Retour en Cappadoce. La route d’Özkonak

Retour en Cappadoce. La route d’Özkonak

La Turquie est déjà loin. J’ai laissé derrière moi Istanbul, ses mosquées et ses église, la côte sud et ses miracles, la Cappadoce avec ses abricots juteux et la terre jaune qui s’est infiltrée sous ma peau. Depuis quelques mois déjà. Un mois passé en Turquie, en plein mois de Ramadan, c’est quelque chose qui laisse des traces. Mais il fallait que j’y retourne, m’abandonner encore sur des pistes que je n’avais pas parcourues, me repaître d’une terre désormais familière et hospitalière.

Mais d’abord, un peu de musique pour se mettre dans l’ambiance, avec Kudsi Ergüner, virtuose du ney, cet étrange instrument au col évasé qui se joue en soufflant dedans en biseau.

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Kudsi Erguner – Hicaz Taksim (Safa)

Cette fois-ci, j’atterris à Kayseri, préfecture de la province du même nom et capitale économique de la Cappadoce, grosse ville de 1,35 millions d’habitants, sans charme mais pas sans histoire puisqu’on la retrouve sous l’antique nom chrétien de Césarée, dont elle a tiré son nom turc moderne. La dernière fois que je suis venu en Cappadoce, j’étais arrivé de nuit par Nevşehir après un trajet pour le moins picaresque. Dans l’avion, j’ai tout de même réussi à renverser mon thé sur mon pantalon. Lorsque l’avion descend, il fait un soleil splendide sur la partie européenne d’Istanbul, sur un paysage de champs cultivés et de lacs, où de temps en temps, émerge les minarets élancés des mosquées qui, toutes, ont été construites selon la tradition initiée par Mimar Sinan.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 08 - Vol Istanbul Kayseri

Je ne foulerais pas la terre d’Istanbul tout de suite. J’attends mon transfert vers Kayseri Erkilet Havalimanı (ASR) en sirotant une limonata, fraîche et acide et un café turc, dans le grand hall du terminal 3 d’Atatürk. L’avion qui repart vers l’est s’appelle Afyonkarahisar, petite ville à mi-chemin entre Konya et Izmir. Dehors il fait 23°C et une fois installé dans l’avion, je note le prénom des hôtesses de la compagnie Turkish Airlines ; elles portent des prénoms qui laissent rêveur : Bunu, Akmaral… Je bois mon premier Ayran au-dessus des vallons arrondis de l’Anatolie…

Turquie mai 2013 - Cappadoce 11 - Vol Istanbul Kayseri

L’avion descend sur une plaine arrosée par la pluie ; la Cappadoce m’accueille sous une pluie fine qui n’est pas sans me rappeler la Bretagne, ce qui a le don de me rendre morose. A l’aéroport, je rejoins le comptoir qui va me permettre d’enlever ma voiture de location. Le type m’emmène chercher la voiture, c’est une grosse Ford Mondeo à boîte automatique. Vu que je ne sais pas conduire ce genre de véhicule j’insiste pour qu’il me cède une boîte manuelle, ce qui le surprend passablement, il ne doit pas être habitué à tomber sur ce genre de personnes. Et tout ceci se passe dans le vent frais d’un trou perdu de Turquie, au pied de l’Erciyes (du grec argyros qui signifie argent), montagne isolée comme un téton dans la plaine, au toit de neige culminant à 3916 mètres et qui se perd dans les nuages sombres chargés de pluie.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 16

Une fois la voiture en main, je file vers Çavuşin où m’attend ma chambre d’hôtel. Le paysage n’est pas vraiment gai sous ce ciel de plomb. Ce ne sont que des campagnes sans charme, une longue succession de villages inhospitaliers, d’usines en bord de route, de stations-service et de camions chargés à ras-bord. Tout le charme d’une autoroute.
Le type qui me reçoit à l’hôtel parle un français impeccable et m’emmène dans une chambre basse de plafond, entièrement creusée dans le grès de la montagne ; ce qui m’interpelle immédiatement, c’est la présence d’un poêle à pétrole et l’incroyable humidité de la pièce. Je ne me trompe pas, les draps sont trempés… Je prends juste le temps de déposer ma valise et salue un type qui me demande si tout va bien. C’est la réplique exacte de Joseph Kessel, un homme à la face burinée qui se serait perdu dans ce trou de Cappadoce.

En 5 minutes de route, je suis à Göreme où je mange des mezze, une brochette de poulet et un ayran. La ville semble désertée alors que j’ai eu du mal à trouver une chambre d’hôtel… C’est incompréhensible.

A l’heure qu’il est, tout ce qui m’importe, c’est d’être ici à nouveau, c’est comme si je me retrouvais chez moi alors qu’au fond, il me semble que je ne connais rien, que je n’ai aucune idée de ce qui m’attend, que je ne sais pas tous les secrets et toutes les aventures, je ne sais rien du tout, mais tout me semble familier, comme si on m’attendait, ou comme si moi j’attendais quelque chose. Je profite de mon repas, un peu exténué par les milliers de kilomètres de cette journée, l’avion, deux fois, plus de 80km en voiture, l’impression de bouffer de la route en tirant sur la corde pour arriver là où on a envie d’être… Demain, je serai sur les routes pour comprendre ce que je fais là.

Au petit matin, il est 4h00, je n’arrive plus à dormir, mais je me force à rester au lit, dans des draps trempés et au beau milieu du gravier tombé du plafond. Si je reste ici, je vais finir par tomber malade. Malgré le charme de l’hôtel, j’ai l’impression de me retrouver à la campagne, dans des draps de coton grossier que le maigre poêle n’arrive pas à sécher. Je transpire malgré l’atmosphère insupportable. La pierre est si froide par terre que j’en ai mal aux pieds et la douche glacée ne fait rien pour me mettre de bonne humeur. J’ai l’impression d’avoir dormi dans une grotte et sortir au soleil est presque une torture. Étrange lieu.

Après un petit déjeuner pris sur le pouce, je file d’ici, presque malgré moi et je me rends à Avanos où je vais rendre visite à Mehmet Körükçü, le potier qui parle un peu français, dans sa grotte lui aussi, là où il passe ses journées les mains dans la terre à tourner. Il est rayonnant comme la dernière fois que je l’ai vu et semble surpris de me revoir. Passé la surprise, il me prend dans ses bras et me tape dans le dos en proférant de longues rangées de “Selam !” qu’il n’arrive plus à contenir. “Arkadaşım ! Arkadaşım !” (mon ami, mon ami !). Les larmes lui montent aux yeux et je suis tout autant surpris que lui de voir à quel point il est heureux de me revoir. Une vraie bonne surprise pour tous les deux.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 22 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 32 - Avanos

Après m’avoir offert une tasse de thé qu’il fait chauffer sur son petit réchaud électrique, il se remet au travail et me laisse le prendre en photo, toujours souriant avec ses dents du bonheur et ses yeux légèrement bridés. Je le laisse un peu tandis que des touristes viennent visiter sa boutique et je vais me promener dans la ville pour revoir ces vieilles maisons grecques qui tombent en ruine entre les grands konak flambant neufs. Le soleil est revenu et je profite de ces quelques instants pour retrouver la douceur des jours que j’ai passés ici l’été dernier. Une belle mosquée aux murs épais reste impénétrable, impossible d’y entrer. Pendant ce temps, l’ezan (appel à la prière) retentit entre les murs de la petite ville. On dit que les plus beaux chants d’appel à la prière peuvent s’entendre en Turquie ; ce n’est pas qu’une légende. Je retourne voir Mehmet et nous buvons encore et encore du thé noir. Il semble préoccupé, se plaint du dos, lui, me dit que ce sont ses poumons, il tousse beaucoup…

Turquie mai 2013 - Cappadoce 33 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 44 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 45 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 37 - Avanos

Il me demande de l’attendre là, pendant que lui s’enfuit sur sa moto sans casque avec ses sandales pleines de terre aux pieds. Je l’attends sous un acacia en fleurs, à l’ombre duquel je m’endors presque en écoutant les bruits de la rue, en caressant une énorme chat débonnaire. Mehmet revient avec un petit paquet duquel il sort un sachet d’aluminium, qu’il déroule, encore et encore et dont il sort de la viande séchée découpée en fine lamelles et à la couleur rouge safranée. Il m’explique que c’est une spécialité d’ici, le Pastırma. Je ne connaissais absolument pas. Il m’explique que c’est lui qui le fait avec de la viande de bœuf qu’il fait sécher à l’air et qu’il frotte avec un mélange d’épices fait d’ail, de piment, du cumin et de paprika. Il me parle aussi d’une épice dont il ne connaît pas le nom français, il dit çemen, çemen… en cherchant sur mon petit dictionnaire, je m’aperçois que c’est en réalité du fenugrec. Je ne suis pas plus avancé, car je ne sais pas ce que c’est non plus. La viande est délicieuse et nous la mangeons en riant. Il me confie le paquet en me disant que le reste est pour moi. Et il se remet au travail tandis que je bois du thé et somnole en le regardant tourner. Il me présente ses fils ; le plus jeune, Oğuz travaille avec lui et ouvrage les poteries avec une petite lame. Ömer, lui, n’aime pas la terre, il fait des études mais profite de ses vacances pour aider son père à l’atelier.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 49

Turquie mai 2013 - Cappadoce 51

Il est temps pour moi de le laisser travailler et de partir battre la campagne. J’ai repéré un petit monastère abandonné sur la route d’Özkonak, portant le nom de Behla Kilise. Le temps tourne au vinaigre ; au loin je peux voir la campagne changer de couleur, et des colonnes d’eau se déverser par endroits. Le ciel devient noir et ne laisse que peu d’espoir de se lever. La route est défoncée et je commence à solliciter les suspensions de la Ford qui ne bronche pas, elle monte sévèrement après une portion de route où l’on trouve des usines de fabrication de briques rouges, façonnées avec la terre des environs, que le fleuve Kızılırmak (fleuve rouge en turc) continue de charrier dans la vallée. La vue est superbe sur la vallée où l’orage commence à zébrer l’horizon. Je finis par trouver le monastère en contrebas de la route. C’est un monastère aux grandes arches de pierre. La hauteur sous plafond est impressionnante pour un bâtiment de cette époque (entre le Vè et le XIIè siècle) et les murs sont encore recouverts de suie. Sur le côté, une voûte s’est écroulée et laisse voir un grand espace découvert. Un type m’accoste et me parle dans un français balbutiant, mêlé de turc ; il me dit s’appeler Serkan et je ne sais pas pourquoi, mais ça sent le margoulin. Bref, il me fait la visite du bâtiment et me dit que le monastère a servi d’asile psychiatrique pendant de longues années. Sa présence me dérange, j’aurais préféré visiter seul, d’autant que les indications qu’il me donne ne sont d’aucune utilité. Il m’offre une tasse de thé et je tente de m’en débarrasser en lui filant un billet de 20TL, ce qui est déjà beaucoup, mais l’effronté me réclame plus. Je l’envoie balader en lui rendant son verre de thé.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 53 - Özkonak

De l’autre côté, le paysage est verdoyant et s’étend au pied de ce qui ressemble au lit d’une petite rivière. Je crois bien qu’à part le Kızılırmak et le lac artificiel de Bayramhacı, je n’ai jamais vu de cours d’eau dans cette région. Même un peu vallonné, le paysage offre un bel horizon et je peux constater que le temps ne s’arrange pas vraiment.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 59 - Özkonak

Turquie mai 2013 - Cappadoce 60 - Özkonak

Turquie mai 2013 - Cappadoce 63 - Bağlı dere

Turquie mai 2013 - Cappadoce 65 - Bağlı dere

Turquie mai 2013 - Cappadoce 68 - Bağlı dere

Je reprends la route en prenant le chemin de Paşabağ que j’ai visité l’été dernier et je me rends compte que la vallée de Zelve, que je connais pas encore n’est pas si éloignée que ça. Mais il est tard à présent et ce sera pour un autre jour. En rebroussant chemin, je trouve également le chemin de la bağlı dere, la vallée blanche, dont m’avait parlé Abdullah au Karlık Evi, et que j’ai bien réussi à voir depuis mon vol en montgolfière. Je retiens l’endroit pour y revenir et je file sur Göreme pour me boire une bière en terrasse. L’orage est passé au large. Je dîne au restaurant Özlem où j’étais déjà venu manger un testi kebab brûlant dans son vase en terre. La serveuse s’appelle Bişra, elle est jeune, radieuse, mais s’approche de moi alors que j’essaie de baragouiner en turc et me demande avec son petit air effronté si elle peut être prise en photo avec moi, ce que j’accepte volontiers. Je peux sentir le parfum de ses cheveux qu’elle a coiffés dans une queue de cheval sur le côté. Je lui commande un bardak şarap, un verre de vin rouge à la cerise, avant de reprendre ma route alors que la nuit est en train de tomber.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 69 - Bağlı dere

Lorsque je m’arrête devant le Karlık Evi, j’ai dans l’idée de me prendre une chambre qui me permettrait de fuir l’hôtel de Çavuşin et sa grotte humide. Bukem et Fatoş se souviennent de moi, elles ont l’air heureuses de voir que j’ai retrouvé le chemin de leur hôtel et me retrouver ici me remplit de souvenirs. Pas de chambre pour ce soir, l’hôtel est plein d’Indiens dont elles se plaignent car ils sont bruyants et passablement méprisants, mais pour demain soir, aucun problème. Je vais même pouvoir dormir à nouveau dans la grande chambre orange dans laquelle j’avais déjà dormi cet été, celle qui a deux balcons donnant sur la vallée. Elles m’offrent un verre de thé et nous parlons en anglais pour évoquer Abdullah qui n’est pas là en ce moment, ces instants précieux où il m’offrait des abricots secs avant de partir en randonnée et des tranches de pastèque lorsque je revenais tard le soir.

Dans mes draps humides, je me prends à rêver de venir habiter ici, auprès de ces gens si chaleureux, dans ces montagnes creusées par la pluie et j’imagine que cette Turquie-là, tout au long de l’hiver, est recouverte par les neiges. Les chrétiens qui sont venus sur ces terres pour fuir les persécutions n’ont pas choisi les lieux les plus hospitaliers en ce qui concerne le climat. Et dire que cette Turquie-là, si l’on remonte six cents ans en arrière, était encore la Grèce…

Voyage effectué en 2013. Voir les 68 photos sur Flickr.

Le temps très lent des toutes petites choses #4

Le temps très lent des toutes petites choses #4

De l’Afrique, je n’ai rien, ni souvenir, ni envie. De nos vestiges coloniaux, puisque plus rien ne nous appartient, puisque l’insupportable politique nous a départi de nos possessions, on se donne parfois l’impression que ce sont des pays à qui nous appartenons, comme pour effacer une mauvaise conscience dont seraient responsables nos aïeux… Mais il n’y a rien à faire, ça sent le casque colonial à des kilomètres à la ronde, la chemise en crêpe de coton et les lunettes de soleil. Combien de fois j’entends mon pays de cœur, ou alors l’Afrique, mon continent, ou encore je me sens plus Africaine que Française… On n’est pas de là, c’est tout…  Êtres transplantés, arrachés comme des pieds de mandragore pour être replantés dans un ailleurs qui n’est qu’un dépaysement, un tout petit dépaysement. Personne n’est jamais de l’endroit qu’il choisit. Nous sommes de partout et aucune terre ne nous appartient, pas plus que nous n’appartenons à une terre. L’histoire des fins de règne est là pour nous rappeler l’impermanence des âges d’or.

De l’Afrique, je n’ai que l’image de quelque chose d’écrasant et de vertigineux. De la poussière, beaucoup de poussière, qui entre partout, dans le nez, la gorge, qui s’insinue. Des souvenirs collants, desséchés comme des momies de crocodiles, rien de bien agréable en somme. Des mouches, harassantes, des moustiques, et surtout l’écrasante chaleur des après-midis que le soir n’arrive pas à calmer.

Alors les jours d’Ogoja étaient devenus mon trésor, le passé lumineux que je ne pouvais pas perdre. Je me souvenais de l’éclat de la terre rouge, le soleil qui fissurait les routes, la course pieds nus à travers la savane jusqu’aux forteresses des termitières, la montée de l’orage le soir, les nuits bruyantes, criantes, notre chatte qui faisait l’amour avec les tigrillos sur le toit de tôle, la torpeur qui suivait la fièvre, à l’aube, dans le froid qui entrait sous le rideau de la moustiquaire. Toute cette chaleur, cette brûlure, ce frisson.

J.M.G. Le Clézio, L’Africain
Mercure de France, 2004

Tu te souviens de ces jours de plomb ? Ces jours où la tête te tournait parce qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire que de ne rien faire ? Ces jours d’écrasantes torpeurs qui t’embarquaient jusqu’au fond de ce que tu étais capable de supporter ? Même ta peau devenait étrangère et insupportable… Et puis ces mouches, toujours ces mouches qui ne faisaient qu’ajouter à ton désarroi et que tu aurais tout fait pour voir disparaître d’un claquement de doigt… Tu te souviens de ces frissons du matin alors que l’orage est passé et que… finalement… tu te verrais bien encore quelques jours souffrir de la chaleur plutôt que ça… C’est sans fin. Banou Ifren, Ifriqiya, إفريقيا, quel que soit ton nom, tu es le nom sans fin, sans aboutissement.

Mais au beau milieu de ce grand néant, il y a une note d’espoir que tu gardes tout près de toi, quelque chose qui te dit que tout n’est pas perdu. Ce sont des miettes, des fragmentations de territoires, des espacements, tout ce qui est dans l’écart. Alors oui, c’est moins facile. L’Afrique, c’est comme tous ces pays ou ces continents qui se laissent appréhender comme un poignée de sable ; ça file entre les doigts, mais il en reste toujours quelque chose.

Photo d’en-tête © Frank Knaack

Le temps très lent des toutes petites choses #3

Le temps très lent des toutes petites choses #3

Commençons la journée avec un bon mot… Et par cette citation presque féministe de George Bernard Shaw : « Ne dites jamais à une femme que vous êtes indigne d’elle ; faites-lui la surprise… ». Si elle avait été tournée un peu plus abruptement, on aurait pu la croire d’Oscar Wilde, mais certainement pas de cette manière. Je ne sais pas pourquoi mais elle me fait hurler de rire, comme si cela faisait écho à quelque chose de connu.

Dans ces journées au rythme ralenti, où le soleil est de la partie, je passe mon temps à ne rien faire, à humer l’air et à regarder les bourdons s’ébattre l’air pataud dans les branches enchevêtrées des lavandes dont les premières pousses vert tendre commencent à sortir. Je fais des siestes de sultan (pas la peine de regarder dans un dictionnaire la date de première utilisation de cette locution, on en est au premier jour), affalé sur mon lit, les rideaux tirés, juste de quoi laisser un soleil filtré comme le premier moût du cidre, allongé sur le ventre et les mains sous l’oreiller que je place au pied du lit ; c’est ma position traditionnelle pour une sieste effrénée. Caché derrière mes doubles vitrages renforcés, je n’entends qu’à peine les sillons des avions atterrissant à quelques kilomètres de là, mais entre deux, rien d’autre qu’un silence lourd et profond qui me permet sans difficulté de sombrer dans un sommeil digne d’une nuit en modèle réduit. L’art consommé de la sieste n’est pas à prendre à la légère. J’ai l’impression qu’il y a des années que je ne me suis pas permis ce luxe qui n’apporte rien, ne coûte pas cher et permet de se vautrer dans une sorte d’oisiveté assez crasse, somme toute. Le sourire béat de satisfaction heureuse du crétin satisfait s’affiche alors sur mon visage tandis que je tombe de l’autre côté du miroir, quelque chose d’un peu benêt, mais c’est sans conséquence sur le reste.

Quant à la lecture, j’y vais doucement, heureux de mon rythme et ne souhaitant pas gâcher les mots. Je lis le matin surtout, avec une grande tasse de thé, tout en regardant les rayons du soleil souligner le vert frais des feuilles à peine sorties des rosiers et du cerisier, en me disant que rien, décidément ne pourra faire que cette journée se passe plus mal que lorsqu’elle a commencé — le genre de pensée qui n’a aucune intérêt mais qui a tout de même l’avantage de me faire partir dans de très bonnes dispositions. J’apprends qu’il fait moins chaud à Istanbul qu’ici, ce qui n’est pas sans me rajouter un peu de baume au cœur.

Pendant quatre ans j’ai lu — comme disait sa logeuse à Maxime Gorki — « à m’en faire péter les mirettes ». Ensuite, comme le même Gorki, je suis allé « chercher mes universités sur les routes », qui n’ont pas été avares de pédagogues en haillons, ni de leçons de sable et de neige. Quoi qu’il en soit, j’ai toujours considéré la quête du savoir comme un contrat de confiance entre un aîné qui en sait très long, et un cadet qui en veut beaucoup.

Nicolas Bouvier, Histoires d’une image
Éditions Zoé, 2001

Les motifs. J’ai repris mon carnet de dessin et je me suis racheté de la peinture, des pinceaux à manche long et j’ai ressorti des stylos, feutres et crayons, mon compas et mon réglet. Il est temps de se replonger dans la complexité des motifs arabes qui, en plus de constituer un art à part entière, participent d’une science dont il faut connaître les règles strictes. J’ai appris d’une part que les motifs sont l’expression d’une géométrie divine, que le tout est contenu dans le tout, que le motif participe de l’harmonie universelle, et d’autre part, que l’abstraction furtive dans laquelle se cachent les motifs ne sont qu’une autre voix pour dire l’étendue de l’universalité du monde.

Photo d’en-tête © François Decaillet

Le temps très lent des toutes petites choses #2

Le temps très lent des toutes petites choses #2

Je retrouve le temps très lent des toutes petites choses et je me rends bien vite compte que toutes les toutes petites choses se localisent précisément dans mon esprit plutôt que dans mon immédiateté au monde, comme si je vivais une partie de mon présent dans mes souvenirs.

En revenant de voyage nous sommes comme des galions pleins de poivre et de muscade et d’autres épices précieuses, mais une fois revenu au port, nous ne savons jamais que faire de notre cargaison. Nicolas Bouvier (oui, encore lui)

Le temps de préparer un thé vert au fruit dans une théière en fonte de laquelle monte une odeur de fer chaud, le temps de laisser infuser quelques infimes minutes et de faire autre chose, le temps de prendre un peu de temps, quelques instants suspendus avant de goûter à l’eau chaude parfumée. Et puis écouter Hương Thanh chanter Quê Hương Là Gì ? avec sur mes mains l’odeur encore très présente de l’Helichrysum italicum, qui me fait toujours penser aux plages de sable fin derrière les dunes de Grand-Village plage à Oléron.

Puisqu’aujourd’hui on est dimanche, commençons cette journée avec la littérature biblique, un des plus beaux livres de l’Ancien Testament qui reste aussi un des plus énigmatiques, le Livre de Job. Lamartine disait qu’au cas où la fin du monde adviendrait, il faudrait avant tout sauver le poème de Job… Mais bon, on connaît la spontanéité de Lamartine… Quelques instants de lecture avec le chapitre 41. Texte étrange et symboliste, il n’y est question que du Mal, avec un M majuscule…

Ses éternuements font jaillir la lumière ; ses yeux sont les paupières de l’aurore.
De sa gueule partent des éclairs, des étincelles de feu s’en échappent.
De ses naseaux sort une fumée, comme d’une marmite chauffée et bouillante.
Son haleine embrase les braises, et de sa gueule sort une flamme.
En son cou réside la force, devant lui bondit l’épouvante.
Les fanons de sa chair tiennent ferme, durs sur lui et compacts.
Son cœur est dur comme pierre, dur comme la meule de dessous. »

Mais puisqu’il est coutume de ne pas partir ainsi travailler au jardinet sans avoir à l’esprit quelque bon mot à se mettre sous la dent, laissons encore une fois parler Bouvier qui m’accompagnera encore tant que la lecture est en cours :

N’oublions tout de même pas qu’en Chine du sud le crocodile est père du tambour et de la musique, qu’au Cambodge il est seul maître des éclairs et des salvifiques pluie de la mousson, qu’en Égypte… Mais là je m’aventure sur un terrain dont la densité culturelle m’épouvante, d’autant plus que le trou du cul auquel j’ai prêté mon Dictionnaire de la civilisation égyptienne ne me l’a jamais rendu.

Nicolas Bouvier, Histoires d’une image
Éditions Zoé, 2001

Le dieu crocodile Sobek – Temple de Kom Ombo

Le temps très lent des toutes petites choses #1

Le temps très lent des toutes petites choses #1

Une semaine longue comme s’il pleuvait des jours, une semaine qui n’en finit pas de se coltiner de l’imprévu et pendant laquelle il se passe en réalité tant de choses qu’on ne sait même plus de quelle manière il faut s’en souvenir. Des rendez-vous qui se succèdent, une rencontre fortuite et à peine croyable dans le nord de Paris, une succession de hasards qui amènent deux personnes qui se connaissent à se retrouver au même endroit et à rougir de conserve, des moments étonnants alors qu’on ne s’attend à rien et que tout se produit, des rebondissements… Et puis j’apprends que mon fils a totalement écrit un medley des œuvres de Joe Hisaishi, à plusieurs instruments, conducteur d’orchestre. Le bouchon a bien des talents cachés. Cette semaine a été folle à bien des égards et tout à coup elle s’arrête parce que sur l’agenda, une annonce vous rappelle gentiment à la réalité et vous crie que dès ce midi, vous êtes en congés…  On se réveille avec le cou endolori et la tête qui tourne (et toi tu te demandes combien de fois tu as fait tourner la tête aux autres en aussi peu de temps…), alors que la vie du dehors n’a même pas encore commencé, après une nuit morcelée, un peu étrange. Et puis on se souvient d’une rencontre avec un homme en imperméable passé qui, en voyant les photos japonaises imprimées en noir et blanc sur du papier kraft qui ornent votre bureau, se demande si ce n’est pas Nicolas Bouvier qui les a prises, et qui vous dit que lui aussi est attendri autant par Bouvier que par Raymond Chandler, et qui vous dit que Jacob que vous avez côtoyé dans les amphis de Paris 8 est en réalité une personne qui fait partie de son cercle d’amis… Un étrange double sorti des méandres du hasard. Les points communs ne sont que des petits accidents de la vie qui vous incitent à croire que tout ceci n’est qu’une vaste pièce de théâtre qui aurait pu avoir été écrite à l’avance. Il n’y a pas de hasards, que des correspondances… (ce qui ne veut pas dire que le hasard n’existe pas, il se cache simplement dans les détails, comme le diable).

Nicolas Bouvier par Eliane Bouvier

Ce samedi commence avec la lecture de Nicolas Bouvier, puisqu’on en est là. Pour après, j’ai prévu de relire Le Clézio que je n’ai plus fréquenté depuis le collège avec L’Africain, Le musée imaginaire de Malraux et Un hiver sur le Nil d’Anthony Sattin. Puisque désormais je ne lirai que de belles choses. Préface de Histoires d’une image de Nicolas Bouvier, un tout petit livre fait d’articles publiés dans une revue helvète prestigieuse : « Le métier d’iconographe est presque aussi répandu que celui de charmeur de rats ». Ce qui fait l’originalité de Bouvier, c’est son parler enlevé et imagé, comme une histoire pour enfants dans un vieux livre d’illustrations, un imagier du Père Castor et consorts. Consort… qui partage le sort. Bouvier n’est pas seulement un écrivain, c’est un imagineur, il fabrique de l’histoire dans une langue qu’on ne parle plus guère et qui semble sortie d’un Moyen-âge éclairé, faite des parlers helvètes, des crus qu’on ne connaît qu’à peine vu de ce côté-ci de la frontière, et que Fabienne, en lectrice éclairée, a cru bon de me faire découvrir, en me disant simplement, je pense qu’il va te plaire, et regardez maintenant où j’en suis…

Et si cette lune, tantôt citrouille rousse, tantôt faucille ou rognure d’ongle, mais que nous croyons fidèle, se lassait de jouer les seconds rôles, d’être toujours reléguée derrière la forêt, le Taj Mahal, la cheminée d’usine ou les mâtures à peine balancées des grands voiliers à l’ancre, et quittait son orbite pour aller chercher fortune ailleurs, vers une planète sans perspective qui lui permette l’avant-scène au moins une fois par révolution ? Alors quel vide dans ce ciel sans luminaire, quel deuil dans notre firmament mental : la moitié de nos religions et de nos « arts libéraux » disparaîtraient sans crier gare, les amants manqueraient leurs rendez-vous nocturnes pour s’époumoner en courses obscures et vaines, le chœur des grenouilles d’Aristophane et les Pierrots lunaires pointeraient au chômage, les peintres chinois avaleraient leurs pinceaux, l’islam en serait réduit à changer sa bannière, et les boulangers, de Vienne à Vancouver, à brader leurs croissants. Mieux vaut ne pas y penser.

C’est quoi un iconographe ? Si l’iconographe scrupuleux risque sa santé mentale au service de causes qu’il n’a pas choisies, il ne profite pas moins des musées ou bibliothèques auxquels il a accès pour satisfaire son goût personnel et constituer son musée imaginaire avec des images que personne ne lui demande et qui lui font signe. Tout est dit.

Ecrivain de la lenteur, des petites choses triviales mais non sans importance, il manquerait au paysage de mes lectures et donc, de ma vie. Pessoa disait que la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas, tandis que Jean-Jacques Schaller à qui je reportais cette citation disait que la littérature est la preuve que la vie suffit. Cabot. Debussy, lui, aurait dit, s’il avait connu Bouvier, qu’on peut très bien vivre sans Bouvier, mais on vit mieux avec.

Et puis si on a du temps à perdre, c’est qui est la plus merveilleuse des choses qui puisse vous arriver, il y a des tonnes d’enregistrements, de la matière à foison, sur le site de la RTS (oui, je sais, pour les Français que nous sommes, c’est étrange de consulter des archives sonores d’une radio helvétique, mais ce qui est bon ne souffre pas les frontières). Par ici.

A écouter de préférence avec une tasse de thé Earl Grey et des muffins tartinés de marmelade, petit déjeuner anglais avec cette étrange lumière venue du nord et cette pluie fine qui ruissèle sur les feuilles charnues de mes hostas (玉簪属 en japonais, si ça intéresse quelqu’un…) qui ont commencé à se faire dévorer par les limaces que je vais m’appliquer à éradiquer.

C’est une longue et belle semaine qui s’annonce…

Photo d’en-tête © Tom D.