Le temps très lent des toutes petites choses #2

Le temps très lent des toutes petites choses #2

Je retrouve le temps très lent des toutes petites choses et je me rends bien vite compte que toutes les toutes petites choses se localisent précisément dans mon esprit plutôt que dans mon immédiateté au monde, comme si je vivais une partie de mon présent dans mes souvenirs.

En revenant de voyage nous sommes comme des galions pleins de poivre et de muscade et d’autres épices précieuses, mais une fois revenu au port, nous ne savons jamais que faire de notre cargaison. Nicolas Bouvier (oui, encore lui)

Le temps de préparer un thé vert au fruit dans une théière en fonte de laquelle monte une odeur de fer chaud, le temps de laisser infuser quelques infimes minutes et de faire autre chose, le temps de prendre un peu de temps, quelques instants suspendus avant de goûter à l’eau chaude parfumée. Et puis écouter Hương Thanh chanter Quê Hương Là Gì ? avec sur mes mains l’odeur encore très présente de l’Helichrysum italicum, qui me fait toujours penser aux plages de sable fin derrière les dunes de Grand-Village plage à Oléron.

Puisqu’aujourd’hui on est dimanche, commençons cette journée avec la littérature biblique, un des plus beaux livres de l’Ancien Testament qui reste aussi un des plus énigmatiques, le Livre de Job. Lamartine disait qu’au cas où la fin du monde adviendrait, il faudrait avant tout sauver le poème de Job… Mais bon, on connaît la spontanéité de Lamartine… Quelques instants de lecture avec le chapitre 41. Texte étrange et symboliste, il n’y est question que du Mal, avec un M majuscule…

Ses éternuements font jaillir la lumière ; ses yeux sont les paupières de l’aurore.
De sa gueule partent des éclairs, des étincelles de feu s’en échappent.
De ses naseaux sort une fumée, comme d’une marmite chauffée et bouillante.
Son haleine embrase les braises, et de sa gueule sort une flamme.
En son cou réside la force, devant lui bondit l’épouvante.
Les fanons de sa chair tiennent ferme, durs sur lui et compacts.
Son cœur est dur comme pierre, dur comme la meule de dessous. »

Mais puisqu’il est coutume de ne pas partir ainsi travailler au jardinet sans avoir à l’esprit quelque bon mot à se mettre sous la dent, laissons encore une fois parler Bouvier qui m’accompagnera encore tant que la lecture est en cours :

N’oublions tout de même pas qu’en Chine du sud le crocodile est père du tambour et de la musique, qu’au Cambodge il est seul maître des éclairs et des salvifiques pluie de la mousson, qu’en Égypte… Mais là je m’aventure sur un terrain dont la densité culturelle m’épouvante, d’autant plus que le trou du cul auquel j’ai prêté mon Dictionnaire de la civilisation égyptienne ne me l’a jamais rendu.

Nicolas Bouvier, Histoires d’une image
Éditions Zoé, 2001

Le dieu crocodile Sobek – Temple de Kom Ombo

Le temps très lent des toutes petites choses #1

Le temps très lent des toutes petites choses #1

Une semaine longue comme s’il pleuvait des jours, une semaine qui n’en finit pas de se coltiner de l’imprévu et pendant laquelle il se passe en réalité tant de choses qu’on ne sait même plus de quelle manière il faut s’en souvenir. Des rendez-vous qui se succèdent, une rencontre fortuite et à peine croyable dans le nord de Paris, une succession de hasards qui amènent deux personnes qui se connaissent à se retrouver au même endroit et à rougir de conserve, des moments étonnants alors qu’on ne s’attend à rien et que tout se produit, des rebondissements… Et puis j’apprends que mon fils a totalement écrit un medley des œuvres de Joe Hisaishi, à plusieurs instruments, conducteur d’orchestre. Le bouchon a bien des talents cachés. Cette semaine a été folle à bien des égards et tout à coup elle s’arrête parce que sur l’agenda, une annonce vous rappelle gentiment à la réalité et vous crie que dès ce midi, vous êtes en congés…  On se réveille avec le cou endolori et la tête qui tourne (et toi tu te demandes combien de fois tu as fait tourner la tête aux autres en aussi peu de temps…), alors que la vie du dehors n’a même pas encore commencé, après une nuit morcelée, un peu étrange. Et puis on se souvient d’une rencontre avec un homme en imperméable passé qui, en voyant les photos japonaises imprimées en noir et blanc sur du papier kraft qui ornent votre bureau, se demande si ce n’est pas Nicolas Bouvier qui les a prises, et qui vous dit que lui aussi est attendri autant par Bouvier que par Raymond Chandler, et qui vous dit que Jacob que vous avez côtoyé dans les amphis de Paris 8 est en réalité une personne qui fait partie de son cercle d’amis… Un étrange double sorti des méandres du hasard. Les points communs ne sont que des petits accidents de la vie qui vous incitent à croire que tout ceci n’est qu’une vaste pièce de théâtre qui aurait pu avoir été écrite à l’avance. Il n’y a pas de hasards, que des correspondances… (ce qui ne veut pas dire que le hasard n’existe pas, il se cache simplement dans les détails, comme le diable).

Nicolas Bouvier par Eliane Bouvier

Ce samedi commence avec la lecture de Nicolas Bouvier, puisqu’on en est là. Pour après, j’ai prévu de relire Le Clézio que je n’ai plus fréquenté depuis le collège avec L’Africain, Le musée imaginaire de Malraux et Un hiver sur le Nil d’Anthony Sattin. Puisque désormais je ne lirai que de belles choses. Préface de Histoires d’une image de Nicolas Bouvier, un tout petit livre fait d’articles publiés dans une revue helvète prestigieuse : « Le métier d’iconographe est presque aussi répandu que celui de charmeur de rats ». Ce qui fait l’originalité de Bouvier, c’est son parler enlevé et imagé, comme une histoire pour enfants dans un vieux livre d’illustrations, un imagier du Père Castor et consorts. Consort… qui partage le sort. Bouvier n’est pas seulement un écrivain, c’est un imagineur, il fabrique de l’histoire dans une langue qu’on ne parle plus guère et qui semble sortie d’un Moyen-âge éclairé, faite des parlers helvètes, des crus qu’on ne connaît qu’à peine vu de ce côté-ci de la frontière, et que Fabienne, en lectrice éclairée, a cru bon de me faire découvrir, en me disant simplement, je pense qu’il va te plaire, et regardez maintenant où j’en suis…

Et si cette lune, tantôt citrouille rousse, tantôt faucille ou rognure d’ongle, mais que nous croyons fidèle, se lassait de jouer les seconds rôles, d’être toujours reléguée derrière la forêt, le Taj Mahal, la cheminée d’usine ou les mâtures à peine balancées des grands voiliers à l’ancre, et quittait son orbite pour aller chercher fortune ailleurs, vers une planète sans perspective qui lui permette l’avant-scène au moins une fois par révolution ? Alors quel vide dans ce ciel sans luminaire, quel deuil dans notre firmament mental : la moitié de nos religions et de nos « arts libéraux » disparaîtraient sans crier gare, les amants manqueraient leurs rendez-vous nocturnes pour s’époumoner en courses obscures et vaines, le chœur des grenouilles d’Aristophane et les Pierrots lunaires pointeraient au chômage, les peintres chinois avaleraient leurs pinceaux, l’islam en serait réduit à changer sa bannière, et les boulangers, de Vienne à Vancouver, à brader leurs croissants. Mieux vaut ne pas y penser.

C’est quoi un iconographe ? Si l’iconographe scrupuleux risque sa santé mentale au service de causes qu’il n’a pas choisies, il ne profite pas moins des musées ou bibliothèques auxquels il a accès pour satisfaire son goût personnel et constituer son musée imaginaire avec des images que personne ne lui demande et qui lui font signe. Tout est dit.

Ecrivain de la lenteur, des petites choses triviales mais non sans importance, il manquerait au paysage de mes lectures et donc, de ma vie. Pessoa disait que la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas, tandis que Jean-Jacques Schaller à qui je reportais cette citation disait que la littérature est la preuve que la vie suffit. Cabot. Debussy, lui, aurait dit, s’il avait connu Bouvier, qu’on peut très bien vivre sans Bouvier, mais on vit mieux avec.

Et puis si on a du temps à perdre, c’est qui est la plus merveilleuse des choses qui puisse vous arriver, il y a des tonnes d’enregistrements, de la matière à foison, sur le site de la RTS (oui, je sais, pour les Français que nous sommes, c’est étrange de consulter des archives sonores d’une radio helvétique, mais ce qui est bon ne souffre pas les frontières). Par ici.

A écouter de préférence avec une tasse de thé Earl Grey et des muffins tartinés de marmelade, petit déjeuner anglais avec cette étrange lumière venue du nord et cette pluie fine qui ruissèle sur les feuilles charnues de mes hostas (玉簪属 en japonais, si ça intéresse quelqu’un…) qui ont commencé à se faire dévorer par les limaces que je vais m’appliquer à éradiquer.

C’est une longue et belle semaine qui s’annonce…

Photo d’en-tête © Tom D.

Kalkış

Kalkış

Ce ne sont que quelques jours difficiles à passer ; une impression de déjà vu, un petit air de nostalgie déplacée, quelque chose d’un peu suranné. Springtime is coming… oui je dis un peu difficiles à passer parce qu’on ne sait pas encore trop sur quel pied danser, et les premiers jours du printemps sont toujours un peu nostalgiques… on laisse derrière soi un hiver qui dure toujours trop longtemps, surtout lorsqu’il est humide et froid, qu’on ne rêve que d’une seule chose, se départir enfin de la tristesse des jours sombres, de ceux où l’on allumait des bougies pour se sentir un peu à l’abri de l’obscurité, un chocolat chaud réchauffant des mains endolories par le froid… Il est temps de passer à autre chose. Une page se tourne.

[audio:AgnesObel-Riverside.xol]

Agnès Obel, Riverside

Indonésie - jour 1 - 49 - Ubud - La forêt des singes

21 février 2014 – Indonésie – Ubud

Des images qui volètent telles des pages qui se tournent, un livre qu’on laisse sur le rebord du canapé, des mots qui résonnent encore dans l’esprit, le corps allongée d’une femme embrassée et dont l’odeur de la peau fait penser à celle de la cannelle, des lèvres qui se posent délicatement sur des lèvres, et puis une sensation folle de se sentir encore présent au monde alors que le monde ne cesse de se déliter tout doucement. قرفة

Un jour, je repartirai courir le monde à ma manière, un sac sur le dos et les yeux embrumés de fatigue. Il n’y a pas de voyages sans fatigue, sans regards échangés, sans mains qu’on serre fort, parce qu’un au-revoir est toujours le point de départ d’une nouvelle aventure.

Photo d’en-tête © Coniferconifer

Petite balade de fin d’année, en forme d’au revoir

Petite balade de fin d’année, en forme d’au revoir

Les fins d’années finissent toutes par se ressembler un peu. D’autres sont un peu plus violentes, d’autres plus douces, mais elles ont toutes la même caractéristique de ressembler à une pause entre deux morceaux de vies, comme une transition dans laquelle énormément de choses se jouent. Et c’est précisément là qu’il faut se montrer vigilant, dans les recoins, dans les détails, afin que les choses ne dérapent pas. Il fait si gris et si sombre dehors, si humide, qu’il faut encore pendant la journée, les matins surtout, laisser quelques lumières allumées pour pouvoir ne pas sombrer dans la plus profonde des mélancolies. Les ombres et les fantômes peuvent facilement s’insinuer entre les portes mal fermées, dans les courants d’air les plus imperceptibles. Il suffit simplement d’être attentif, de garder ses sens en éveil.

[audio:Giovanni-Francesco-Anerio-Dio-ti-salvi-Maria-(Rome-1617).mp3]

Giovanni Francesco Anerio : Dio ti salvi, Maria (Rome, 1617)
Sacred music for the poor (Santa Maria in Vallicella, Rome, c.1600)
Concerto Romano, Alessandro Quarta

Alors voilà. La lumière est allumée en permanence, comme un feu entretenu avec patience, les yeux restent ouverts, je regarde par la fenêtre, je guette que le ciel soit toujours là, que rien ne bouge, que rien ne me déstabilise… être certain que tout soit encore bien en place. An unfortunate sequence of glitches… Le vent a tout emporté, la pluie s’est remise à tomber et les quelques feuilles mortes qu’il restait sur le sol ont été emportées je ne sais où, mais ce qui se passe dehors n’est pas mon affaire. Ce qui se passe dedans ne l’est pas tellement plus, à vrai dire. Mon affaire est ce qui se situe à la lisière, dans les espaces de confinements, dans les écarts, les fissures. Tout le reste n’est que du patinage… ou du tourisme (ce n’est pas moi qui le dis…).

Michelangelo Merisi dit Le Caravage – La Madone de Lorette (ou Madone des Pèlerins), c.1603-06 – Huile sur toile, 260 x 160 cm, Rome, Basilique Saint-Augustin

Ce tableau du Caravage renferme un secret. Ce n’est en rien une scène biblique mais une scène profane qui parle de l’humilité des pauvres. D’ailleurs, l’enfant que tient la Vierge n’est pas véritablement un enfant ;  beaucoup trop grand pour être encore porté, il est également suffisamment lourd pour ne pas être porté avec autant de légèreté. Ce qui en ressort, une fois de plus, c’est que la peinture n’a jamais cherché à reproduire la réalité. Ce n’est pas de ça dont il est question.

J’aime ces belles journées lumineuses où la clarté froide et tranchante du soleil baigne une nature encore dégoulinante d’humidité, des journées où l’air sent le bois brûlé et les feuilles en décomposition. J’ai comme l’impression de n’avoir pas avancé d’un pouce encore cette année, mais je sais que ce n’est qu’une étrange farce, une pantalonnade qui fait qu’on se voile à soi-même ses propres réalisations. Il s’est bien joué des choses, qu’on ne voit pas forcément ; encore une fois, ce n’est que dans les écarts qu’on aperçoit la réalité des choses, dans les distorsions.

Encore une année que je laisse derrière moi. Je n’en garde plus rien. Tout ce qui s’est passé cette année n’aura plus lieu l’année prochaine, je fais table rase, j’efface tout et il n’en restera rien, c’est mieux ainsi et pour tout le monde. Il neigeait tout autour et j’ai regardé les gens tomber. Quant à la nostalgie, elle ne fait que faire ressortir les plus belles choses de la vie ; les mauvais souvenirs font rarement partie de ce que l’on aime se remémorer. Cette nouvelle année qui s’ouvre sera belle parce qu’elle sera difficile — ce qui demeure trop facile n’est finalement qu’accessoire —, elle sera pleine d’images et de couleurs, de musique, de magie, de mots sortis de nulle part, d’incartades dans les univers lumineux. Il est plus que temps de faire du ménage.

Photo d’en-tête © Joey Pilgrim

Miniature persane du samedi matin

Miniature persane du samedi matin

L’impression de mouvement est déterminée par la capacité d’inertie de ce qui se trouve autour. Si l’on est soi-même en mouvement, c’est le reste du monde qui a tendance à stagner dans l’inertie, et a contrario, lorsqu’on est soi-même à l’arrêt, le monde se met en mouvement, à une vitesse qui peut parfois être vertigineuse ; une question de rapport de force entre notre propre capacité à nous mouvoir et celle du monde à imprimer un mouvement à ce qui fait partie de lui. Tout est une question de point de vue. Et le point de vue change selon qu’on est disposé à le voir changer. Ou pas.

En réalité, je ne sais pas vraiment quoi penser. Ces dix dernières années étaient comme un tourbillon, quelque chose qui, parce que son mouvement était plutôt centripète, m’a forcé à relever la tête et à me comporter comme une machine à créer du mouvement ; le fait que je compile mes notes de voyage dans un vaste ensemble que l’on peut peut-être se permettre d’appeler livre, m’a permis de toucher comme une épiphanie. D’un autre côté, je ressens l’étrange impression de ne plus vouloir voyager, après avoir peut-être trop été dans le mouvement, sans réellement prendre le temps. Et puis c’est peut-être aussi à cause de l’automne qui recouvre d’écailles la nature et en particulier mon jardin. Ma vision du monde est faite de mouvements contraires, certains m’incitant à produire quelque chose, d’autres étant plutôt comme des fers à repasser attachés aux ailes et qui me susurrent secrètement nan c’est bon, reste dans ton canapé et bouquine. Un jour je reprends le stylo plume et j’écris dans mon cahier noir, parce que j’arrive enfin à sentir les odeurs, parce que je vois quelque chose du monde que je n’avais jamais vu, l’autre jour, je me sens tout entier renfrogné, imperméable au monde, d’emblée dans la réaction et pas dans l’empathie pour deux sous, comme fermé. Ce n’est pas moi ça, je ne suis pas comme ça.

Alors dans tout ça, j’ai un projet, un beau projet d’écriture, un projet qui demande du temps et de l’organisation, de la minutie et de la discipline — autant de choses dont, à vrai dire, je me sens parfois incapable. Cela fait plusieurs années que j’y pense, que je tente de me dire qu’avec ces carnets de voyage, je n’ai jamais fait que parler de moi et pas assez du monde et qu’il est temps pour moi de passer à autre chose, et c’est peut-être cela précisément qui me bloque et m’empêche d’avancer pour le moment.

Je tente de maintenir l’ordre dans mon salon, sur mon bureau, dans mon esprit et dans ma vie et pour l’instant, tout semble tenir dans un équilibre parfait, ce qui implique que même le vent ne peut faire bouger quoi que ce soit. C’est ce qu’on nomme la solidité. J’aspire à ce que tout ce qui m’entoure soit suffisamment solide pour ne pas être ébranlé à la moindre émotion et soit perpétué dans l’équilibre. Cela implique des éliminations, des évacuations, des rejets parfois. Jusqu’à ce moment tendre et inattendu, où tandis que vous êtes en train de muser dans les rayons d’une librairie en ne vous préoccupant plus de ce qui se passera dans l’après-midi et du temps de la montre, jusqu’à ce moment de perplexité très perturbante où votre regard croise celui d’une femme que vous n’aviez jamais vue et qui vous sourit, pendant moins d’une seconde, pendant une fraction de temps qui reste suspendu comme un lustre en cristal au-dessus d’une table dressée… suffisamment déstabilisé pour détourner le regard, elle n’est déjà plus là lorsque vous tentez de la retrouver, évaporée (en réalité elle ne se trouve qu’à deux rayons de vous), elle ne vous regarde déjà plus, elle n’a même jamais pensé à vous. Ce n’était qu’un accident qui ne se reproduira plus jamais. Elle est certainement déjà loin tandis que vous tentez de vous souvenir de son visage tendre, de ses lèvres douces et de son regard bleu métallique qui vous rappelle en fait quelqu’un d’autre, et tout se mélange, ça tourne, un baiser qui dure des semaines, une main sur votre ventre, qui est-ce, elle l’autre moi ici dans cette librairie Stevenson Le Bris rayon revue Staline Hwang Sok-Yong Princesse Bari communisme Corto Maltese au royaume des chats, et c’est déjà fini, la vague est passée, il ne reste plus rien, même pas son parfum dont vous vous rappelez le nom, quelque chose comme thé dans les vergers, ou des vignes, vous ne savez plus, tout s’efface et se brouille pour laisser place à l’odeur brute du papier et des couvertures en papier glacé… il est grand temps de passer à la caisse.

Photo d’en-tête © KotomiCreations

La porte des cent-mille songes

La porte des cent-mille songes

Si j’avais été élevé dans le Sud-est asiatique, j’aurais dit, sur un ton presque détaché, un léger sourire au coin des lèvres et le goût de l’euphémisme chevillé au corps, que cette année a ressemblé à l’année de toutes les déconvenues. « Déconvenue…» Voici un mot qui en lui-même, quel que soit le niveau où l’on se trouve, constitue le plus élevé des euphémismes, c’est comme une sorte de parangon transcendantal.

« Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues… » Joseph Kessel.

Dans mes rêveries aéroportuaires, j’ai vu des noms de villes inconnues apparaître sur les tableaux d’affichage de Bangkok : Mascate, Chittagong, Shanghai, Guangzhou, Hong Kong, Hô-Chi-Minh-Ville, Vientiane… Des villes inconnues, que je ne connais pas, dont la seule idée que j’ai n’est qu’un nom dont je ne connais même pas l’origine. Même si je ne les avais déjà fréquentées, elles me seraient toujours autant inconnues et leur nom continuerait de me faire rêver. Je ne connais rien. Je ne suis qu’un puits sans fond, sans connaissance, sans certitude.

Lorsque je suis arrivé à Hà Nội, la ville entre les fleuves, j’ai vite chercher à en étudier la carte pour me repérer. Lorsque j’arrive dans une grande ville, je cherche les quartiers qui selon leur urbanisation peuvent présenter quelque intérêt à mes yeux, avec mes préjugés bien profondément enfouis d’Occidental perverti. Souvent je me trompe. Je me suis vite aperçu que la rue dans laquelle j’avais posé mes valises, Hàng Bông, l’ancienne rue du coton, était un des axes majeurs, malgré sa largeur toute relative si on la compare aux avenues que l’on trouve sur les principales artères d’une ville asiatique, menant au quartier des 36 corporations. Ce nom m’a fait rêver pendant quelques jours avant que je n’y mette les pieds. Comble du désespoir, j’ai continué à chercher l’entrée du quartier alors que cela faisait bien une demi-heure que je m’y étais enfoncé, ne comprenant pas où se trouvaient les limites de ce quartier qui finalement n’existe que dans les guides touristiques. Ici, c’est simplement l’ancien quartier. Parce qu’il n’y a pas d’immeubles et qu’on y a gardé l’ancienne voirie, celle dessinée par le regroupement des 36 corporations qui n’existent plus depuis bien longtemps. On trouve encore ça et là des îlots de boutiques délabrées, au charme antique et désuet, vendant encore ce que plus personne n’achète. Ici et là, des personnes âgées largement en âge d’être cajolées par leur famille continuent à tenir leur échoppe comme on le faisait au début du siècle précédent, dans un ordre calculé ; les petites pharmacies traditionnelles continuent de conserver leurs potions aux noms peu évocateurs et à l’aspect étrange dans des bocaux, tous bien rangés derrière le verre boursoufflé des vitrines qui sont en réalité bien plus des armoires ou des vaisseliers d’un autre âge. Les boutiques plus modernes vivent dans une espèce de fatras incohérent tout simplement étourdissant. Je me sens étrangement bien dans cette antique ville de Hà Nội, que j’ai mis un point d’honneur à sillonner pendant quatre jours, découvrant sans cesse de nouvelles boutiques, ici un temple qu’un simple lampion chinois délavé par le soleil mais encore teinté de rouge signale sur le bord du trottoir, ici un immeuble antique au balcon de bois mangé par une colonie d’orchidées qui n’ont aucun mal à pousser dans la touffeur et la chaleur de la capitale. Je me suis senti à la fois bien et désespéré de découvrir encore un territoire que je n’allais pas avoir le temps de laisser m’envelopper pour en tomber malade. Hà Nội touchée une fois de plus par une épidémie de dengue… incite à se barbouiller de lotion anti-moustiques survitaminée. Il n’y a aucune raison, mais je suis passé au travers du tamis. Le voyage c’est cet instant où on tombe malade de ce qui nous entoure, une maladie rare, orpheline, et incurable. Douloureuse, mortelle, envahissante et surtout très addictive. Rien ne saurait vouloir me faire sortir, moi le valétudinaire, de cette torpeur infernale qui me saisit à chaque fois.

Un tourbillon ne dure pas toute la matinée.
Une averse ne dure pas toute la journée. Lao Tseu

Avalokiteśvara, le bodhisattva de la compassion, « seigneur qui observe depuis le haut », dont le nom est invoqué par la formule ॐ मणिपद्मेहूम्, m’accompagne encore par sa présence lénifiante, comme une nouvelle drogue venant contrecarrer une autre, toute aussi puissante. Ici Bouddha est minoritaire, supplanté par une religion dont je défie qui que ce soit de me dire en quoi elle consiste. C’est à n’y rien comprendre. Je reste pantois, dans la chaleur étouffante d’une vieille maison transformée en temple, devant la profusion d’idoles chinoises, de poupées aux vêtements de satin ornés de motifs chinois, de fruits consacrés dont la fameuse main de bouddha, fruit improbable, cédrat protéiforme curieux qui n’a pour moi guère plus de sens que les bouteilles d’eau minérale ou les vases vides, que les lampes à pétrole allumées, que les ex-voto lardées d’inscriptions chinoises, que les multiples objets entassés dont l’entassement a priori aléatoire me donne littéralement la nausée, ne reconnaissant rien, ne posant plus de sens sur quoi que ce soit tellement ce monde est vide de toute signification pour moi. C’est comme tenter de retrouver les différents sens des objets jetés sur une nature morte hollandaise du XVIIè siècle. On finit par abandonner, terrassé par la fatigue et la chaleur, et je ressors du réduit qui y mène, harassé, débordant d’un épuisement né dans le creux de mon ignorance. On croit sans arrêt en apprendre plus, on se retrouve en fin de compte plongé dans la fange de sa propre fatuité.

Photo © Daoan

Le voyage m’a fatigué plus que je ne l’avais imaginé. La Thaïlande m’a apporté le réconfort d’une absence de sens, parce qu’à un moment donné, j’ai tout fait pour cesser de comprendre, me laissant porter par mes propres errances, par mes propres défaillances, tentant en vain et encore de ne pas perdre la face… Plutôt mourir que de perdre la face. Combien de fois n’ai-je pas lu ces mots ? C’est incompréhensible vu de notre Europe tout aussi millénaire qu’une Asie aux codes plus profonds, plus complexes que les nôtres. Plonger au Vietnam m’a convaincu qu’il me faudrait y retourner, mais pas tout de suite. J’ai besoin d’absorber tout ça, de me l’approprier. Écoute la sage voix du Tao qui t’es enseignée :

L’univers est pareil à un soufflet de forge ;
vide, il n’est point aplati.
Plus on le meut, plus il exhale,
plus on en parle, moins on le saisit,
mieux vaut s’insérer en lui. Lao Tseu

Je ne voyagerai pas de sitôt, plus rien n’a de sens dans les ailleurs que je transgresse. J’ai besoin de me replier comme ces petits carrés de papier japonais, besoin de faire un arrêt, d’écrire tout ça, de le transformer en une ignorance parfaite, de me vider, de purger mes émotions autant que les étranges moments que j’ai crû magiques et qui se sont brusquement changés en inquiétantes missions. A l’arrêt sur un banc face au lac Hoan Kiem, le lac de l’épée restituée, à côté d’une dame âgée qui me fait signe de m’asseoir à ses côtés, écrasé de chaleur et transpirant comme jamais, nous échangeons quelques mots dans un langage fait de signes, elle me fait signe qu’il fait chaud et qu’elle est fatiguée ; elle a posé son vélo à côté et prend le temps de souffler. Dans son uniforme de tissu vert et avec son visage de grand-mère attendrissante, elle me fait comprendre qu’elle a mal au genou et pousse l’impudeur jusqu’à relever la jambe de son pantalon pour me montrer l’articulation gonflée, puis fait signe qu’il la fait souffrir. Pauvre de moi, je la plains intérieurement sans vraiment savoir pourquoi jusqu’à ce que, idiot que je suis, je me rende compte qu’elle était en train de quémander de l’argent pour se faire soigner. Est-ce vraiment cela que je suis venu chercher ?

Contre toute attente, j’ai besoin de partir en retraite. Je me satisferai de peu, vivant chichement, revenant sur moi-même quelques temps. Un peu de silence, un peu de chaleur, beaucoup de vide.

J’aimerais mourir comme la femme du bazar sur une nappe propre, bien fraîche, une pipe de bonne drogue entre les lèvres. Quand je sentirai que je m’en vais, je demanderai cela à Tsin-ling, et il pourra toucher mes soixante roupies, régulièrement, un mois après l’autre, aussi longtemps qu’il lui plaira. Alors je m’étendrai bien tranquille et à l’aise, pour regarder les dragons noirs et rouges combattre ensemble leur dernier grand combat ; puis…
Rudyard Kipling, The Gate of a Hundred Sorrows, 1884