Une pluie de Bouddhas

Une pluie de Bouddhas

Des Bouddhas comme s’il en pleuvait, un million peut-être, peut-être plus, mais des myriades de Bouddhas. Des Bouddhas dans des niches dorées, accompagnés dans leur éveil de centaines de petits bâtonnets rouges à la pointe incandescente dessinant dans l’air chaud des volutes incompréhensibles et pointant du doigt le sens du vent, charriant une odeur âcre et parfumée qui embaume l’air où que l’on se trouve. Ici ou là, tout nous rappelle que la terre que nous foulons n’est ni plus ni moins qu’un espace de transition entre notre existence faite de chair et le monde vaporeux des esprits et des dieux ; l’existence des dieux ne fait pas de doutes, ils sont partout autour de nous et on nous rappelle sans cesse que le Prince Siddhartha passe son temps à se battre contre la tentation de Māra et qu’il prend la terre à témoin dans la position du Bhûmisparsha-Mudrā. Toute vie ne dure, en réalité, qu’un seul et bref instant de conscience…

Peu importe le nombre qu’ils représentent, c’est la myriade qui fait sens, l’incongrue et impermanente multiplicité singulière.

Symbole de la dynastie Chakri

Pendant ce temps, la Thaïlande millénaire vit son petit bonhomme de chemin dans l’ère moderne. Le bon roi Rama IX, Bhumibol Adulyadej (ภูมิพลอดุลยเดช), mort en 2016 après un règne d’une longévité exceptionnelle (70 ans, 4 mois et 4 jours, pendant lesquels il a tout de même épuisé 26 premiers ministres) et une fin de règne marquée par un teint cireux et figé, a finalement laissé sa place à son successeur. Dans la dynastie Chakri qui tient le pouvoir (oui enfin plus trop) depuis 1792, il reste quatre descendants, tous affublés de petits noms faciles à retenir.

  • Une première fille : Ubolratana Rajakanya Sirivadhana Barnavadi (อุบลรัตนราชกัญญา สิริวัฒนาพรรณวดี)
  • Un premier fils : Maha Vajiralongkorn Bodindradebayavarangkun (มหาวชิราลงกรณ บดินทรเทพยวรางกูร)
  • Somdech Phra Debarattanarajasuda Chao Fa Maha Chakri Sirindhorn Ratthasimagunakornpiyajat Sayamboromarajakumari (สมเด็จพระเทพรัตนราชสุดา เจ้าฟ้ามหาจักรีสิรินธร รัฐสีมาคุณากรปิยชาติ สยามบรมราชกุมารี)
  • Somdet Phrachao Luk Thoe Chaofa Chulabhorn Walailak Agrarajakumari (สมเด็จพระเจ้าลูกเธอ เจ้าฟ้าจุฬาภรณวลัยลักษณ์ อัครราชกุมารี)

Et c’est bien évidemment le garçon qui a remporté le cocotier sous le nom de Rama X et qu’on appellera pour plus de commodité, Vajiralongkorn. Mais voilà, ce n’est pas un roi comme les autres. On l’a vu descendre d’un avion simplement vêtu d’un top crop laissant apparaître ses tatouages et d’un jean taille basse, prenant dans ses bras un caniche certainement royal. Pour faciliter la vie à la famille royale, il s’est marié à une roturière dont la moitié de la famille a été accusée de corruption et croupit actuellement dans une geôle tropicale. Peu intéressé par les choses du pouvoir, il a décidé de gouverner la Thaïlande depuis son nid d’aigle bavarois en laissant les affaires courantes à ses sœurettes. Voilà la Thaïlande dans de beaux draps. Personne ne vous le dira, mais tout le monde regrette le bon roi Rama IX, modèle de vertu et de sagesse…

Alors voilà. La Thaïlande revient dans la discussion. J’aime les redites lorsque tout me convient. J’aime marcher à nouveau dans mes pas et tant que je ne me lasse pas, je peux remettre ça autant de fois que je le souhaite. Je fais la liste de toutes ces villes traversées, de tous ces temples dans lesquels j’ai pu m’asseoir, les pieds tournés à l’exact opposée des Bouddhas hiératiques, de tous ces wat, ubosot, chedi et viharn croisés sur le bord des routes, des Bouddhas de la semaine (si vous êtes né un mardi comme moi, sachez que c’est le jour du Pang Sai Yat, et que si Bouddha est allongé ce jour-là, c’est parce qu’il a rabaissé la fierté de Asura Rahu, eh oui…) Je me remémore les lieux perdus dans lesquels je me suis moi-même perdu, les petits quartiers où l’on mange un bouillon de poulet et des nouilles sous des bâches sombres qui ont cette fâcheuse tendance à garder la chaleur étouffante, les places gigantesques où la misère a du mal à se terrer et que l’on peine à supporter sous ces latitudes tropicales. Je me refais la liste de toutes ces choses que j’ai vues et dont je n’ai pas parlé ici, parce que le temps est précieux et que je ne sais même plus par où commencer.

J’ai posé mes valises à Sukhothaï où j’ai eu tout le loisir de me faire dévorer par des moustiques carnassiers, à Phetchaburi où je suis arrivé en train après un voyage rocambolesque et où je me suis fait courser par un singe grand comme en enfant qui en voulait à mon appareil photo, à Lampang où je me suis arrêté en rase campagne sous une pluie battante pour visiter un temple shan qu’aucune carte ne mentionne, qu’aucun guide ne connaît, j’ai vu un temple tout en métal à Bangkok et l’endroit précis où l’on découpait les corps pour les funérailles célestes, des Bouddhas géants perdus dans les marais, tellement grands que l’on a l’impression qu’ils ont grandi contraints entre quatre murs, j’ai vu un chedi dans lequel j’ai pu descendre et admirer des peintures du 15è siècle, des éléphants se baignant dans la rivière et des enfants jeter des bouts de pain pour nourrir les poissons-chats de la Chao Phraya. J’ai vu des chiens errer autour des temples, attendant que les moines leur jette une poignée de riz. L’année dernière, j’ai fait une halte à Hanoï où j’ai visité le très joli temple de la littérature et pu contempler la dépouille desséchée de Ho Chi Minh et à Ninh Bình où je me suis promené sur une rivière encastrée entre des falaises escarpées rappelant la baie de Hạ Long. J’ai vu des pagodes dont la taille surpassait de loin tout ce que j’avais pu voir jusque là. Et surtout, j’ai bu un café dont je me souviens encore des effluves et qui reste gravé à tout jamais en moi comme étant l’odeur de Hanoï.

J’aime la beauté du monde car cette réalité-là est unique. On n’y voit que la beauté qu’on ne cherche pas.

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Il y a cinq ans de cela, je me suis arrêté à Chiang Mai où je suis arrivé un jour de marché, c’était un dimanche, j’y ai mangé des œufs de caille cuits sur une planche et du riz gluant dans l’enceinte d’un temple en plein cœur de la ville, sous une chaleur étouffante. L’hymne national a retenti dans les hauts-parleurs accrochés aux lampadaires et toute la ville s’est arrêtée, figée, pour honorer le roi. J’ai vu des Bouddhas, petits, grands, dormant, joignant leurs mains, j’ai vu une pluie de Bouddhas et je ne compte pas m’arrêter là. Je pars bientôt au pays de la pluie de Bouddhas, des myriades de Bouddhas…. Peu importe leur nombre…

Photo d’en-tête © Chùa Bái Đính (Vietnam Nord – août 2017)

Cuir et tabac, couleur vent du désert

Cuir et tabac, couleur vent du désert

Lorsque j’étais enfant, j’attendais avec impatience le retour de mon grand-père en comptant les jours et les nuits qui me séparaient de son retour. Même si je ne m’en rendais pas vraiment compte, j’avais un grand-père exceptionnel. J’aurais pu dire à l’école, et m’en vanter, que mon grand-père n’allait pas tarder à revenir du bout du monde, mais pour moi, c’était quelque chose de somme toute assez normal parce que c’était comme ça qu’il vivait et qu’il travaillait. Alors je passais mon temps avec ma grand-mère que j’avais pour moi tout seul et le temps déroulait doucement sa bobine de laine jusqu’à son retour. Le temps était alors à la fois long et court. Aujourd’hui encore, j’ai l’impression que tout ceci remonte à une époque liée à une autre vie alors que tout me dit que c’était hier. Les deux à la fois. Les retours avaient ce goût et cette odeur des jours que l’on ne connaît plus, ce qui nous fait dire que c’est du passé et que rien ne pourra faire en sorte que cela se produise à nouveau.

J’ai en souvenir des odeurs, des milliers d’odeurs, venues de l’autre bout du monde et du fond des tiroirs.
L’odeur de la valise de mon grand-père, une odeur d’humidité, les vêtements pliés, lavés, qui ont eu du mal à sécher dans l’air tropical des îles… Une valise bleue que j’ai un jour pris avec moi pour partir en Vendée. Pas de roulettes, juste une poignée avec un ressort, des fermetures mécaniques qui claquaient quand on appuyait dessus pour les ouvrir, en même temps de préférence. Une Delsey malmenée par les tapis des aéroports, abîmée et lourde. Une valise d’un autre âge.
Un petit réveil de voyage, pliable, lui aussi d’un autre âge, d’une autre époque, mais qui symbolise à lui tout seul des années de transhumances et de réveils tropicaux dans des hôtels moites, dans l’espoir de se réveiller à l’heure pour prendre l’avion… Un bon vieux réveil mécanique qu’on remonte à la force des doigts, comme pour imprimer sur ce petit objet toute la force à laquelle on croit, celle des minutes précieuses et qu’on ne doit pas laisser filer.

Une odeur de cuir. Une sacoche à main comme en portaient tous les hommes encore dans les années 80, patinée, lustrée par les cals d’une main qui la tient ferme. L’odeur de cuir d’un portefeuille où sont rangés consciencieusement des papiers. Un permis de conduire en un seul volet avec une photo datant des années 40, usé aux coins mais toujours en vie. Une carte d’identité à deux volets avec un timbre fiscal collé sur le dessus, tamponné. Une odeur de cuir…
L’odeur de tabac de dizaines de boîtes de cigarillos qu’il fumait en crapotant dans son garage parce qu’il n’avait pas le droit de fumer dans la maison. Ma grand-mère en avait marre de laver les rideaux jaunis par la nicotine. Alors il a fini par arrêter, parce qu’il en avait marre de fumer reclus au milieu de ses outils, de ses boîtes de cigares métalliques dans lesquelles il rangeait ses clous et ses vis, de ses instruments de mesure électriques cachées dans leur étuis en cuir, toujours le cuir, et la sacoche de bourrelier avec ses instruments barbares, elle aussi en cuir.
L’odeur virile de tout ce qui lui appartenait, une odeur d’homme, musquée, qui s’estompe avec le temps mais qui reste très présente en moi. L’odeur de fruits qu’il ramenait des Antilles, des litchis, des fleurs tropicales, des journaux pliés et des livres qu’il achetait dans les halls des aéroports. L’odeur des avions longs courriers qui l’ont mené en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à la Réunion, ses terrains de jeux de prédilection, là où il travaillait à l’expansion des réseaux électriques. Une vie d’homme bien remplie, pleine d’odeurs, pleine de lui, et qu’il me transmettait.
Ces odeurs, aujourd’hui, je les sens encore, entre les pages d’un livre, quand je ressors des affaires qui lui ont appartenu et dont je ne me sers jamais parce que je n’en ai aucune utilité, mais qui sont des morceaux de ma vie d’avant, d’avec lui, et que je palpe avec tendresse : son critérium avec lequel il faisait ses mots croisés, son voltmètre, sa calculatrice, des feuilles quadrillées volantes sur lesquels il avait décrit et dessiné le circuit électrique de sa maison, une règle de calcul, une petite boîte rectangulaire contenant un jeu de 421, 3 dés et des jetons, le seul jeu avec lequel il aimait vraiment jouer avec moi, une boussole dans une toute petite sacoche de cuir.
Le cuir, toujours le cuir, l’odeur du cuir et du tabac, poussée par la couleur du vent du désert, un vent de nomadisme ancré en moi, une odeur à la fois sèche et humide, terrienne, absolue et tendre, qui de temps, encore aujourd’hui, creuse des sillons de larmes sur mes joues lorsque je pense à lui, huit ans après sa disparition.

 

Photo d’en-tête Matthew Henry