Lettres de voyage

Lettres de voyage

Alors que ma main tremble légèrement à cause d’une tendinite qui a cru bon de s’installer et ne pas vouloir reprendre son envol depuis deux mois, alors que mon bras est endolori et réclame le repos qui lui est dû, je continue d’écrire sur mon carnet avec une certaine emphase, vidant la cartouche d’encre qui se répand sur le papier épais, et contre toute attente, il me semble écrire si vite que l’encre peine à descendre de son fût au bon rythme, la plume racle alors le papier dans un désagréable crissement lisse qui m’agace autant par son bruit malvenu que par cette incapacité de l’outil à suivre mon désir. Je ne pensais pas pouvoir réécrire un jour autant, si vite, avec autant d’aisance, moi qui suis devenu l’esclave au quotidien d’un clavier habitué désormais à ne plus taper que des compte-rendus de réunions, dresser des tableaux de calculs imbitables et remplir des cases dans des dossiers de demandes de subventions. Le flux ne m’a visiblement jamais quitté. Ce n’était apparemment qu’une question de paresse.

Ce n’est une bonne nouvelle que pour moi, qui n’a pas vraiment d’incidence sur l’ordre des choses, ni sur le cours de l’existence. Mon journal troué a repris vie là où je m’étais arrêté, agacé certainement par des tranches de vie où je ne supportais plus d’avoir sur le dos des emmerdes dans lesquelles je m’étais fourré seul, et non content de les avoir exorcisées, j’ai fini par croire que la fatalité n’est pas une orientation qu’il faut suivre aveuglément. Rien n’arrive pas hasard, mais rien non plus n’est définitif, et les revers de fortune ne sont que des pierres blanches que le temps finit par recouvrir de mousse. Oui, il faut avoir l’esprit disponible et pour cela, on doit parfois évacuer les gens qui vous polluent, parce que malveillants, sots, ou calculateurs. Hop. Fini. Derrière. J’ai pris soin de relire ce que j’avais écrit là où j’avais laissé les choses se faire ; j’ai alors mesuré à quel point j’ai été idiot.

Aujourd’hui, je reprends l’écriture, mais pas que. J’écris des lettres de mes voyages, illustrées. Le livre que j’ai écrit est figé dans le temps, il correspond à une époque et sera sans suite. Je passe à autre chose, qui me prendra du temps mais qui correspond plus désormais à ma façon de voyager.

Ce que j’y recherche n’est pas tant le goût du dépaysement que le souhait de me confronter à l’inconnu. Il y a mille façon de se faire chahuter au quotidien, mais rien ne chahute autant que l’indescriptible monde facétieux qui s’ouvre aux frontières de chez nous ; et quand je dis aux frontières, c’est à la porte, là, dehors, une fois le seuil passé du portail.

Alors voilà, je n’ai plus de limites, je m’entraîne là où j’ai le désir d’aller, dans des pérégrinations réelles ou imaginées, au fil de pages qui seront l’expression sincère de mes envies et de mes désirs, avec de temps en temps des extraits de L’usage du monde, de Nicolas Bouvier, comme celui-ci où il est question des mouches asiatiques, dont seul lui sait parler avec autant de réalisme et de poésie mêlés.

Lettres de voyages – Carnet. Page 1

J’aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd’hui j’ai la haine des mouches. Y penser seulement me met les larmes aux yeux. Une vie entièrement consacrée à leur nuire m’apparaîtrait comme un très beau destin. Aux mouches d’Asie s’entend, car, qui n’a pas quitté l’Europe n’a pas voix au chapitre. La mouche d’Europe s’en tient aux vitres, au sirop, à l’ombre des corridors. Parfois même elle s’égare sur une fleur. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, exorcisée, autant dire innocente. Celle d’Asie, gâtée par l’abondance de ce qui meurt et l’abandon de ce qui vit, est d’une impudence sinistre. Endurante, acharnée, escarbille d’un affreux matériau, elle se lève matines et le monde est à elle. Le jour venu, plus de sommeil possible. Au moindre instant de repos, elle vous prend pour un cheval crevé, elle attaque ses morceaux favoris : commissures des lèvres, conjonctives, tympan. Vous trouve-t-elle endormi? elle s’aventure, s’affole et va finir par exploser d’une manière bien à elle dans les muqueuses les plus sensibles des naseaux, vous jetant sur vos pieds au bord de la nausée. Mais s’il y a plaie, ulcère, boutonnière de chair mal fermée, peut-être pourrez-vous tout de même vous assoupir un peu, car elle ira là, au plus pressé, et il faut voir quelle immobilité grisée remplace son odieuse agitation. On peut alors l’observer à son aise : aucune allure évidemment, mal carénée, et mieux vaut passer sous silence son vol rompu, erratique, absurde, bien fait pour tourmenter les nerfs – le moustique, dont on se passerait volontiers, est un artiste en comparaison.

Cafards, rats, corbeaux, vautours de quinze kilos qui n’auraient pas le cran de tuer une caille; il existe un entre-monde charognard, tout dans les gris, les bruns mâchés, besogneux aux couleurs minables, aux livrées subalternes, toujours prêts à aider au passage. Ces domestiques ont pourtant leurs points faibles – le rat craint la lumière, le cafard est timoré, le vautour ne tiendrait pas dans le creux de la main – et c’est sans peine que la mouche en remontre à cette piétaille. Rien ne l’arrête, et je suis persuadé qu’en passant l’Ether au tamis on y trouverait encore quelques mouches.

Partout où la vie cède, reflue, la voilà qui s’affaire en orbes mesquines, prêchant le Moins – finissons-en…renonçons à ces palpitations dérisoires, laissons faire le gros soleil – avec son dévouement d’infirmière et ses maudites toilettes de pattes.

L’homme est trop exigeant: il rêve d’une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y a travaille et parfois il l’obtient. La mouche d’Asie n’entre pas dans ces distinctions-là. Pour cette salope, mort ou vivant c’est bien pareil et il suffit de voir le sommeil des enfants du Bazar (sommeil de massacrés sous les essaims noirs et tranquilles) pour comprendre qu’elle confond tout à plaisir, en parfaite servante de l’informe.

Les anciens, qui y voyaient clair, l’ont toujours considérée comme engendrée par le Malin. Elle en a tous les attributs : la trompeuse insignifiance, l’ubiquité, la prolifération foudroyante, et plus de fidélité qu’un dogue (beaucoup vous auront lâché qu’elle sera encore là).

Les mouches avaient leurs dieux : Baal-Zeboub (Belzébuth) en Syrie, Melkart en Phénicie, Zeus Apomyios d’Elide, auxquels on sacrifiait, en les priant bien fort d’aller paître plus loin leurs infects troupeaux. Le Moyen-Age les croyait nées de la crotte, ressuscitées de la cendre, et les voyait sortir de la bouche du pécheur. Du haut de sa chaire, saint Bernard de Clairvaux les foudroyait par grappes avant de célébrer l’office. Luther lui-même assure, dans une de ses lettres, que le Diable lui envoie ses mouches qui “ “conchient son papier” “.

Aux grandes époques de l’empire chinois, on a légiféré contre les mouches, et je suis bien certain que tous les Etats vigoureux se sont, d’une manière et de l’autre, occupés de cet ennemi. On se moque à bon droit – et aussi parce que c’est la mode – de l’hygiène maladive des Américains. N’empêche que, le jour où avec une escadrille lestée de bombes DDT ils ont occis d’un seul coup les mouches de la ville d’Athènes, leurs avions naviguaient exactement dans les sillages de saint Georges.

 

Cuir et tabac, couleur vent du désert

Cuir et tabac, couleur vent du désert

Lorsque j’étais enfant, j’attendais avec impatience le retour de mon grand-père en comptant les jours et les nuits qui me séparaient de son retour. Même si je ne m’en rendais pas vraiment compte, j’avais un grand-père exceptionnel. J’aurais pu dire à l’école, et m’en vanter, que mon grand-père n’allait pas tarder à revenir du bout du monde, mais pour moi, c’était quelque chose de somme toute assez normal parce que c’était comme ça qu’il vivait et qu’il travaillait. Alors je passais mon temps avec ma grand-mère que j’avais pour moi tout seul et le temps déroulait doucement sa bobine de laine jusqu’à son retour. Le temps était alors à la fois long et court. Aujourd’hui encore, j’ai l’impression que tout ceci remonte à une époque liée à une autre vie alors que tout me dit que c’était hier. Les deux à la fois. Les retours avaient ce goût et cette odeur des jours que l’on ne connaît plus, ce qui nous fait dire que c’est du passé et que rien ne pourra faire en sorte que cela se produise à nouveau.

J’ai en souvenir des odeurs, des milliers d’odeurs, venues de l’autre bout du monde et du fond des tiroirs.
L’odeur de la valise de mon grand-père, une odeur d’humidité, les vêtements pliés, lavés, qui ont eu du mal à sécher dans l’air tropical des îles… Une valise bleue que j’ai un jour pris avec moi pour partir en Vendée. Pas de roulettes, juste une poignée avec un ressort, des fermetures mécaniques qui claquaient quand on appuyait dessus pour les ouvrir, en même temps de préférence. Une Delsey malmenée par les tapis des aéroports, abîmée et lourde. Une valise d’un autre âge.
Un petit réveil de voyage, pliable, lui aussi d’un autre âge, d’une autre époque, mais qui symbolise à lui tout seul des années de transhumances et de réveils tropicaux dans des hôtels moites, dans l’espoir de se réveiller à l’heure pour prendre l’avion… Un bon vieux réveil mécanique qu’on remonte à la force des doigts, comme pour imprimer sur ce petit objet toute la force à laquelle on croit, celle des minutes précieuses et qu’on ne doit pas laisser filer.

Une odeur de cuir. Une sacoche à main comme en portaient tous les hommes encore dans les années 80, patinée, lustrée par les cals d’une main qui la tient ferme. L’odeur de cuir d’un portefeuille où sont rangés consciencieusement des papiers. Un permis de conduire en un seul volet avec une photo datant des années 40, usé aux coins mais toujours en vie. Une carte d’identité à deux volets avec un timbre fiscal collé sur le dessus, tamponné. Une odeur de cuir…
L’odeur de tabac de dizaines de boîtes de cigarillos qu’il fumait en crapotant dans son garage parce qu’il n’avait pas le droit de fumer dans la maison. Ma grand-mère en avait marre de laver les rideaux jaunis par la nicotine. Alors il a fini par arrêter, parce qu’il en avait marre de fumer reclus au milieu de ses outils, de ses boîtes de cigares métalliques dans lesquelles il rangeait ses clous et ses vis, de ses instruments de mesure électriques cachées dans leur étuis en cuir, toujours le cuir, et la sacoche de bourrelier avec ses instruments barbares, elle aussi en cuir.
L’odeur virile de tout ce qui lui appartenait, une odeur d’homme, musquée, qui s’estompe avec le temps mais qui reste très présente en moi. L’odeur de fruits qu’il ramenait des Antilles, des litchis, des fleurs tropicales, des journaux pliés et des livres qu’il achetait dans les halls des aéroports. L’odeur des avions longs courriers qui l’ont mené en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à la Réunion, ses terrains de jeux de prédilection, là où il travaillait à l’expansion des réseaux électriques. Une vie d’homme bien remplie, pleine d’odeurs, pleine de lui, et qu’il me transmettait.
Ces odeurs, aujourd’hui, je les sens encore, entre les pages d’un livre, quand je ressors des affaires qui lui ont appartenu et dont je ne me sers jamais parce que je n’en ai aucune utilité, mais qui sont des morceaux de ma vie d’avant, d’avec lui, et que je palpe avec tendresse : son critérium avec lequel il faisait ses mots croisés, son voltmètre, sa calculatrice, des feuilles quadrillées volantes sur lesquels il avait décrit et dessiné le circuit électrique de sa maison, une règle de calcul, une petite boîte rectangulaire contenant un jeu de 421, 3 dés et des jetons, le seul jeu avec lequel il aimait vraiment jouer avec moi, une boussole dans une toute petite sacoche de cuir.
Le cuir, toujours le cuir, l’odeur du cuir et du tabac, poussée par la couleur du vent du désert, un vent de nomadisme ancré en moi, une odeur à la fois sèche et humide, terrienne, absolue et tendre, qui de temps, encore aujourd’hui, creuse des sillons de larmes sur mes joues lorsque je pense à lui, huit ans après sa disparition.

 

Photo d’en-tête Matthew Henry

Le temps très lent des toutes petites choses #6

Le temps très lent des toutes petites choses #6

L’impression d’être envahi par le néant. Tout s’arrête, tout revient au repos. Après une semaine des plus tourmentées pendant laquelle je n’ose compter le nombre de kilomètres parcourus sur un territoire grand comme un département, les montagnes d’inquiétudes chassées, les kilotonnes de stress évacué, voici que tout semble s’être calmé. Comme les orages qui se sont dispersés, comme la nuit qui ne reviendra pas alors que le matin pointe le bout de son nez. Mais tout n’est que cycle ; ce qui semble avoir cessé reprendra. Les odeurs reviennent, l’envie revient, le désir revient, le corps se délie de ses nodosités qui l’empêchaient de s’ébattre. Les mésanges virevoltent à nouveau autour de la mangeoire dans un ballet de pépiements excités.

Je marche doucement, j’écoute la nature bruire et je regarde les plantes de mon jardin pousser tranquillement tandis que la terre profite à la fois de la chaleur de l’atmosphère, saturée d’humidité comme à chaque fois avant que l’orage n’éclate dans un air sous tension, et des trombes d’eau qui ont gorgé la terre argileuse d’une vie propice à faire de ce jardin, tant que cela dure, un microcosme tropical, où le bambou a fini par percer la terre pour se répandre en cannes démesurées, où la gunnera manicata étend ses immenses feuilles rigides hérissées de piquants sur l’herbe drue et où toute plante qui se trouvait un peu chétive à la sortie de l’hiver se voit désormais affublée d’une végétation hors-norme. Il paraît que l’été sera chaud, pour couronner le tout.

Les livres qui attendent sur ma table de nuit sont à nouveau parcourus et le thé emplit mon corps d’une chaleur qu’il est le seul à savoir prodiguer, élixir de vie et de tendresse. Il est temps à nouveau de prendre le temps, après avoir traversé les longues étendues des steppes inconnues. Et pour terminer, parce que la lecture est une fontaine qui ne se tarit jamais et qui me permet de construire des ponts entre le monde d’hier et celui qui est à venir, voici quelques mots en forme de métaphore, du superbe livre livre de Peter Frankopan, les routes de la soie.

On apprit qu’une vaste armée arrivait du plus profond de l’Asie pour assister les chevaliers occidentaux contre l’Égypte. Elle écrasait toute opposition sur sa route et venait au secours des croisés. L’identité de ces renforts ne faisait aucun doute : il s’agissait des hommes du Prêtre Jean, souverain d’un royaume immense, d’une fabuleuse richesse, dont les habitants comptaient les Amazones, les brahmanes, les tribus perdues d’Israël et tout un éventail de créatures mythiques ou semi-mythiques. De fait, le Prêtre Jean régnait sur une contrée qui n’était pas que chrétienne mais la plus proche possible du Ciel ici-bas. Les lettres qui commencèrent de paraître au XIIè siècle exprimaient clairement la magnificence et la gloire de son royaume. « Moi, le Prêtre Jean, je suis le souverain des souverains et je dépasse les rois de la terre entière par les richesses, la vertu et la puissance… Le lait et le miel coulent librement dans nos domaines ; le poison ne peut y faire de mal et les garrulantes grenouilles n’y coassent pas. Il n’y a ni scorpions, si serpents qui rampent dans l’herbe. » Il était riche en émeraudes, diamants, améthystes et autres pierres précieuses, ainsi qu’en poivre et élixirs détournant les maladies. Les rumeurs de son arrivée suffirent à infléchir les décisions prises en Égypte : que les croisés restent maîtres d’eux et leur victoire serait assurée.
Cela serait l’une des premières leçons pour les Européens dans leur expérience de l’Asie. Ne sachant que croire, ils accordaient grande foi aux rumeurs évoquant les relations ayant circulé durant des décennies après la défaite du sultan Ahmed Sanjar en Asie centrale, dans les années 1140. Cet événement avait suscité des idées follement alambiquées et optimistes sur ce qui pouvait se trouver au-delà de l’empire seldjoukide. Puisque la nouvelle avait d’abord parcouru le Caucase qu’une armée avançait comme le vent, les on-dit se muèrent bientôt en faits : on disait que des « mages » se dirigeaient vers l’ouest, munis de croix et de tentes portables qu’on pouvait ériger dans les églises. La libération de la chrétienté semblait imminente. Un clerc important de Damiette l’énonça sans équivoque, en prêchant que « David, roi des deux Indes, se hâtait à l’aide des chrétiens, escorté de peuples très féroces qui dévoreraient les Sarrasins sacrilèges comme des bêtes. »
On comprit vite l’inanité des ces relations. Le sourd grondement perceptible à l’orient n’était ni celui du Prêtre Jean, ni de son fils « le roi David », ni d’une armée chrétienne accourant au renfort de ses frères. Il précédait une arrivée bien différente. Ce qui se dirigeait vers les croisés — et vers l’Europe — ce n’était pas la voie du Ciel, mais un sentier semblant conduire droit en Enfer. C’étaient les Mongols qui la parcouraient au galop.

Photo d’en-tête © François Philipp

Le temps très lent des toutes petites choses #5

Le temps très lent des toutes petites choses #5

Dix mille ans d’Histoire pour en arriver là… Le triste quotidien ne peut rien contre la force de l’Histoire, il ne saurait se résoudre à baisser les bras et à ne plus bouger. Il est fait de milliards de toutes petites choses qui sont autant de signaux tellement insignifiants qu’on n’y prête même plus attention. L’inaction rend imbécile, sourd et aveugle. Certains mots sont insuffisants à rendre les choses mobiles, des mots creux, vides de sens.
Alors… alors je continue de prendre le temps, de prendre mon temps et je regarde partout, je prends tout. Je scrute tout ce qui se passe et je ne laisse rien passer.
Ici une chanson de Hương Thanh, Perfumed flower sur l’album Mangustao, quelque chose de très doux, chanté en vietnamien du nord. Bakida sur Dragonfly, où l’en entend le son magnifique du đàn bầu, l’instrument à une seule corde.
Ici un documentaire, Monsieur Kubota, un faux documentaire sur les méduses immortelles et en réalité le portrait d’une homme singulier, passionné de cnidaires et passant ses soirées déguisé à chanter du karaoké.
Ici les motifs arabes que je collectionne comme des timbres et dont je me suis épris en les dessinant à mon tour, en versant dans la géométrie la plus pure, science radicalement opposée au disegno et à la pittura, tels qu’en parle David Rosand dans Painting in Sixteenth-Century Venice: Titian, Veronese, and Tintoretto.
Ici une photo dans un livre trouvé sur Gallica, de Lucien Fourneau, Les ruines khmères, Cambodge et Siam : documents complémentaires d’architecture, de sculpture et de céramique. Une photo d’une des statues du Bayon d’Angkor. Comme tous les livres que j’ai amassés, téléchargés depuis les rayonnages virtuels des réserves de la BNF, il se perdra dans l’oubli. Une fois de plus. Mais la culture est faite d’oublis.
Je fais des collections, j’accumule tous les petits papiers ramassés lors de mes voyages, j’en fais des caisses que je ressors de temps en temps pour tenter de retrouver dans mes souvenirs tout ce qui m’a traversé durant mes voyages. C’est ridicule mais c’est comme ça.

Les ruines khmères, Cambodge et Siam : documents complémentaires d’architecture, de sculpture et de céramique / par Lucien Fournereau

Et puis il y a la lecture, la lecture et le thé. Je bois beaucoup de thé, beaucoup trop. Et je lis peu, mais je lis en gourmet, par petites bouchées, par touches, comme pour ne pas gâcher la beauté d’une fleur qui ne fleurirait que quelques heures dans toute une vie. La lecture et les tropiques, l’humidité et les fleurs, l’odeur de la terre et de l’eau. Encore empêtré dans le tout petit livre de J.M.G. Le Clézio, L’Africain, fleur de rosée au pays du sable sous les ongles.

Il prend des photos. Avec son Leica à soufflet, il collectionne des clichés en noir et blanc qui représentent mieux que des mots son éloignement, son enthousiasme devant la beauté de ce nouveau monde. La nature tropicale n’est pas une découverte pour lui. A Maurice, dans les ravins, sous le pont de Moka, la rivière Terre-Rouge n’est pas différente de ce qu’il trouve en haut des fleuves. Mais ce pays est immense, il n’appartient pas encore tout à fait aux hommes. Sur ses photos paraissent la solitude, l’abandon, l’impression d’avoir touché à la rive la plus lointaine du monde. Du débarcadère du Berbice, il photographie la nappe bistre sur laquelle glisse une pirogue, contre un village de tôle semé d’arbres malingres. Sa maison, une sort de chalet de planches sur pilotis, au bord d’une route vide, flanquée d’un seul palmier absurde. Ou bien encore la ville de Georgetown, silencieuse et endormie dans la chaleur, maisons blanches aux volets fermés contre le soleil, entourées des mêmes palmiers, emblèmes obsédants des tropiques.

J.M.G. Le Clézio, L’Africain
Mercure de France, 2004

Photo d’en-tête © Tord Remme

Le temps très lent des toutes petites choses #4

Le temps très lent des toutes petites choses #4

De l’Afrique, je n’ai rien, ni souvenir, ni envie. De nos vestiges coloniaux, puisque plus rien ne nous appartient, puisque l’insupportable politique nous a départi de nos possessions, on se donne parfois l’impression que ce sont des pays à qui nous appartenons, comme pour effacer une mauvaise conscience dont seraient responsables nos aïeux… Mais il n’y a rien à faire, ça sent le casque colonial à des kilomètres à la ronde, la chemise en crêpe de coton et les lunettes de soleil. Combien de fois j’entends mon pays de cœur, ou alors l’Afrique, mon continent, ou encore je me sens plus Africaine que Française… On n’est pas de là, c’est tout…  Êtres transplantés, arrachés comme des pieds de mandragore pour être replantés dans un ailleurs qui n’est qu’un dépaysement, un tout petit dépaysement. Personne n’est jamais de l’endroit qu’il choisit. Nous sommes de partout et aucune terre ne nous appartient, pas plus que nous n’appartenons à une terre. L’histoire des fins de règne est là pour nous rappeler l’impermanence des âges d’or.

De l’Afrique, je n’ai que l’image de quelque chose d’écrasant et de vertigineux. De la poussière, beaucoup de poussière, qui entre partout, dans le nez, la gorge, qui s’insinue. Des souvenirs collants, desséchés comme des momies de crocodiles, rien de bien agréable en somme. Des mouches, harassantes, des moustiques, et surtout l’écrasante chaleur des après-midis que le soir n’arrive pas à calmer.

Alors les jours d’Ogoja étaient devenus mon trésor, le passé lumineux que je ne pouvais pas perdre. Je me souvenais de l’éclat de la terre rouge, le soleil qui fissurait les routes, la course pieds nus à travers la savane jusqu’aux forteresses des termitières, la montée de l’orage le soir, les nuits bruyantes, criantes, notre chatte qui faisait l’amour avec les tigrillos sur le toit de tôle, la torpeur qui suivait la fièvre, à l’aube, dans le froid qui entrait sous le rideau de la moustiquaire. Toute cette chaleur, cette brûlure, ce frisson.

J.M.G. Le Clézio, L’Africain
Mercure de France, 2004

Tu te souviens de ces jours de plomb ? Ces jours où la tête te tournait parce qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire que de ne rien faire ? Ces jours d’écrasantes torpeurs qui t’embarquaient jusqu’au fond de ce que tu étais capable de supporter ? Même ta peau devenait étrangère et insupportable… Et puis ces mouches, toujours ces mouches qui ne faisaient qu’ajouter à ton désarroi et que tu aurais tout fait pour voir disparaître d’un claquement de doigt… Tu te souviens de ces frissons du matin alors que l’orage est passé et que… finalement… tu te verrais bien encore quelques jours souffrir de la chaleur plutôt que ça… C’est sans fin. Banou Ifren, Ifriqiya, إفريقيا, quel que soit ton nom, tu es le nom sans fin, sans aboutissement.

Mais au beau milieu de ce grand néant, il y a une note d’espoir que tu gardes tout près de toi, quelque chose qui te dit que tout n’est pas perdu. Ce sont des miettes, des fragmentations de territoires, des espacements, tout ce qui est dans l’écart. Alors oui, c’est moins facile. L’Afrique, c’est comme tous ces pays ou ces continents qui se laissent appréhender comme un poignée de sable ; ça file entre les doigts, mais il en reste toujours quelque chose.

Photo d’en-tête © Frank Knaack

Le temps très lent des toutes petites choses #3

Le temps très lent des toutes petites choses #3

Commençons la journée avec un bon mot… Et par cette citation presque féministe de George Bernard Shaw : « Ne dites jamais à une femme que vous êtes indigne d’elle ; faites-lui la surprise… ». Si elle avait été tournée un peu plus abruptement, on aurait pu la croire d’Oscar Wilde, mais certainement pas de cette manière. Je ne sais pas pourquoi mais elle me fait hurler de rire, comme si cela faisait écho à quelque chose de connu.

Dans ces journées au rythme ralenti, où le soleil est de la partie, je passe mon temps à ne rien faire, à humer l’air et à regarder les bourdons s’ébattre l’air pataud dans les branches enchevêtrées des lavandes dont les premières pousses vert tendre commencent à sortir. Je fais des siestes de sultan (pas la peine de regarder dans un dictionnaire la date de première utilisation de cette locution, on en est au premier jour), affalé sur mon lit, les rideaux tirés, juste de quoi laisser un soleil filtré comme le premier moût du cidre, allongé sur le ventre et les mains sous l’oreiller que je place au pied du lit ; c’est ma position traditionnelle pour une sieste effrénée. Caché derrière mes doubles vitrages renforcés, je n’entends qu’à peine les sillons des avions atterrissant à quelques kilomètres de là, mais entre deux, rien d’autre qu’un silence lourd et profond qui me permet sans difficulté de sombrer dans un sommeil digne d’une nuit en modèle réduit. L’art consommé de la sieste n’est pas à prendre à la légère. J’ai l’impression qu’il y a des années que je ne me suis pas permis ce luxe qui n’apporte rien, ne coûte pas cher et permet de se vautrer dans une sorte d’oisiveté assez crasse, somme toute. Le sourire béat de satisfaction heureuse du crétin satisfait s’affiche alors sur mon visage tandis que je tombe de l’autre côté du miroir, quelque chose d’un peu benêt, mais c’est sans conséquence sur le reste.

Quant à la lecture, j’y vais doucement, heureux de mon rythme et ne souhaitant pas gâcher les mots. Je lis le matin surtout, avec une grande tasse de thé, tout en regardant les rayons du soleil souligner le vert frais des feuilles à peine sorties des rosiers et du cerisier, en me disant que rien, décidément ne pourra faire que cette journée se passe plus mal que lorsqu’elle a commencé — le genre de pensée qui n’a aucune intérêt mais qui a tout de même l’avantage de me faire partir dans de très bonnes dispositions. J’apprends qu’il fait moins chaud à Istanbul qu’ici, ce qui n’est pas sans me rajouter un peu de baume au cœur.

Pendant quatre ans j’ai lu — comme disait sa logeuse à Maxime Gorki — « à m’en faire péter les mirettes ». Ensuite, comme le même Gorki, je suis allé « chercher mes universités sur les routes », qui n’ont pas été avares de pédagogues en haillons, ni de leçons de sable et de neige. Quoi qu’il en soit, j’ai toujours considéré la quête du savoir comme un contrat de confiance entre un aîné qui en sait très long, et un cadet qui en veut beaucoup.

Nicolas Bouvier, Histoires d’une image
Éditions Zoé, 2001

Les motifs. J’ai repris mon carnet de dessin et je me suis racheté de la peinture, des pinceaux à manche long et j’ai ressorti des stylos, feutres et crayons, mon compas et mon réglet. Il est temps de se replonger dans la complexité des motifs arabes qui, en plus de constituer un art à part entière, participent d’une science dont il faut connaître les règles strictes. J’ai appris d’une part que les motifs sont l’expression d’une géométrie divine, que le tout est contenu dans le tout, que le motif participe de l’harmonie universelle, et d’autre part, que l’abstraction furtive dans laquelle se cachent les motifs ne sont qu’une autre voix pour dire l’étendue de l’universalité du monde.

Photo d’en-tête © François Decaillet