Mogao, et particulièrement la grotte 17

Mogao, et particulièrement la grotte 17

Mogao (莫高窟), grottes d’une hauteur inégalée, Dunhuang (敦煌市) ou Touen-Houang, et tous les noms qui y sont associés, Nikolaï Mikhaïlovitch Prjevalski, celui qui donna son nom au cheval des steppes, au rougequeue et à la ligulaire de Chine, Sir Aurel Stein, Paul Pelliot, l’abbé Wáng Yuánlù, mais aussi le lac et l’oasis du Croissant de Lune, Yueyaquan (月牙泉) voici ce qui constitue un des univers les plus fascinants dans l’histoire de la Chine, ou plutôt de cette région du monde aujourd’hui rattachée à la Chine, non seulement à cause de l’objet lui-même de la découverte, mais également de ce qu’on peut appeler un pillage en bonne et due forme, du fantasme de découverte lié à cet endroit hors du commun et de l’étrange silence qui est fait aujourd’hui sur les manuscrits qui y ont été trouvés.

Oasis du Croissant de lune – Yueyaquan. Photo © Feel planet

A deux pas du désert de Gobi, dans une oasis aux falaises élevées, la pierre est creusée de 492 chapelles bouddhistes dans lesquelles sont peintes des fresques somptueuses, où l’on trouve des statues colossales du Bouddha, mais bien au-delà de ces trésors inestimables dont l’émergence se situe entre le IVe et le XIVe siècles, que la sécheresse du désert a pu maintenir en très bon état, une des plus superbes découvertes de l’histoire de l’humanité y a été faite par un Anglais dont le nom résonne encore comme l’apogée de la traîtrise aux oreilles des Chinois, Sir Aurel Stein. Dans une des grottes, il découvre en 1907 une bibliothèque murée dont le mur de brique finit par être abattu ; la découverte y est colossale. Près de 50000 documents, objets, statues, bannières s’y trouvent déposés depuis une date antérieure au XIe siècle. Stein, n’ayant que peu de temps devant lui, arrive à marchander quelques manuscrits, dont le célèbre Soûtra du diamant. Finalement, entre ses deux expéditions, il prélève près de 20000 documents et objets. Après lui, en 1908, le Français Paul Pelliot emporte 10000 objets, dont des textes nestoriens et des traductions en chinois de textes d’inspiration chrétienne. C’est la découverte de cette grotte, communément appelée grotte 17 que nous raconte Peter Hopkirk.

Wáng Yuánlù, gardien des grottes de Dunhuang

Stein écrivit : « Je n’avais rien d’autre à faire qu’attendre. »
Pas pour longtemps, ainsi que la suite devait le prouver. Pus tard, au cours de cette nuit-là, Chiang entra silencieusement dans la tente de Stein et sortit avec excitation plusieurs manuscrits cachés sous son manteau. Stein vit du premier coup d’œil que ces textes roulés étaient très anciens. Les dissimulant à nouveau sous ses vêtements — car le prêtre avait insisté pour que cela se passe dans le plus absolu secret — Chiang s’esquiva et rejoignit discrètement sa petite cellule de moine située au pied d’un gigantesque Bouddha assis taillé dans la paroi de la falaise. Il passa le reste de la nuit absorbé dans ces manuscrits, s’efforçant d’identifier ces textes et de déterminer leurs dates. A l’aube, il revint sous la tente de Stein, « son visage exprimant à la fois le triomphe et la stupéfaction ». Transporté de joie, il lui déclara que ces traductions chinoises de soûtra bouddhistes portaient des colophons qui permettaient d’établir que ces textes avaient été traduits par Hsuan-tsang lui-même d’après des manuscrits originaux qu’il avait rapporté de l’Inde.
Il s’agissait d’un extraordinaire présage — « signe divin », comme le qualifiait Stein — que même cet homme inquiet qu’était Wang ne pourrait manquer de reconnaître. En effet, lorsque le petit prêtre avait prélevé de sa chambre secrète ces manuscrits-là, il ne pouvait absolument pas savoir que ces documents étaient directement liés à Hsuan-tsang. Chiang s’empressa de lui annoncer la nouvelle. Il assura à Wang qu’il ne pouvait y avoir qu’une explication : au-delà de sa tombe, Hsuan-tsang avait lui-même choisi ce moment pour révéler ces textes bouddhistes sacrés à Stein, « afin que son admirateur et disciple de l’Inde lointaine », puisse les rapporter d’où ils étaient venus. Chiang n’eut pas besoin d’insister davantage. Le dévot prêtre n’était pas près d’oublier ce présage. En quelques heures, le mur qui bloquait la niche où se trouvaient les manuscrits était abattu, et avant la tombée du jour, Stein scrutait la chambre secrète à la lumière de la rudimentaire lampe à huile de Wang. Cette scène en rappelle une autre qui s’était déroulée quinze ans auparavant, lorsque Howard Carter contempla la tombe de Toutânkhamon à la lueur vacillante d’une bougie.
En tant qu’archéologue, Stein ne pouvait qu’être bouleversé par ce qu’il voyait. « Ce que me révéla cette petite pièce avait de quoi me faire écarquiller les yeux, raconta-t-il ». Amoncelés en plusieurs couches, sans aucun ordre, apparurent à la faible lueur de la petite lampe que tenait le prêtre la masse compacte que formaient ces énormes paquets de manuscrits qui s’élevaient jusqu’à trois mètres de haut et remplissaient, ainsi que des mesures ultérieures le prouvèrent, un espace de près de cent cinquante mètres cubes. C’était selon les mots de Leonard Woolley, l’homme qui avait découvert Ur, « une première archéologique sans précédent ». Le Times Literary Supplement déclara que « seuls quelques rares archéologues ont fait une aussi extraordinaire découverte ».

Au fur et à mesure que leur travail quotidien se poursuivait, étaient extraits de la chambre secrète non seulement d’innombrables manuscrits en chinois, sanskrit, sogdien, tibétain, turc oriental, runique, ouighour, révélant aussi des langues inconnues, mais encore une riche moisson de peintures bouddhiques. A leur extrémité triangulaire et à leurs banderoles flottantes, Stein reconnut tout de suite que quelques-unes étaient des bannières de temples, et d’autres des peintures votives destinées à être accrochées au mur. Toutes étaient peintes sur une soie extrêmement fine ou sur du papier. Beaucoup étaient très froissés, leur plis semblaient « repassés » à certains endroits, parce qu’elles étaient restées pendant neuf siècles sous le tas de manuscrits. Plutôt que dans leur qualité, l’importance de ces peintures résidait dans leur ancienneté —  et donc dans leur rareté. Les peintures de la dynastie T’ang, auxquelles toutes celles-ci appartenaient, sont extrêmement rares, de même que celles provenant d’ateliers locaux comme ceux des oasis. La plupart des peintures furent détruites au milieu du IXe siècle lors d’une vague d’anticléricalisme qui eut pour conséquence la fermeture ou la destruction de quelque quarante mille temples et sanctuaires bouddhiques dans toute la Chine. Par chance, Touen-houang tomba aux mains des Tibétains en 781 apr. J.-C. et en resta en leur possession pendant les soixante-sept années suivantes. Ses temples et ses sanctuaires échappèrent ainsi à la destruction perpétrée dans toute la Chine à cette époque.
Certaines bannières trouvées parmi les manuscrits étaient si longues, lorsqu’elles furent dépliées, que des spécialistes pensèrent qu’elles avaient été spécialement conçues pour être suspendues en haut des falaises de Touen-houang. Stein ne put dérouler la plupart des peintures sur soie qu’il trouva, tant le poids écrasant des manuscrits sous lesquels elles avaient été ensevelies durant des siècles les avaient comprimées et transformées en petits paquets fragiles et durs. Plus tard, avec une dextérité de chirurgiens neurologues, des spécialistes réussirent à les déplier dans les laboratoires du British Museum, après les avoir traités chimiquement. Cette opération dura sept ans.

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

Paul Pelliot dans la grotte 17 à Mogao

Si les découvertes de Pelliot sont aujourd’hui conservées au Louvre et au Musée Guimet, celles de Stein sont disséminées entre Londres et New Delhi. Le British Museum, loin de faire honneur à un de ses plus extraordinaires découvreur n’expose, à part le soûtra du diamant, que quelques manuscrits trouvés dans la grotte 17. La quasi intégralité de ces documents est actuellement conservées dans des caisses, à l’abri de la lumière… et des regards. Etrange hommage à une des plus sensationnelles découvertes de l’archéologie de la Route de la soie.

Des ruines dans l’océan

Des ruines dans l’océan

Peu importe ce qui s’est passé cette après-midi où tu as tout déposé, où tu n’es pas retourné au travail après la matinée de lundi et où tu as pris ta voiture sans prévenir personne pour partir, deux bonnes heures de route, l’asphalte qui brûle sous tes pneus dégonflés, mais c’est comme si un besoin impérieux s’était emparé de toi, impossible à retenir, une envie organique et suave, avec une petite note sauvage sur la langue, un je-ne-sais-quoi d’à la fois sucré et honteux, presque comme si c’était un plaisir qui ne regardait que toi.

Il n’y avait plus rien ni personne, personne pour te dire quoi faire ou quoi penser, rien qui puisse polluer cet instant précieux, rien qui ne fasse signe de l’incroyable hypocrisie que tu détestes tant. Alors voilà, c’est comme ça, tu es parti après ton rendez-vous, tu n’as pas dit au revoir à tes collègues et tu as rejoint ta voiture dans tes vêtements de travail, pantalon léger, veste grise ajustée, un simple teeshirt, des tennis blanches, et te voilà parti sur la route en direction de l’océan, ce n’était même pas prémédité, ce n’est même pas au moment de partir que tu as décidé que ça se ferait comme ça, tu as fait comme d’habitude, tu as improvisé… et cette fois-ci, l’improvisation c’était la mer. Je l’ai entendu, tu écoutais Lazarus de David Bowie (ça fait un peu penser à du Supertramp parfois non ? — crache-moi dessus…) aussi fort que possible, le soleil par la fenêtre, te brûlant la peau du bras et le côté gauche du visage. Oui mais Bowie….

Et puis ça faisait combien de temps ? Vingt ans ? Tu n’y as pas mis les pieds depuis des années, comme si quelque chose t’en avait empêché, comme si un des pôles d’un aimant t’en empêchait désormais, provoquant presque des hauts-le-cœur. Il s’est passé quelque chose là-bas ? Tu ne sauras pas. Tout ceci est du passé et le passé empêche de vivre et de progresser.

L’avenue de la mer qui donne sur le Grand Hôtel où ta table t’attend encore, il n’est pas l’heure de déjeuner, mais déjà, derrière les vitres du restaurant, tu peux sentir cette odeur particulière de vent marin et de cuisine qu’ont tous ces grands restaurants qui donnent sur la mer, ça te rappelle cet hôtel aussi sur la plage de Boulogne-s/-Mer, une parenthèse dans ta vie, quelques jours heureux qui ne se reproduiront plus, et dans lesquels finalement, il y a un secret qui se niche. Le bonheur se trouve encapsulé là-dedans, lorsque tu sais que les événements, une fois passés, ne se reproduiront pas, même si tu cours après dans une chevauchée folle ; ça-ne-se-reproduira-pas. Il faut s’y faire.

L’air de la mer, un verre de vin blanc frais, l’odeur d’une cigarette qu’une femme tient du bout des doigts non loin de toi, les lèvres très rouges, fines et entr’ouvertes, lunettes de soleil qui font d’elle une inconnue que tu ne connaîtras jamais… Le vent dans les cheveux, comme dans une chanson d’Elton John, Return to paradise, l’air qui revient, Remember me while we are apart… Quel que soit le temps qu’il fasse, il y a toujours du vent sur cette longue promenade qui porte le nom d’un écrivain que tu n’as jamais vraiment réussi à lire, des pavés roses sous les pieds et une grande arche arrondie dans ton dos, les vitres gaufrées par le temps, la peinture qui s’écaille sur les montants des fenêtres en bois, lorsqu’elles n’ont pas encore été remplacées par du plastique. En d’autres temps, c’était le sable et la neige qui se mélangeaient sur le plage, mais aujourd’hui il fait particulièrement chaud, le sel, la sueur, le soleil, le vent… tout se mélange sur ta peau, des odeurs que tu avais oubliées et que tu oublies à chaque fois, que tu fais mine de redécouvrir à chaque fois, il n’y a pas de sentiments comme ça qui ressemblent à la noblesse décatie des automnes fatigués. Les cris des enfants qui jouent sur la plage ne te parviennent pas, le vent vient de travers, même la mer te fait silence, seuls les nuages ont l’air de bruisser légèrement en glissant sur la toile bleue. Tu regardes encore cette femme qui a jeté sa cigarette, elle te rappelle quelqu’un dont tu tais le souvenir à présent, ce ne sont plus que des instants lointains qui n’appartiennent peut-être déjà plus à tes souvenirs, légers comme du sable qui file entre les doigts, légers mais puissants, altérés par le temps, friables comme des cendres dans le vent. Il est déjà six heures, la plus belle heure du jour tandis que le soleil commence à se fatiguer, It’s paradise here where the sun meets the sea, il faudrait rentrer mais comme toujours, tu ne fais que ce que tu as envie de faire, ce n’est pas plus mal comme ça. Le sable colle sous tes chaussures, les mains dans les poches et le regard un peu fatigué d’avoir trop aimé, heureusement les réserves se régénèrent, ce serait trop triste sinon.

Le soleil chauffe encore ton visage déjà bien bronzé pour la saison, le hâle a pris de l’avance, comme la floraison des fuchsias, le retour s’amorce et tu ne sais même pas quand il terminera, mais ça, ça n’a pas d’importance. Seuls les souvenirs ont de l’importance, le présent ne compte pour rien, car c’est à partir de lui que le passé se construit. Une parenthèse se referme lorsque les odeurs se dissipent, il ne reste que ta peau qui en garde encore les traces…

Chroniques des jours du vagabondage

Chroniques des jours du vagabondage

J’ai déjà vécu quelques vies, mais comme je ne compte jamais, je ne sais plus vraiment où j’en suis, je ne sais plus combien il m’en reste à user. Peut-être trois ou quatre, peut-être plus qu’une seule, je ne sais pas, il faudrait que je consulte mon solde. Depuis longtemps déjà, j’ai eu tendance à accumuler plein d’objets, de petites affiches publicitaires, des tickets de métro, des tickets d’entrée au musée, des additions des cafés où je me suis prélassé comme un chat au soleil, des pièces de monnaie d’autres pays, des capsules de sodas ou de bières consommés sur des terrasses au bord des fleuves, des amulettes dont le sens m’échappe, les emportant avec moi comme de petits trophées gagnés sur le temps et l’oubli, les parsemant dans mon baise-en-ville comme autant de petits indices avec lesquels je dois recomposer une vie qui appartient au plus grand nombre, validant ainsi que l’attachement que je peux éprouver au contact de tous ces petits objets n’est finalement que le reflet du non-attachement à un monde qui se diffuse partout autour de moi, comme les volutes du lait dans une tasse de café noir. Tout m’entoure, rien ne me touche vraiment, et moi au milieu, je continue de vagabonder à la manière d’un bourdon un peu pataud au beau milieu des fleurs de chèvrefeuille, n’arrivant pas à me poser, la fleur ployant sous un corps épais et velu.

L’année dernière, lorsque j’ai pris l’avion pour Bangkok, j’ai pris avec moi un cahier souple, au papier ligné et à la couverture souple, j’en ai fais mon carnet de voyage ; pour une fois, j’allais non plus écrire sous un style haché et télégraphique, utilisant parfois les quelques signes de sténographie que je connais pour écrire sur le motif comme un peintre écrirait à la lumière de ses couleurs sur un carton découpé dans un menu alors que le monde défile sous ses yeux, mais j’allais écrire et décrire ces moments précieux du voyage en y instillant mes mots, le ressenti présent, l’émotion furtive, la sensation de vie intense brûlant dans mes veines comme le feu d’un narguilé dans un vieux jardin couvert en plein cœur d’Istanbul. Il s’est passé quelque chose un soir, tandis que je venais de m’asseoir sur les banquettes du Çorlulu Ali Paşa Medresesi Nargile Salonu dans le quartier de Beyazıt. J’y ai rencontré trois femmes, plus âgées que moi ; elles venaient de Bahrein et je n’ai rien trouvé de mieux à faire que de discuter avec elles une bonne partie de la soirée dans la vapeur des narguilé aux senteurs de fruit. Elles étaient belles toutes les trois, d’une beauté sauvage qu’on ne voit que chez les femmes libres. Je n’ai pas posé trop de questions mais les voir toutes les trois loin de chez elles, le corps libre de tout attribut religieux, habillées comme si elles avaient passé la journée à sillonner les coursives du Grand Bazar — je les ai peut-être croisées sans m’en rendre compte dans Yorgancilar Caddesi —, les voir ainsi rigolant avec moi, sans gêne, sans entraves, m’a fait croire qu’il existait quelque part encore de petites niches qui permettait que les âmes emplies d’amour pouvaient se rencontrer malgré tout ce qui nous sépare. L’une d’elles portait ses lunettes de soleil sur la tête, le regard noir cerné de khol, une belle poitrine enserrée dans un cache-cœur blanc noué sur son ventre ; nos regards se sont croisés plusieurs fois, un sourire presque innocent échangé… une magie de quelques instants qui s’est perdue dans le parfum d’un elma çay, une courte éternité fugace, un souvenir tenace… Je me perds encore. Revenons à ce cahier qui ne me quitte jamais et que je tente de terminer. Je vois les pages défiler, les jours avec elles, le temps qui ne s’arrête que pour dire bonjour aux gens de passage, il y a de l’organique dans tout cela. L’aurais-je terminé avant de repartir ? Peu importe, je n’ai aucune dette, aucun compte à régler avec mon écriture, ce n’est que le flot ininterrompu de mon âme qui se perd et qui me fait user à chaque fois une de mes vies. On recommence ? Je n’attends que ça. Rien n’est grave, tout est aussi léger que le battement d’aile d’un papillon, tout n’est que souvenirs tendres de moments qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, je ne déteste rien, j’aime tout parce que je sais comment transformer, alchimiste à ma manière.

A présent, tout sera plus facile, je viens de faire sauter un verrou, il me faut simplement gagner un peu plus de temps, libérer des minutes pour pouvoir les remplir de sève et d’offrandes comme on en trouve sur les margelles des petits temples qu’on voit sur le bord des routes à Bali, ici et là des paniers de feuilles tressées sur lesquels on dépose quelques fruits pour Gaṇesha ou Hanumān  pourvu de mâchoires…

Sous la tonnelle de fer forgé, recouverte des fragrances des jasmins et des chèvrefeuilles, des couleurs sublimes des clématites blanches et bleues, je n’ai de cesse de m’extasier de la chaleur qui inonde mon visage, du calme qui règne ici, brièvement rompu par les poussées des moteurs des longs courriers qui rejoignent peut-être Singapour ou Mexico, hurlant dans le ciel leur plainte maladive de moteurs à réaction, tout en corrigeant mes copies, seules quelques unes sont vraiment bonnes, d’autres sont hors-sujet, ou bien écrites avec les pieds, mais je ne m’attarde pas, déjà je suis empli de senteurs qui me transportent. La rose ayurvédique, le cèdre puissant mêlé au patchouli et au cuir, l’orange fruitée et le santal, toutes ces senteurs, je n’ai pas besoin de les respirer, elles sont en moi comme des images ou plutôt des couleurs, chacune me rappelle des moments de ma vie, des lumières particulières, des mondes entiers sur lesquels je peux compter pour me refonder à chaque fois.

Plusieurs vies en une seule, et je m’apprête à quitter celle-ci pour une autre qui se nourrira de toutes les autres, encore une fois, une vie sans idée, sans croyance, sans dogme, sans doctrine, et surtout, sans certitudes. Je n’aime pas les combats, ni les croyances, car tout mène à l’insolente attitude de ceux qui sont persuadés que leur système de pensée constitue une vérité. Manger ceci par conviction, rejeter un aliment par conviction, penser que le blanc ne peut être que l’opposé du noir par conviction, penser que les choix qu’on fait ne sont que la conséquence logique de telle action, ou de telle enchaînement d’actions, par conviction, s’enfermer dans une logique romantique qui pourrait nous laisser croire que les sentiments ne peuvent que faire partie d’une palette déjà connue… c’est refuser les demi-tons, les quarts de tons, la multitude des tons inconnus, des couleurs que personne n’a jamais pu voir, des odeurs qui n’existent pas… ou qui existent pour celui qui les sent. Les combats et les certitudes m’agacent, et je préfère laisser cela à ceux qui y croient encore, tout est dans l’ordre des choses, l’ordre du tous contre tous. Amen. Ma réalité n’est pas la réalité, mais l’ensemble incommensurable des réalités du monde, et si je suis le seul, moi comme les autres, le seul à les percevoir, tant mieux, ça me fait au moins ça à vivre, pour cette vie-là encore une fois, jusqu’à la prochaine vie, et rien ni personne ne m’enfermera dans ce que je refuse de vivre. Il est temps pour moi de fermer mon livre, de lire les dernières pages, s’il en reste à lire, ce qui ne m’empêchera pas de relire certains passages à l’envi, ni de relire le livre en entier en commençant par n’importe quelle chapitre, et même, si j’en ai envie de faire des anagrammes avec certains mots… Orange/organe… ou de lire certains mots à l’envers… tnemecnoner, tnemmatiun, tnama et ainsi de suite, jusqu’à ce que les couleurs qui sont mes sentiments me submergent une fois de plus jusqu’à l’endormissement total.

Le plus beau moment d’une journée, l’endormissement, quelques secondes dont on ne connaît jamais l’issue, qui se dissolvent comme une goutte de lait dans l’océan et qui nous plongent dans une mort certaine, faite de petits riens et de grandes espérances, de sexes ouverts et affamés assouvissant nos désirs les plus sauvages, de peurs infernales et d’odeurs… Mes rêves sont faits d’odeurs et de couleurs que personne ne connaît et que personne ne connaîtra jamais, et je les garde pour moi, égoïste que je suis. Alors je m’endors encore une fois pour abandonner une de mes vies, je laisse tout derrière, je m’en vais, sans me retourner, je vais faire des envieux ou des malheureux, avec mes rêves, mes odeurs, mes couleurs, sans croyances, sans être persuadé de quoi que ce soit, ça vaut mieux comme ça, mais encore une fois, avec cette lueur que n’importe qui peut voir dans mon regard, ceux qui me connaissent savent, les autres, eh bien tant pis pour eux, je suis le réceptacle de quelque chose, un puits sans fonds, insaisissable, impertinent, sans accroches, sans poignées, sans rien à quoi se rattacher, je ne fais que passer dans la vie des autres et ne laisse que quelques souvenirs imperceptibles, ma peau se détache, déjà la mue opère, je laisse tout derrière moi… et… j’avais raison. C’est bien un hérisson qui trotte dans les allées de mon jardin.

Bonne nuit, et surtout, bon courage…

Photo d’en-tête © Swan Gallerie

Le sūtra du diamant de Dunhuang

Le sūtra du diamant de Dunhuang

Au cœur de la mahāprajñāpāramitā (प्रज्ञापारमिता), le corpus des œuvres littéraires du grand véhicule, mahāyāna (महायान), se trouve un des sūtras les plus connus du bouddhisme, à l’origine des grandes idées du courant chan et zen.

Après avoir entendu le Sūtra du Diamant, Huìnéng (惠能) se rend au monastère du mont de la prune jaune (黄梅山) et est assigné dans la cuisine, où il demeure six mois.

Un jour, Shénxiù (神秀), moine érudit et assistant du patriarche, écrit un poème sur un mur :

身是菩提樹, Le corps est l’arbre de l’Éveil,
心如明鏡臺。 L’esprit est comme un brillant miroir dressé.
時時勤拂拭, À chaque instant je l’époussette,
勿使惹塵埃。 Et n’y laisse aucune poussière.

Illettré, Huineng se fait lire le poème, et puis il y répond par ces vers qu’il demande à quelqu’un d’écrire à côté du précédent :

菩提本無樹, Il n’y a aucun arbre dans l’Éveil,
明鏡亦非臺。 Le miroir n’est pas dressé.
本來無一物, Puisque fondamentalement rien n’a d’existence,
何處惹塵埃。 Où de la poussière pourrait-elle se déposer ?

(source Wikipedia)

L’importance du Vajracchedikāprajñāpāramitāsūtra réside dans la symbolique du diamant, la pierre la plus dure mais aussi la plus tranchante qui soit, capable de couper toutes les autres pierres, qui, lorsqu’elle est pure peut avoir la transparence de l’eau, et fait référence à la doctrine de la vacuité qui elle, transperce toutes les autres doctrines substantielles, représente l’absence de caractère fixe et inchangeant de toute chose. Bouddha y converse avec son disciple Subhuti de la vacuité, de la préciosité du diamant qui malgré sa pureté empêche le sage d’atteindre l’éveil.

Respectueusement imprimé par Wang Jie pour être distribué gratuitement à tous, au bénéfice de ses parents, le 15e jour du 4e mois, 9e année de l’ère Xiantong. Cliquez sur l’image pour la voir en grand.

L’exégèse du sūtra demeure compliquée du fait que les traductions du sanskrit se sont diffusées dans le monde bouddhiste, jusqu’au Gandhara et au Khotan, et notamment en chinois simplifié. C’est une de ces versions que Sir Aurel Stein a découvert nichée au cœur des magnifiques grottes de Dunhuang. Si le manuscrit trouvé n’avait été qu’un simple manuscrit, il n’aurait pas été si célèbre. C’est aujourd’hui le seul manuscrit rapporté par Aurel Stein qui soit exposé au public dans les salles de la British Library, et pour cause, il est daté de 868 et se trouve être le premier document retrouvé imprimé de l’humanité, six cents ans avant les premières impressions de Gutenberg, ce qui ne renseigne absolument en rien sur les procédés utilisés à l’époque, mais peu importe, la réalité est là, il a bien été imprimé et porte aujourd’hui la cote Or. 8210/p.

Le plus célèbre manuscrit issu de la masse encombrant la pièce est sans aucun doute le Soûtra du Diamant. Sa renommée n’a rien à voir avec le texte lui-même, dont il existe d’innombrables exemplaires (il y en avait plus de cinq cents, complets ou non, qui faisaient partie du seul butin de Stein à Touen-Houang). Celui-ci semble être le plus ancien livre imprimé que l’on connaisse, fabriqué il y a plus de mille ans à partir de blocs d’impression en bois. Dans un ouvrage chinois contemporain ayant pour thème l’histoire de l’imprimerie et publié en 1961 par la Bibliothèque Nationale de Pékin, ce texte est ainsi décrit : « Le Soûtra du Diamant, imprimé en l’année 868 […], est le plus ancien livre imprimé qui existe au monde ; il est fait de sept bandes de papier jointes les unes aux autres, comprenant sur la première page une gravure d’un grand talent. » L’auteur ajoute : « Ce célèbre rouleau fut volé il y a plus de cinquante ans par l’Anglais Ssu T’an-yin [Stein] ; cet acte fait encore grincer les dents des Chinois, qui lui vouent une haine acharnée. » Ce livre est maintenant exposé au British Museum, à quelques pas du célèbre ouvrage occidental : la Bible de Gutenberg. Le rouleau de Touen-houang, qui mesure quatre mètres et huit centimètres de long, porte la date exacte du 11 mai 868 ainsi que le nom de l’homme qui le commanda et le diffusa. Cela fait de lui non pas le plus ancien imprimeur connu, ainsi qu’on le prétend parfois, mais le plus ancien éditeur.

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

L’histoire détaillé du manuscrit sur le site du International Dunhuang Project.

Moka au bar aux portes du Taklamakan, dans l’oasis dévastée de Tourfan

Moka au bar aux portes du Taklamakan, dans l’oasis dévastée de Tourfan

Sale habitude chez ces cartographes que de dessiner les plans de pays qui n’existent que dans leurs rêves… On aurait pu les croire sur parole, leur attribuer le mérite de l’invention de nouvelles terres, on aurait même pu les suivre les yeux fermés en se disant que de nouveaux mondes étaient à portée de vue… mais voilà qu’ils nous servent des cartes dessinant le contour des déserts, à la lisière d’étendues de sables dont l’échelle nous laisse supposer qu’il n’y a que la mort au bout de la route. Le sable, la poussière, les vestiges des âmes perdues sur les routes commerçantes, les oasis dévastées, les maisons de torchis protégeant encore à demi-mots les derniers ustensiles de la vie quotidienne.

Tourfan fait partie de ces vestiges du passé, dont il ne reste plus rien aujourd’hui. L’âme de Tourfan, en tout cas, a disparu. Tourfan, un nom qui sonne bien peu chinois (Turpan, تۇرپان en ouïghour), et qui pourtant est une des principales préfectures de l’immense région autonome du Xinjiang, coincée entre la Mongolie et le Kazakhstan. En réalité, Tourfan n’a jamais eu un grand  intérêt en soi. En revanche, les alentours sont truffés de vestiges encore visibles aujourd’hui, comme la grotte des mille bouddhas de Bezeklik, ou les vestiges de la culture gushi à Gaochang (قاراغوجا, Qara-Hoja), à deux pas des Monts Flamboyants, ces immenses falaises de grès rouges qui réfléchissent une chaleur incroyable. Voilà. Nous sommes au cœur de la Chine que l’on nommait autrefois Turkestan Chinois, où les températures dans ces plaines et ces montagnes désertiques peuvent facilement monter à plus de 40°C.

Albert von Le Coq, archéologue un peu replet et portant fièrement son nom français qui trahit des origines huguenotes, parcourt les anciennes routes commerciales. Avec son adjoint Bartus, ils prélèveront des fresques à la scie directement dans les grottes de Bezeklik, remplissant ainsi près de 300 caisses de bois remplies de bourre de coton et de feutre d’antiquités et de fresques fragiles, qui rentreront en Allemagne et qui seront allègrement détruites pendant les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale… Tragique histoire que ce pillage systématique justifié par une soi-disant instabilité politique de la région à cette période. C’est lui qui ramènera notamment cette superbe fresque représentant Bouddha ainsi qu’un moine aux cheveux roux et aux yeux bleus, certainement un tokharien, le tout peint dans un style aux drapés qui ne sont pas sans rappeler les influences de la statuaire grecque, et les couleurs de l’art byzantin. Curieux syncrétisme témoin d’une époque où l’art voyageait plus vite que les hommes…

Fresque de la grotte des mille bouddhas de Bezeklik représentant un moine tokharien

La ville de Tourfan se trouve à deux cent quarante kilomètres au nord du point ultra-secret, situé près de Lou-lan, où la Chine a testé ses premières armes nucléaires. Cette verte et fertile oasis consiste en une très vaste dépression naturelle d’environ sept cent soixante dix mille kilomètres carrés, que les géographes considèrent comme l’une des plus profondes à la surface du globe. Autour de la ville s’élèvent des collines portant des traces de tremblements de terre, et dépourvues de toute vie, ainsi que d’autres déserts tout aussi stériles. Au nord se dresse la cime enneigée du Bogdo-Ola (la « montagne de Dieu »), plus hautes que tous les sommets d’Europe, et qui forme l’éperon oriental du grand T’ien Shan. Le paysage grandiose et austère de cette région rappelait au voyageur britannique Sir Eric Teichman, qui traversa cette partie du Turkestan au cours de l’hiver 1935, le Grand Canyon du Colorado. Il faisait si froid que les membres de son groupe devaient chaque matin allumer des feux sous les moteurs pour les faire démarrer, « procédé très dangereux », souligna-t-il, mais considéré comme très courant dans cette partie du monde. Au contraire, en été, la chaleur était si intense que le mercure montait en flèche jusqu’à cinquante-cinq degrés, contraignant même les habitants de la région à se réfugier dans des caves spécialement creusées à cet effet. Cependant, quelques uns des villages-oasis les plus fertiles du Turkestan chinois y vivent, disséminés à travers ce paysage aride et desséché. Au moment de l’apogée de la Route de la Soie, les vins, les melons et les raisins frais de ces oasis approvisionnaient la cour impériale de C’hang-an. Le secret de cette étonnante luxuriance réside dans un ingénieux système d’irrigation originairement emprunté à la Perse, et qui, grâce à de profonds canaux souterrains, apporte l’eau des neiges, provenant des montagnes du Nord, à ces communautés, qui, sans cela, n’aurait pu survivre.

Les deux Allemands poursuivirent leur voyage vers Tourfan, située à deux cents soixante kilomètres à l’intérieur du Turkestan chinois, où ils firent très vite connaissance avec la vie répugnante des insectes. Outre les moustiques, les mouches, les simulies, les scorpions et les poux, il existait deux types d’araignées particulièrement déplaisantes. La première appartenait à une espèce capable de sauter ; son corps avait la taille d’un œuf de pigeon, ses mâchoires émettaient une sorte de crissement de dents, et elle avait la réputation d’être venimeuse. La seconde était plus petite, noire et poilue, et vivait dans les trous creusés dans le sol. Sa piqûre était particulièrement redoutée, car si elle n’était pas mortelle elle pouvait être très dangereuse. C’était cependant les cafards de Tourfan qui dégoûtaient le plus les Allemands. A. von Le Coq, écrivait « Un homme qui se réveillait le matin avec une telle créature assise sur son nez, ses grands yeux en train de le fixer et ses antennes qui tentaient d’attaquer les yeux de sa victime, tombait irrémédiablement malade. On avait l’habitude de saisir l’insecte, non sans éprouver un horrible dégoût, et de l’écraser ; il se dégageait alors une odeur extrêmement désagréable. »

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

Paul Pelliot à Dunhuang (Touen Hang)

Carte disponible sur Gallica.