Le 8ème Jebtsundamba Khutuktu, Bogdo Khan et Bouddha vivant

Le 8ème Jebtsundamba Khutuktu, Bogdo Khan et Bouddha vivant

Son nom de cérémonie mongole est, en toute simplicité, Agvaanluvsanchoyjindanzanvaanchigbalsambuu. Né en 1870 et mort en 1924, il est le huitième et dernier Jebtsundamba Khutuktu à avoir régné et à avoir porté le titre de Bogdo Khan (Bogd Jivzundamba Agvaanluvsanchoijinyamdanzanvanchüg), c’est-à-dire la troisième personne la plus importante du bouddhisme tibétain, après le Dalaï et le Panchen. Le dernier Jebtsundamba, Jampal Namdol Chokye Gyaltsen, identifié à l’âge de 4 ans, est né à Lhassa. En 1959, il s’est enfui à Dharamsala où il a vécu en exil jusqu’à sa mort en 2012. Le dernier Bouddha vivant est mort il y a 3 ans…

Le 9ème Jebtsundamba Khutuktu : Jetsun Dhampa Dorjee Chang Jampel Namdrol Choekyi Gyaltsen

Le 9ème Jebtsundamba Khutuktu : Jetsun Dhampa Dorjee Chang Jampel Namdrol Choekyi Gyaltsen

Celui qui tenta de le remettre sur son trône, c’est le baron Roman Fiodorovitch von Ungern-Sternberg, plus connu sous son petit nom de « baron fou », dont j’ai déjà raconté les aventures sur ce blog au travers du livre écrit par le géologue Ferdynand Ossendowski. Ce seront finalement les tibétains communistes qui gardèrent le 8ème Jebtsundamba Khutuktu comme chef de leur gouvernement jusqu’à sa mort en 1924. Par la suite, ils décrétèrent à la fondation de la République populaire mongole, qu’il n’y aurait plus d’autre réincarnation. Fin de l’histoire signée par décret. Ce personnage important pour les bouddhistes tibétains porte également le titre de Bouddha vivant.

Jebtsundamba Khutuktu

Le 8ème Jebtsundamba Khutuktu et sa famille

Voici l’étrange légende que rapporte Ferdynand Ossendowski à son propos, puisqu’il a fait partie des rares personnages à avoir pu le côtoyer :

Le Bouddha vivant ne meurt pas. Son âme passe quelque fois dans celle d’un enfant qui naît le jour de sa mort, parfois se transmet chez un autre homme pendant la vie même du Bouddha. Cette nouvelle demeure mortelle de l’esprit sacré de Bouddha apparaît presque toujours dans la yourta de quelque famille pauvre thibétaine ou mongole. Il y a à ceci une raison politique. Si le Bouddha faisait son apparition dans une riche famille princière, le risque serait grand que, honorée de la sorte, cette famille refuse d’obéir au clergé, comme cela s’est déjà produit par le passé. Au contraire, une famille pauvre et inconnue qui hérite du trône de Gengis Khan, et acquiert de ce fait une incommensurable richesse, se soumet toujours volontiers aux lamas. Seuls trois ou quatre Bouddhas vivants furent d’origine purement mongole ; les autres étaient thibétains.

Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux
A travers la Mongolie interdite, 1920-1921
Editions Phebus Libretto

Photo d’en-tête © Jonathan E. Shaw (Palais d’hiver du Bogdo Khan à Ulaanbaatar, Mongolie)

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Dans les pas du baron fou, Roman Fiodorovitch von Ungern-Sternberg

Dans les pas du baron fou, Roman Fiodorovitch von Ungern-Sternberg

« Je ne suis pas aventurier ou mercenaire. Je suis l’homme d’un rêve, et on ne change pas de rêve pas plus qu’on ne change de peau »

Si toutefois un jour vous croisez la route de cet homme, au hasard de vos lectures, dites-vous que vous êtes face à un des plus étranges personnages qui soit. Vous en trouverez un portrait échevelé, longue moustache portée comme des oripeaux de guerrier barbare, col de fourrure épaisse, gants blancs et sabre effilé dans Corto Maltese en Sibérie, mais vous le trouverez aussi au cœur d’un roman ténébreux de Joseph Kessel, Les temps sauvages, en ombre chinoise, tapi dans l’obscurité au côté de Semenov et de Koltchak. Celui qui parle de Nikolai Robert Maximilian von Ungern-Sternberg avec le plus de majesté et qui en brosse un portrait d’illuminé sauvage, de chef de guerre impitoyable et sanguinaire, c’est le géologue Ferdynand Ossendowski, que nous avons déjà rencontré plusieurs fois sur ce blog, au travers de son livre monumental Bêtes, Hommes et Dieux, et s’il en parle avec autant de véracité, c’est que contrairement aux autres, lui l’a rencontré dans son antre. Les deux hommes mus par un but commun, échapper aux Bolchéviks, se sont serrés les coudes jusqu’à temps que le baron fou connaisse le destin funeste que lui avait prédit un chaman mongol.

Roman von Ungern-Sternberg
en uniforme de général de l’armée impériale en 1917

Comme je passais le seuil, un homme vêtu d’une tunique mongole en soie rouge se précipita sur moi comme un tigre, me serra la main d’un air pressé, puis se laissa tomber sur le lit qui se trouvait d’un côté de la tente.
— Dites-moi qui vous êtes. Nous sommes entourés par les espions et les agitateurs, s’écria-t-il d’un voix criarde où perçait la nervosité.
L’homme ne me quittait pas du regard. Il ne me fallut qu’un instant pour le dévisager et cerner son caractère : une petite tête et de larges épaules ; des cheveux blonds en désordre ; une moustache rousse en brosse, un visage émacié comme celui des vieilles icônes byzantines. Dans cette physionomie, un détail occultait tous les autres : un grand front avancé qui surmontait des yeux d’acier, perçants, fixés sur moi comme ceux d’un animal au fond d’une caverne. Aussi brève qu’ait été mon observation, elle m’avait suffit pour comprendre que j’avais devant moi un homme dangereux, prêt à commettre sans tergiverser l’irréparable. Bien que le danger fut évident, je n’en oubliais pas son attitude insultante.

Issu d’une vieille famille noble de la Baltique remontant au XVème siècle et toujours représentée, le baron fou (ou baron sanglant, ou baron noir) est un personnage que la folie a pris tandis qu’il menait les Armées Blanches avec le Général (tout aussi fou, mais beaucoup moins excentrique) Grigori Mikhaïlovitch Semenov et lorsqu’il prit la décision de la rupture avec son supérieur, l’Amiral Alexandre Vassilievitch Koltchak. Ungern-Sternberg conduira un corps indigène composé de Mongols, Bouriates, Kalmouks, Kazakhs, Bachkirs et de Japonais qu’il tiendra d’une main de fer, il se convertit au bouddhisme tibétain et tentera même de remettre sur son trône l’empereur mongol Bogdo Khan. Se rêvant l’exterminateur des Bolchéviks en Russie, il se voyait la réincarnation de Gengis Khan et arborait fièrement une posture panmongoliste. Pourchassé par les Rouges qui en avaient une peur bleue, le baron blanc finit exécuté au terme d’une parodie de procès… Ne reste que le souvenir d’un fou dans les chants des Mongols des steppes…

Roman von Ungern-Sternberg aux alentours de 1919
en uniforme mongol tandis qu’il est à la tête
de la terrifiante « Division sauvage »

Les prophéties se sont réalisées. Environ cent trente jours après notre séparation, le baron fut capturé par les bolcheviks, à la suite de la trahison de ses officiers. Il fut exécuté à la fin du mois de septembre.
Baron Ungern von Sternberg… Comme un orage sanguinaire du Karma vengeur, il passa sur l’Asie centrale. Qu’a-t-il laissé derrière lui ? L’ordre du jour sévère qu’il adressa à ses soldats et qui se terminait par les paroles de la révélation de saint Jean :
— Que personne n’arrête la vengeance qui doit frapper le corrupteur et le meurtrier de l’âme russe. La révolution doit être arrachée du monde. Contre elle, la révélation de saint Jean nous a prévenus en ces termes : « Et la femme était vêtue de pourpre et d’écarlate, parée d’or, de pierres précieuses et de perles ; elle avait à la main une coupe d’or pleine des abominations et de la souillure de ses impudicités. Et sur son front était écrit ce nom mystérieux : la grande Babylone, la mère des débauches et des abominations de la terre. Je vis cette femme enivré du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus. »
C’est un vrai témoignage humain qu’il laissait là, un témoignage de la tragédie russe, une témoignage peut-être de la tragédie mondiale.
Mais il restait une autre trace, plus importante encore.
Dans les yourtas mongoles, près des feux des bergers, Bouriates, Mongols, Dzongars, Kirghiz, Kalmouks et Thibétains racontent la légende née de ce fils de croisés et de corsaires : « Du Nord est venu un guerrier blanc qui appela les Mongols, les conviant à briser leurs chaînes d’esclavage, qui tombèrent sur notre sol délivré. Ce guerrier blanc était Gengis Khan réincarné ; il a prédit la venue du plus grand de tous les Mongols, qui répandra la belle foi de Bouddha, la gloire et la puissance des descendants de Gengis, d’Ugadaï et de Kublaï Khan. Et ce temps viendra ! »
L’Asie s’est réveillée et ses fils prononcent d’audacieuses paroles.
Il serait bon, pour la paix du monde, qu’ils se montrassent les disciples des sages créatures. Qu’ils suivent Ugadaï et le sultan Baber plutôt que de se ranger sous les auspices des mauvais démons de Tamerlan le Destructeur.

Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux
A travers la Mongolie interdite, 1920-1921
Editions Phebus Libretto

A lire, ce très bon article sur Libération, Le baron perché.

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Le mauvais démon qui possède le livre des destinées humaines

Avant…

La magie et la présence des esprits vient la plupart du temps de toutes ces histoires que nous n’arrivons pas à expliquer et pour lesquelles il faut bien une explication, car Natura abhorret a vacuo, la nature a horreur du vide, rien n’est sans raison, alors seuls le grand Gengis Khan et ceux de sa lignée peuvent accomplir leur destinée là où les autres périront. Sauf si on est un géologue averti comme l’était Ossendowski…

« Pourquoi cette région a-t-elle attiré tous les puissants empereurs et les khans qui régnèrent du Pacifique à l’Adriatique ? » me demandais-je. Et je pensais en moi-même que ce ne pouvaient être ni les montagnes arides, ni les vallées couvertes de mélèzes et de bouleaux, ni les vastes étendues sablonneuses, ni même les lacs retirés et les rochers stériles.
Les grands empereurs, se souvenant de la vision de Gengis Khan, on cherché ici de nouvelles révélations ; ils ont attendu que se réalisent les prédictions touchant à sa miraculeuse et majestueuse destinée, cette destinée sur laquelle se sont cristallisés les honneurs divins, l’obéissance et la haine. Où pouvaient-ils mieux entrer en relations avec les dieux, les bons et les mauvais esprits qu’ici même où ils demeurent ? La région de Zain, couverte de ces anciennes ruines, était un lieu prédestiné.
– Seuls peuvent faire l’ascension de cette montagne ceux qui sont issus en droite lignée de Gengis Khan, m’expliqua le Pandita. A mi-hauteur l’homme ordinaire suffoque, et s’il veut s’aventurer plus haut, il meurt. Il y a quelques temps, des chasseurs mongols poursuivaient une meute de loups sur la montagne ; quand ils eurent atteint cette région, tous périrent. Sur les flancs gisent des ossements d’aigles, de moutons et de ces antilopes kabarga, qui courent légères et rapides comme le vent. C’est là qu’habite le mauvais démon qui possède le livre des destinées humaines.
Je possédais pour ma part une réponse à ce mystère : dans le Caucase occidental, j’avais gravi une montagne, située entre Soukhoum Kalé et Toupsei, sur laquelle venaient mourir les loups, les aigles et les chèvres sauvages. Les hommes y périraient aussi s’ils ne traversaient cette région à cheval. Le terre en effet produit de l’acide carbonique dont les émanations détruisent toute ville animale. Le gaz s’attache au sol, formant une couche d’environ cinquante centimètres d’épaisseur. Les cavaliers quand ils passent dominent cette couche ; leurs chevaux redressent la tête, s’ébrouent et hennissent, car ils sentent le danger. Ici au sommet de cette montagne où le mauvais démon parcourt le livre de la destinée humaine, c’est le même phénomène qui se produit. C’est lui qui explique la peur sacrée des Mongols et l’inexorable attrait qu’il exerce sur les descendants de Gengis Khan, hauts de taille, presque géants. Leurs têtes altières dominent les couches de gaz empoisonné, si bien qu’ils peuvent atteindre sans mal les cimes de cette terrible et mystérieuse montagne. Pour le géologue, il ne s’agit que de la limite méridionale des dépôts houillers qui produisent l’acide carbonique et le gaz des marais.

Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux
A travers la Mongolie interdite, 1920-1921
Editions Phebus Libretto

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Et puis nous regarderons le coursier de la joyeuse alouette courir dans la prairie…

Avant…

Photo © Birding Mongolia

On en viendrait presque à oublier que lorsque les Hommes se battent et s’entre-déchirent, la nature, elle, continue de vivre dans la plus belle des intelligences, celle où se partagent les intérêts communs, loin de l’imbécile apparence, des chimères du paraître et de la course à la vanité… Belle leçon de nature, au milieu de l’orgueil et des combats.

Dans les endroits les plus stériles, où seuls parviennent à pousser quelques maigres brins d’herbe, vit une autre espèce de rongeur, l’imouran, à peu près de la taille d’un écureuil. La teinte de son pelage se confond avec la prairie sur laquelle il se déplace comme un serpent, ramassant les graines éparpillées par le vent, et les transportant dans sa minuscule demeure. L’imouran a une amie fidèle, l’alouette jaune, à dos brun et tête brune. Quand l’imouran court dans la plaine, elle se poste sur son dos, battant des ailes pour maintenir son équilibre, et se fait joyeusement porter au galop par cette curieuse monture à la longue queue en broussaille. L’alouette en profite pour débarrasser avec dextérité le pelage de son compagnon de tous les parasites qui s’y sont enfouis ; elle sait aussi faire entendre son chant mélodieux, tout le temps que dure cette course allègre. C’est pour cela que les Mongols ont surnommé l’imouran « le coursier de la joyeuse alouette ». D’ailleurs celle-ci sait encore lui rendre d’autres services ; elle avertit toujours l’imouran de la présence des aigles et des faucons, en poussant trois coups de sifflets aigus avant de se réfugier derrière une pierre ou dans un fossé. Dès qu’il entend ce signal, nul imouran ne sort plus la tête de son trou tant que le brigand des airs ne s’est pas éloigné. C’est ainsi que l’alouette et son coursier vivent en amical voisinage.

[audio:Borbanngadyr.xol]

Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux
A travers la Mongolie interdite, 1920-1921
Editions Phebus Libretto

Après…

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Traverser des rivières, regarder sous la glace, fuir par delà les montagnes… Avant d’en arriver au baron fou

Avant

Mayn River

Fuir jusqu’à en perdre la tête dans le froid, s’évader de la prison qu’est son corps lorsqu’on est différent, qu’on ne souhaite pas penser comme l’armée des autres, passer par tous les états de la peur pour en sortir transfiguré, parcourir l’inconnu et voir la nature folle l’agresser, c’est un peu le destin de Ferdynand Ossendowsi, un universitaire parlant sept langues, habitué de la contestation depuis le plus jeune âge. Engagé auprès des contre-révolutionnaires russes puis dénoncé au pouvoir central, il s’enfuit avec un fusil et quelques cartouches en s’enfonçant vers l’est, jusqu’à frôler la mort dans la Mongolie interdite. Il affronte alors les hommes assoiffés de sang, et une nature en furie…

[audio:partisans.mp3]

C’est alors qu’un matin j’entendis un bruit assourdissant, celui d’une formidable canonnade, et je courus voir : le fleuve venait de soulever sa chape de glace, puis l’avait laissé retomber pour la briser.
De la rive, j’assistais à un spectacle à la fois terrible et majestueux. Descendant du sud, le fleuve charriait vers le nord une énorme masse de glace qu’il transportait sous l’épais couvercle de gel qui le recouvrait encore par endroits. Or la terrible poussée provoquée par le déplacement de cette masse avait rompu le barrage hivernal au nord : l’Ienisséï (Енисей), fleuve-père, fleuve-héros, fleuve parmi les plus longs d’Asie, profond et magnifique, encaissé tout le long de son cours moyen dans des gorges escarpées, effectuait sa dernière ruée vers l’océan Arctique. La masse énorme avait traîné avec elle de gigantesques champs de glace, les pulvérisant sur les rapides et sur les roches isolées, les faisant tournoyer en tourbillons courroucés, soulevant par portions entières les noires routes de l’hiver, emportant les tentes construites pour les caravanes qui descendent à cette saison le fleuve gelé, de Minoussinsk (Минусинск) à Krasnoïarsk (Красноярск). De temps en temps, le flot était arrêté dans son cours ; avec un sourd mugissement, les champs de glace écrasés s’empilaient parfois jusqu’à une hauteur de dix mètres et formaient un barrage. Le fleuve, par derrière, montait si rapidement qu’il inondait les terrains bas, jetant sur le sol d’énormes monceaux de glace. Soudain, avec une puissance démultipliée, les eaux s’élançaient à l’assaut du barrage et l’entraînaient vers l’aval dans un épouvantable fracas de verre brisé. Aux tournants des rivières, contre les rochers, c’était un terrifiant chaos. D’énormes blocs de glace s’enchevêtraient, se bousculaient ; quelques uns projetés en l’air, venaient s’abîmer tumultueusement contre ceux qui se trouvaient déjà là, ou, précipités contre les falaises et les berges, en arrachaient des rocs, de la terre et des arbres au plus haut des flancs escarpés. Tout le long des basses rives, ce géant de la nature pouvait élever, avec une brutalité qui donnait à l’homme la sensation de devenir aussi petit qu’un Pygmée, une grand mur de glace, de cinq à six mètres de haut. Les paysans appellent ces imposantes murailles à travers lesquelles ils doivent se tailler un chemin des zaberega. Ailleurs, j’ai encore vu le Titan accomplir cet exploit incroyable : un bloc de plusieurs pieds d’épaisseur et de plusieurs mètres de large fur projeté en l’air et retomba hors du lit de glace, écrasant de jeunes arbres à plus de quinze mètres de la rive.
En contemplant cette fabuleuse retraite des glaces, je restai saisi de terreur et de révolte devant le tableau horrible qu’offrait l’Ienisséï charriant dans sa débâcle annuelle les plus affreuses dépouilles : c’étaient les cadavres des contre-révolutionnaires exécutés, officiers, soldats et cosaques de l’ancienne armée du gouvernement général de toute la Russie anti-bolchevik, l’amiral Koltchak.

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[audio:kargyraa.mp3]

Dans cette course folle pour échapper à leurs ennemis, les compagnons d’infortune se voient obliger d’affronter une fois de plus le cours de l’Ienisséï, fleuve immense et impétueux. A cheval, la traversée est entreprise et donne lieu à un morceau d’écriture nerveuse et tendue qui rend un hommage sensible et vibrant à leur monture. Ce n’est pas pour rien que le titre du livre commence par Bêtes

Alors commença la plus terrible nuit de notre voyage. Nous suggérâmes au colon de n’embarquer que notre nourriture et nos munitions : nous passerions à la nage avec nos chevaux, pour éviter de faire plusieurs voyages. La largeur de l’Ienisséï à cet endroit est d’environ trois cents mètres. Le courant est extrêmement rapide et la rive plonge à pic. La nuit était absolument noire, sans une étoile au ciel. Le vent sifflait en rafales, la neige nous fouettait violemment le visage. Le fleuve se déroulait devant nous, tel un tourbillon d’eau noire, entraînant dans ses remous de minces plaques de glace coupante. Longtemps mon cheval refusa de descendre la rive abrupte, s’ébrouant et se raidissant. De toute ma force je dus lui fouetter l’encolure pour qu’il se jette, avec un gémissement pitoyable, dans le fleuve glacé. Nous nous immergeâmes à moitié tous les deux et j’eus grand’peine à me tenir en selle. Nous fîmes quelques mètres en nous éloignant du rivage ; la bête tendait désespérément son col pour avancer, soufflant bruyamment. Je sentais chaque mouvement de ses jambes battant l’eau, chaque contraction de ses muscles dans l’effort. Nous parvînmes enfin au milieu de la rivière, à l’endroit où le courant était le plus rapide et risquait de nous entraîner. Dans la nuit lugubre résonnaient les cris de mes compagnons et les sourds gémissements que la terreur et la souffrance arrachaient aux chevaux. L’eau glacée formait un étau autour de ma poitrine. J’étais griffé par les glaçons, giflé par les vagues qui venaient me frapper au visage. Je ne voyais plus rien, je ne sentais même plus le froid. Seul m’animait désormais l’instinct de conservation ; je ne pensais plus qu’à une chose : que mon cheval faiblisse dans sa lutte et j’étais perdu ! Concentré sur ma bête pour la soutenir dans ses efforts, je l’entendis brutalement gémir et la sentis qui coulait. L’eau qui rentrait dans les naseaux l’empêchait de s’ébrouer et sa tête venait de heurter un gros glaçon. Nous nous mîmes à dériver. Je tentais à grand’peine, m’y reprenant à plusieurs fois, de diriger de nouveau sa course vers le rivage, mais j’avais beau tirer sur les rênes comme un forcené, ses dernières forces semblaient l’avoir abandonnée ; sa tête disparaissait de plus en plus souvent sous les remous. Je n’avais pas le choix : je me laissais rapidement glisser de la selle et, m’y accrochant de la main gauche, je me mis à nager en m’aidant de mon autre main, entraînant ma monture et l’encourageant de la voix. Un moment elle flotta, les lèvres entrouvertes, les dents serrées. Dans ses yeux largement ouverts se lisait une indescriptible terreur. Mais délestée de mon poids, elle parvint à remonter à la surface et se mit à nager à son tour, plus calmement et plus rapidement. Enfin ses fers heurtaient les rochers. Les uns après les autres, mes compagnons abordaient le rivage. Les chevaux bien dressés avaient fait passer leurs cavaliers.

Nous n’avons pas encore fait connaissance avec le baron fou, mais nous sommes déjà passé par les terres des Kalmouks, des Uranhays et des Soyotes, autrement dit dans l’actuelle République de Touva… et des Mongols…

Et lorsque la nature le saisit par le beauté du paysage, elle redevient indomptable, se cabre comme un cheval fougueux, les histoires les plus folles sont racontées à son sujet…

Du haut des montagnes entourant le lac Kossogol, nous ne pûmes retenir notre admiration devant le spectacle splendide qui s’offrait à nos yeux : un vrai lac alpin, serti comme un saphir dans le vieil or des collines environnantes, rehaussé de sombres et riches forêts. Le soir, nous approchâmes de Khatyl avec de grandes précautions et fîmes halte sur le bord du cours d’eau qui descend du Kossogol : le Yaga ou Egiyn Gol. Nous trouvâmes un Mongol prêt à nous mener de l’autre côté de la rivière gelée par une route sûre qui passait entre Khatyl et Mouren Koure. Partout, le long des rives, se trouvaient de grands obos et de petits autels dédiés aux démons des eaux.
– Pourquoi y a-t-il tant d’obos(1) ? demandâmes-nous à notre guide.
– C’est la rivière du Diable, dangereuse et rusée, répliqua l’homme. Il y a deux jours, un train de charrettes a fait craquer la glace ; trois d’entre elles ont été englouties avec cinq soldats.
Nous commençâmes la traversée. La surface du fleuve ressemblait à une épaisse plaque de verre, limpide et sans neige. Nos chevaux avançaient avec précaution, mais quelques uns tombèrent et patinèrent quelque peu avant de se remettre debout. Nous les menions par la bride. Tête baissée, tremblant de tout leur corps, ils ne quittaient pas la glace des yeux, terrifiés. Je regardai à mon tour et compris leur frayeur. A travers la couche de glace transparente, épaisse de trente centimètres environ, on pouvait voir très clairement le fond de la rivière. Sous la lumière de la lune, les pierres, les trous d’eau et les herbes aquatiques étaient visibles à une profondeur de dix mètres et plus. Le Yaga roulait ses flots furieux sous la glace à une vitesse terrifiante, marquant son cours de longues stries d’écume bouillonnante. Brutalement je fis un bon et m’arrêtait net, comme paralysé. A la surface de l’eau éclata ce qui ressemblait à un coup de canon, suivi d’un second, puis d’un troisième.
– Vite ! Vite ! s’écria notre Mongol nous faisant signe de la main.
Un nouveau coup de canon suivi d’un craquement retentit tout près de nous. Les chevaux se cabrèrent et tombèrent, plusieurs se cognant la tête contre la glace. Une seconde après, elle se déchirait sur près d’un mètre. Aussitôt, par l’ouverture béante, l’eau se mit à jaillir avec une violence inouïe.
– Vite ! Vite ! s’écria de plus belle le guide.
Mais les chevaux refusaient d’aller plus loin. Ils tremblaient, n’obéissaient plus ; seul le fouet pouvait leur faire oublier leur terreur et les forcer à avancer.
Quand nous fûmes sains et saufs sur l’autre rive, au milieu des bois, notre guide mongol nous raconta comment le fleuve s’ouvre parfois de cette façon mystérieuse, vouant aussitôt à la mort les hommes et les animaux qui parcourent son lit gelé. Le courant froid et rapide entraîne sous la glace. Quand le craquement infernal se produit juste sous les pieds du cheval, celui-ci en voulant s’écarter tombe presque à coup sûr dans l’eau, et les mâchoires de glace, se refermant brusquement, lui coupent net les jambes.

Notes :
1 – Obo : Monument sacré élevé aux endroits dangereux pour apaiser les dieux.

Note de bas de page : La présence sur cette page d’un morceau des chœurs de l’Armée Rouge est pour le moins ironique et va à contre-emploi de la situation dans laquelle s’est trouvé l’auteur pendant sa fuite, mais avouez que le chant des partisans russe est réellement un chant magnifique…
Note (bis) : Pour écouter des chants partisans russes, c’est par ici

Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux
A travers la Mongolie interdite, 1920-1921
Editions Phebus Libretto

Après…

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