « trous de boulin », logements de ces bois horizontaux (« boulins ») qui, fixés dans le mur, solidarisaient l’échafaudage avec la construction en cours et portaient les platelages. Véritable négatif de l’ouvrage de bois disparu, l’ensemble de ces trous de boulin dessine l’organisation générale de l’échafaudage, où l’on distingue aisément le projet initial des extensions, rajouts et reprises. Notons que l’absence de trous de boulin peut correspondre à une absence d’échafaudement ou à une échafaudage libre, maintenu par deux rangs de perches verticales dont on retrouve parfois les trous de calage dans le sol.
L’analyse des trous de boulin est riche d’enseignements les plus divers : géographie technique — par exemple, les trous de boulin quadrangulaires dans toute l’Europe romane, sont souvent courbes (quart ou moitié de cercle) dans l’ouest de la France ou bien dessinent une meurtrière dans l’Italie méridionale, comme si on avait utilisé des planches sur chant plutôt que des poutres ; production de bois : les sections de boulin sont assez homogènes et mesurent le plus souvent de 80mm à 140mm de côté, mais l’explosion de la construction dans des régions mal dotées en bois adaptés a pu entraîner l’apparition de sections extrêmement variables correspondant à du tout-venant  mal calibré, notamment des poutres en remploi ; chronologie relative et chronologie absolue des tranches de travaux : les variations dans la structure de l’échafaudage dessinent souvent la succession des phases (à Lyon, l’étude conjointe de l’échafaudement et de la liturgie a donné la chronologie de la cathédrale à la fin du XIIè siècle) et, lorsque le mur livre des fragments de boulin, l’analyse par dendrochronologie ou carbone 14 rend possible une datation absolue ; cahier des charges : les hauteurs de platelage, les entraxes des boulins et leurs portées mettent en évidence les utilisations de l’échafaudage, parfois une forme de spécialisation ; ainsi l’échafaudage hélicoïdal (une rampe continue en colimaçon destinée à la seule circulation des personnes) est-il spécialisé dans la construction des donjons de plan circulaire.
[…] L’échafaudage était utilisé surtout par les maçons (joints et enduits), les sculpteurs (décor sculpté sur place), les tailleurs venant vérifier les dimensions et la forme de tel bloc, les porteurs de mortier figurés dans l’iconographie romane, les grutiers et, bien sûr, le maître d’œuvre. Il permettait un déplacement rapide dans les parties hautes du chantier, les baies déjà réalisées offrant un passage d’un côté à l’autre du bâti, mais le transport de matériaux lourds devait être effectué sur l’arase du mur. Les ouvertures (lancettes, roses, rosaces) pouvaient recevoir un échafaudage propre, pour faciliter le montage des parties clavées et des sculptures, et peut-être la pose de verrières. À la fin des travaux, l’échafaudage était naturellement démonté ; les trous de boulin étaient souvent bouchés et l’enduit les couvrant gravé d’une marque : on laissait ainsi la possibilité à des professionnels devant intervenir quelques dizaines ou centaines d’années plus tard de retrouver les trous de boulin et de les remployer dans le montage de leur échafaudage.

Photo © Monuments historiques de PACA

J’aime beaucoup l’idée que le boulin soit un outil en propre et que l’échafaudage qu’il permet de soutenir fait corps avec le bâti en cours et ne l’épouse pas comme c’est le cas de la plupart des échafaudages d’aujourd’hui. La structure ne peut ainsi être montée qu’avec le mur, sur le même rythme. Également, l’idée que les maçons de l’époque laissaient à leur descendant la possibilité de retravailler l’ouvrage avec les trous existant montre à quel point la construction en pierre est à ce point ancrée dans la civilisation et se transmet dans le temps comme un trésor de famille.

Photo © Lankaart.
Trous de boulin sur les pans déprimés (lésènes[2]) de l’Abbaye de Gellone ou Abbaye de Saint-Guilhem-Le-Desert. On peut voir également sur ce même billet les trous de boulins sur les élévations à l’intérieur de l’abbaye.

Liens:

  1. Site de l’inventaire du patrimoine architectural de la Région de Bruxelles ; on y apprend la fonction des cache-boulin sur les maisons belges, notamment rue de Lisbonne.
  2. Site du projet Martinet qui vise à réhabiliter les trous de boulin en nichoirs.
  3. Site de la commune de Préaut, près de la Roche-sur-Yon en Vendée ; on y explique la fonction des trous de boulin, mais aussi des boutisses traversantes et des renforts de murs, leur évitant de “prendre du ventre”.

Notes:

(1) Initiation à l’art Roman, architecture et sculpture. Sous la direction d’Anne PRACHE, Philippe Plagneux, Nicolas Reveyron, Danielle V. Johnson. Editions Zodiaque. 2002, p.34-35.
(2) La lésène (également appelée bande lombarde) est un élément architectural décoratif très utilisé sur les façades des églises romanes. On les nomme également pans déprimés car ces éléments sont en retrait par rapport à la façade.