La hauteur des montagnes, la longueur des rivières…

La hauteur des montagnes, la longueur des rivières…

Tout commence par des citations qui résonnent étrangement en nous, des bouts de phrases tirés de livres qui racontent votre histoire à vous. Lorsque Kessel ou Bouvier parlent, c’est de vous dont ils parlent, c’est de votre enfance dont il est question. La preuve…

New and Improved View of the Comparative Heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers In The World. 1823

J’écoute d’abord Joseph Kessel, pour qui Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues… Puis un peu plus près de chez moi, de ma temporalité, Nicolas Bouvier, dans L’usage du monde. C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sais comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.

Et puis un jour, vous partez trop loin, ce qui vous parle, ce ne sont plus que les cartes elles-mêmes, elles vous ont envahi. Certaines sont affichées au-dessus de votre bureau, voire dans la salle de bain, au-dessus des toilettes, peut-être même dans votre chambre. Au-dessus de mon bureau se trouve un ancienne carte de Constantinople, entièrement écrite en français, où même les noms turcs sont transcrits dans un français de carnaval. Mais la carte est belle car c’est une vue panoramique du Bosphore. J’ai d’autres cartes qui apparaissent sur des miniatures persanes, des reproductions un peu grossières, achetées dans une toute petite boutique d’Istanbul, recouverte de feuilles de Corans enluminées, peintes et repeintes. Il me semble même que de là où je me trouve je peux entendre le muezzin entonner la prière du soir non loin de Sultanahmet. Ce sont les cartes qui vous ont happé, elles sont venues vous chercher et puis vous ne savez pas quoi faire de celle-ci. J’ai également un vieil atlas datant des années 50, aux feuilles jaunies, et dont certains noms de pays n’existent plus…

Entre le début et la fin du XIXème siècle, dans les atlas et sur les murs des écoles sont apparues de nouvelles cartes, des cartes d’un nouveau genre, des cartes qu’on appelle comparatives. Alors on y compare quoi sur ces cartes comparatives ? La longueur des fleuves et la hauteur des montagnes. Au premier abord, on comprend tout de suite que ces cartes comparatives mettent au même niveau deux des éléments géographiques dont les mesures sont les plus proches, mais ensuite, on se demande quelle raison étrange a pu pousser certains cartographes à constituer ce genre de cartes, car effectivement, ces choses-là n’ont rien à voir entre elles. Aussi bien je pourrais comprendre la mise en relation des montagnes avec la profondeur des fosses marines, mais comparer la hauteur des montagnes et la longueur des fleuves n’a à mon sens pas vraiment d’autre intérêt que de produire de belles cartes qui ont le mérite d’être captivantes, même si elles sont parfois difficiles à déchiffrer. C’est là toute la poésie de la chose, assembler des formes, des couleurs, des mesures, des légendes, pour en faire des objets d’une belle précision, même si toutefois, les cartes sont souvent fausses. Mais qui se soucie de leur véracité ? Tenons-nous en à la poésie.

Allons faire un tour parmi les plus belles d’entre elles. Toutes sont disponibles sur le site David Rumsey Map Collection, un des plus beaux sites de cartographies du web mondial. Prenons-en de tout petits morceaux pour les regarder de près et voir ce qu’elles ont à nous dire.

Cette première carte en français (Goujon et Andriveau) datant de 1836 montre les fleuves en partant du plus long, les sommets en partant du plus court ; l’imbrication des deux donne la forme de la carte. C’est une très belle carte avec beaucoup d’indications et de nombreux chiffres repris dans les colonnes latérales. A cette époque, le sommet le plus haut du monde est le Dhaulagiri.

1836 Andriveau Goujon Comparative Mountains and rivers chart

Sur cette carte, on peut constater que les deux comparaisons sont empilées l’une sur l’autre, ce qui a pour effet de les placer sur la même échelle. Un peu moins soignée que la précédente, elle est tout de même colorée et relativement précise.

A comparative view of the heights of the principal mountains and lengths of the principal rivers of the World; Fenner, 1835.

Cette fois-ci, les montagnes ne sont plus alignées les unes à côté des autres mais empilées, pour ne former qu’un seul et même sommet. Les fleuves sont mis à l’échelle mais pas forcément ordonnés, et ornent chaque côté de l’immense montagne représentée.

A Comparative View of the Heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers in the World, Dower, John Nicaragua; Teesdale, Henry, London, 1844

Celle-ci a la particularité de ne parler que de l’Écosse. Et comme l’Écosse, la couleur dominante en est le vert sombre… J’aime beaucoup cette carte car elle a un côté naturaliste assez pratique. En effet, les rivières descendent des montagnes et sont représentées dans une mise en relief assez intéressante.

A comparative view of the lengths of the principal rivers of Scotland. Comparative view of the height of the falls of Foyers and Corba Linn, Thomson, John, Lizars, William Home, Edinburgh, 1822

Celle-ci et la prochaine, ne sont en réalité qu’une seule et même carte. La première représente la partie est de l’hémisphère, la seconde la partie ouest. Cette fois-ci, ce ne sont plus simplement les montagnes et les rivières, mais également, les chutes d’eau, les îles également les lacs qui y sont représentés, le tout dans une mise en page élégante et assez efficace pour la compréhension des légendes et la lecture des informations.

A Comparative View Of The Principal Waterfalls, Islands, Lakes, Rivers and Mountains, In The Eastern Hemisphere; Martin, R.M.; Tallis, J. & F.; New York; 1851

A Comparative View Of The Principal Waterfalls, Islands, Lakes, Rivers and Mountains, In The Western Hemisphere; Martin, R.M.; Tallis, J. & F.; New York; 1851

Celle-ci et celle d’après sont les deux pages de deux graphiques différents. Mais ce ne sont plus vraiment des cartes, plutôt des graphiques.

Comparative heights of mountains; Worcester, Joseph E.; Boston; 1826

Comparative lengths of rivers; Worcester, Joseph E.; Boston; 1826

Cette carte a l’avantage d’être dans un excellent état, en plus d’être pliable. On peut voir les marges des plis écartés laissant entr’apercevoir la toile de jute qui sert de support aux jointures.

Comparative heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers Publisher William Darton

Encore une carte en deux hémisphères distincts. Mise en page sobre, bicolore, efficace, gracieuse…

Eastern Hemisphere; Mitchell, Samuel Augustus; Philadelphia; 1880.

Western Hemisphere; Mitchell, Samuel Augustus; Philadelphia; 1880.

Celle-ci est une de mes préférées, de par ses couleurs et sa pertinence. Sont listées les indications sur la végétation en fonction des différents massifs. La carte elle-même indique les types de végétation en fonction des latitudes. Elle contient un superbe petit synopsis des régions phyto-géographiques.

Geographical distribution of indigenous vegetation. The distribution of plants in a perpendicular direction in the torrid, temperate and frigid zones- Henfrey, Arthur, 1819-1859

Celle-ci intègre les longueurs des rivières et les hauteurs de montagne dans les espaces vides laissés par les arrondis des hémisphères.

Gray’s new map of the World in hemispheres, with comparative views of the heights of the principal mountains and lengths of the principal rivers on the globe, Gray, Frank Arnold, Houlton, Maine, 1885

Une autre version d’un type de carte déjà vu plus haut.

Heights Of The Principal Mountains In The World, Tanner, Henry S., Philadelphia, 1836

Une autre version encore…

Heights Of The Principal Mountains In The World. Lengths Of The Principal Rivers In The World, S. Augustus Mitchell, 1846

J’aime particulièrement celle-ci, pour son aspect monochrome, mais aussi pour la douceur des arrondis des légendes attribuées aux sommets. Elle est vraiment complète, puisque par continent, on peut retrouver facilement les montagnes et les fleuves décrits avec précision.

Johnson’s Chart of Comparative Heights of Mountains, and Lengths of Rivers of Africa … Asia … Europe …South America … North America; Johnson, A.J.; 1874.

Egalement une autre version d’un type de carte connu, un peu piquée, un peu jaunie…

Mountains & Rivers; Colton, G.W; 1856

Comparaison des deux hémisphères, de manière parfaitement symétrique.

Rand, McNally & Company’s indexed atlas of the world Western Hemisphere, Eastern Hemisphere, Rand McNally and Company, Chicago, 1897

Une autre version très colorée par continent, mais désormais rien que de très commun…

Table of the Comparative Heights of the Principal Mountains &c. in the World; Finley, Anthony, Philadelphia, 1831

Exactement la même, mais sous forme de graphiques…

Table of the Comparative Lengths of the Principal Rivers throughout the World; Finley, Anthony, Philadelphia, 1831.

Certainement la plus belle de toute, une carte riche, avec le bassin de certains fleuves significatifs, une carte qu’on aimerait bien avoir au-dessus de son bureau…

The World in Hemispheres with Comparative Views of the Heights of the Principal Mountains and Basins of the principal Rivers on the Globe, Fullarton, A. & Co., London and Edinburgh, 1872

Le diable et la haute mer

Le diable et la haute mer

L’humour et la connaissance précise de la marine de Kipling… Un enchantement dont j’arrive encore à me réjouir à chaque instant, surtout avec cette forme d’humour très anglais, très subtil, on en ressort avec le sourire alors que la situation ne s’y prête pas vraiment…

Paddle Steamer Bournemouth Queen

L’Haliotis avait le choix et ce qu’il choisit déclencha le dénouement.
Escomptant son moindre tirant d’eau, il essaya de se tirer dans le nord vers un bas fond propice.
L’obus, qui arriva en traversant la cabine du premier mécanicien, fut un cent-vingt-cinq à charge, non d’éclatement mais de tir.
On avait visé pour qu’il passât en travers de sa route et c’est évidemment pourquoi il était venu flanquer par terre le portrait de la femme – fort jolie fille d’ailleurs – du premier mécanicien.
Il réduisit en bois à allumettes la toilette d’acajou de cet officier, franchit le couloir de la chambre des machines, et, frappant un grillage, tomba juste devant la machine avant, où il éclata, coupa net les boulons reliant la bielle avec la manivelle antérieure. On se doute des conséquences. […]
En bas, on entendait qu’il se passait quelque chose.
Ça ronflait, ça cliquetait, ronronnait, grondait, tocquetait.
Le bruit ne dura guère plus d’une minute.
C’était les machines qui, sous l’inspiration du moment, s’adaptaient aux circonstances.
M. Wardrop, un pied sur le grillage supérieur, se pencha pour prêter l’oreille et laissa échapper un grognement douloureux.
On ne stoppe pas en trois secondes des machines marchant à douze nœuds à l’heure, sans y jeter du désarroi.
Dans un nuage de vapeur, l’Haliotis chassa sur son erre en geignant comme un cheval blessé.
Rien à faire.
L’obus à charge réduite avait réglé la situation.

Rudyard Kipling,
in Un beau dimanche anglais.

Traduit par Albert Savine, 1931,
Albin Michel

Le texte original est disponible sur le projet Gutenberg, sous le titre The Devil and the deep sea, in The day’s work.

J’habille les gosses et on y va

J’habille les gosses et on y va

Prends ton manteau et on y va qu’elle dit – oula mais où ça donc ? Ben on va voir le ptit hein mais quel petit je réponds ben celui qui vient de naître y’a trois mois – waow génial, j’avais pas noté ça dans mon agenda et la perspective de passer mon samedi après-midi à aller voir le ptit qui vient de naître y’a trois mois me revitalise d’un seul coup, sur le coup je me dis qu’on va bien se marrer mais je sais que je vais vite déchanter et puis m’ennuyer ferme – on arrive, on sonne ouais c’est nous, entrez allez-y donc, c’est à quel étage déjà ça fait une éternité, merde je sais plus attends je re-sonne ouais c’est à quel étage, ben pfff deuxième ah ok pardon, on arrive, c’est nous. La porte au deuxième s’ouvre, il est derrière la porte, salut toi, je te serre la main ou bien. Allez-y entrez qu’il dit, il a les yeux rouges et des valises sous les yeux asseyez-vous on se fait une bisounette avant ? Ben désolé hein mais le ptit qui vient de naître y’a trois mois est en train de dormir il a mal dormi cette nuit et nous aussi enfin surtout lui parce que moi ça va je dors bien.
Lui : Ouais…
En attendant on va prendre un tithé non qu’est-ce que vous en pensez avec des tigâteaux et puis des titrucs à grignoter parce que moi j’ai faim pas vous ? Alors j’ai plus de thé mais on va en boire un quand-même chéri tu peux faire chauffer de l’eau s’il te plait pour un tithé… blablabla
L’heure tourne et y’a toujours pas de ptit qui vient de naître y’a trois mois, parce qu’il dort toujours et moi je m’endors sur mon fauteuil, y’a pas de raison, le soleil me chauffe le visage derrière les vitres et lui me raconte sa vie et tu te rends compte avec le ptit qui vient de naître y’a trois mois qui a sa chambre pour lui tout seul, soixante centimètres de long dans dix mètres carrés, c’est pas un peu exagéré j’avance, ben non qu’il me répond il faut bien qu’il ait sa chambre ben oui mais vous vous dormez où bon dieu dans les chiottes ? Pfff mais non, on déplie le canapé et hop là on met les draps et on se couche et comme on fait son lit on se couche – rire con. Moi je le regarde indubitablement perturbé nan tu déconnes, ben non qu’il me fait où veux-tu qu’on dorme ? Dans les chiottes je dis avec le même rire con que lui. Pfff toi alors t’es con, ouais je réponds. Tu veux dire que mon cul est assis sur votre lieu de couchage mais c’est débile cette histoire et pendant ce temps là le ptit qui vient de naître y’a trois mois il nage dans son couffin perdu au milieu de murs dix fois grands comme lui, je rêêêêêêêêêve mazette. Mais il a besoin d’être un peu tout seul ce ptit qui vient de naître y’a trois mois…
Bon ben désolé hein, le ptit qui vient de naître y’a trois mois il dort jamais aussi longtemps, je vais peut-être aller le voir – moi : ouais quand-même, on sait jamais des fois qu’il se soit étouffé – sourire niais de ma part et hop je mange un cookie avec mon thé froid.
Ben non, le ptit qui vient de naître y’a trois mois il dort encore je suis désolée, nan spa grave je lui dis, on a tout notre temps, de toute façon on n’avait rien d’autre à faire, on a simplement décommandé un week-end aux Maldives – sourire niais. Attendez, elle se lève brusquement les yeux fous et le doigt en l’air, j’ai les photos, les photos, oh non merde que je me dis et on passe une heure à regarder toutes les photos, ah la vache il est beau il ressemble à qui le ptit qui vient de naître y’a trois mois ? Pffff – bruit de baudruche qui se dégonfle – j’en sais rien du tout moi (et puis si vous saviez à quel point je m’en contrefous). Euh et sinon le ptit qui vient de naître y’a trois mois il est toujours en vie ? Nan parce que là on va finir par croire qu’il est en train de se les geler dans un congélo à la cave – sourire niais de ma part – j’adore mon sourire niais.
Ah ben justement le voilà… Hein ? Qui ? Ben le ptit qui vient de naître y’a trois mois, mais comment ça il marche déjà ? Mais non (moue bêtifiante) je l’ai entendu chouiner et elle amène le ptit qui vient de naître y’a trois mois il est petit et frippé et très petit et bon, c’est un bébé quoi, et dire que j’ai attendu tout l’après-midi pour voir ça, rien que d’y penser j’en ai des furoncles.
Heureusement, j’ai toujours mon Opinel sur moi. Bon c’est bon là on y va ?
J’habille les gosses et on y va.


Écrit le 17 avril 2008. Photo d’en-tête © Hernán Piñera

Votre style à l’enjouement trop forcé finit par agacer

Votre style à l’enjouement trop forcé finit par agacer

Le réveillon de Noël est l’occasion rêvée pour sortir ses plus beaux atours de leur gangue de plastique à la vague odeur de naphtaline pour aller diner en ville.
Vous avez certainement déjà reçu votre carton d’invitation pour aller réveillonner rue du Faubourg Saint-Honoré chez une cousine éloignée qui a fait fortune dans la vente de foulards de luxe, et comble d’orgueil, elle a tenu à inviter toute la petite famille, et même la grande, dans son triplex de deux cents mètres carrés. Le soir arrivé, vous avez l’intention de briller, de montrer une fois de plus que vous avez progressé cette année encore et que vos cours de culture générale par correspondance n’ont pas été vains.
Le grand soir arrive, et, les bras chargés de sacs que le Père Noël a pris soin de remplir à votre place – les grands magasins à cette période-là de l’année sont bondés et vous ne vous y retrouvez jamais – vous montez l’escalier recouvert d’une moelleuse moquette rouge. Accueilli par l’hôtesse accorte – diantre, ces années d’opulence l’ont desservie – vous passez dans le salon et vous retrouvez le cousin Marcel, qui lui, par contre, n’a pas changé depuis la dernière fois que vous l’avez vu – toujours aussi mal coiffé et l’haleine d’un boyard noyé dans le purin, le malotru tient absolument à vous embrasser comme il le faisait jadis lorsque vous alliez le visiter à Pâques dans son Vercors natal.
C’est bien joli toutes ces retrouvailles, mais ça ne fait pas avancer le schmilblick et pendant ce temps, la dinde rosit patiemment, enroulée dans son collier de marrons. Une coupette (ne dit-on pas une flûte ? – oui ce soir, vous avez décidé de verser dans le raffinement un tantinet pédant) de Champagne à la main, l’atmosphère se détend doucement – certaines personnes qui sont ici revêtent le caractère de l’inconnu – les années sont passées tellement vite et la vie dans la capitale vous a rendu – disons les mots – un peu concon sur les bords.

Tout le monde le sait, avec la famille et les amis, mieux vaut éviter les discussions dirigées sur la politique, la religion et l’argent – on réservera ces vastes notions pour les joutes verbales avec des inconnus dans des bars mal fréquentés – mais en revanche, rien n’empêche de parler de sexe et d’argent – bien que cela ne soit pas de mise un soir de Noël, vous n’avez pas été invité à une partie de poker entre potes de l’armée, alors rangez cela. Ne reste plus que les travaux de réfection de la cheminée de l’oncle Lucien qui attend encore le maçon et les jérémiades de Juliette qui ne s’en sort pas des défauts de conception de sa cuisine aménagée.
Tout ceci est d’une tristesse à mourir. Vous qui depuis votre installation dans les beaux quartiers tentez d’élever les débats auxquels vous participez, vous voilà dans l’embarras.

Ce que je vous propose, ce sont quelques sujets de discussion qui pourront fort bien alimenter vos soirées, tels de succulents rochers en chocolat pendant une soirée chez l’ambassadeur(drice). Sans vouloir flatuler plus haut que mon postérieur, voici des idées – cadeaux – qui feront mouche à tous les coups.

Entre les canapés tartinés de foie gras bien ferme et la bouteille de Sauternes qui descend bien trop vite à votre goût, osez la canaillerie, tentez le Père Noël, ça marche à tous les coups.

Est-ce que le Père Noël ne serait pas finalement qu’une image patriarcale déficitaire ??

Vous avez surpris tout le monde. Marcel et son haleine de chanteur de l’Armée Rouge vous regarde d’un air suspicieux et se demande si vous n’êtes pas devenu gay. Pour le coup, on entend les mâchoires terminer leur travail de mastication et vous attendez que tout le monde ait bien dégluti pour jauger les réactions.

Rien ne vient ? C’est normal car en fait, ils se demandent si vous n’êtes pas saoul, mais vous n’en êtes qu’à deux coupes de Champagne et votre esprit est encore aiguisé. Afin de relancer le débat, vous expliquez tout de même que vous ne connaissez pas de femme dans l’entourage proche du Bonhomme Noël de par l’iconographie classique et que vous vous demandez si finalement il n’aurait pas été victime d’une déchéance de ses droits parentaux. Montrer une telle image à des enfants en plein épanouissement social n’est peut-être pas très habile dans le processus de leur éducation.
Toujours rien ?
N’embrayez surtout pas sur le petit Jésus et la crèche, on vous a déjà prévenu qu’aborder la Religion, même sous cet aspect, était pour le moins risqué. Tante Jacqueline est très soupe-au-lait et menace déjà de quitter la table en sanglotant. Le Père Noël est une réminiscence païenne certes, mais ne lui rappelez-pas ce souvenir douloureux.
Partons sur autre chose. Nous avons fait le tour tout à l’heure des sujets à ne pas aborder. Celui qui ne risque rien, c’est la philosophie. Voici un domaine qui même s’il souffre de querelles d’écoles, risque facilement de recueillir l’unanimité. Choisissez bien votre notion, car dites-vous que le destin de cette soirée faste est entre vos mains. Aborder la métaphysique ou le principe de non-contradiction serait littéralement suicidaire et vous risqueriez d’entendre les douze coups de minuit depuis le trottoir d’en face, sous une pluie battante et glacée.
Prenez plutôt un thème passe-partout… Le désir. Déclamez ainsi ces mots:

Nous ne sommes en quête du plaisir que lorsque nous souffrons de son absence. Or maintenant nous ne sommes plus dans le manque du plaisir.

Dites bien que vous n’en êtes pas l’auteur, mais que c’est Épicure qui a commis cela. Et comme Marcel ne veut pas être en reste – malgré ses remontées gastriques – , si tout se déroule selon vos plans, il déclamera ces mots de Sartre, pour faire bonne mesure:

Le désir est une conduite d’envoûtement. Il s’agit, puisque je ne puis saisir l’Autre que dans sa facticité objective, de faire engluer sa liberté dans cette facticité : il faut faire qu’elle y soit blablabla…

Dans une telle assemblée, il y a toujours quelqu’un pour évoquer, ou invoquer Schopenhauer, qui se trouvera fort aise de tout ce galimatias. Décidément, Marcel n’est plus aussi drôle que dans vos souvenirs d’enfant et il se demande si Sartre, l’auteur de cette assertion, n’était pas le nom de famille de ce type qui était invité l’autre jour dans la méthode Cauet.
Je vous sens désespéré, au comble de la déprime, poussé dans vos derniers retranchements par la mauvaise volonté que votre famille met à apporter un peu de piquant à cette soirée scintillante. Votre coupe de Champagne est vide et vous ne savez plus vers qui vous tourner, vous vous sentez chancelant car vous ne pouvez plus rien faire et votre image de hâbleur vient d’en prendre un sacré coup derrière les oreilles.

Heureusement, Marcel n’a rien perdu de son esprit fêtard et il a pensé – contrairement à vous, piètre noceur – à amener avec lui l’arme fatale en toute circonstance : la bouteille de Champagne explosive qui libère trente kilos de confettis sur plus de 10m² – sur la notice est inscrite la mention “nettoyer la pièce après usage”. Grâce à l’inénarrable ustensile, Marcel surpris en flagrant délit de flagornerie, l’ambiance revient au beau fixe et les visages reprennent leurs couleurs cramoisies et disons-le franchement, vous passez désormais pour celui qui souhaitait de tout coeur plomber la soirée.

Une rumeur gronde au fond de la pièce, Marcel est aussi pâle qu’une paire de fesses, se tient le ventre comme si quelque chose n’allait pas et finit par vomir le foie gras et les huîtres – chacun ira de son hypothèse hasardeuse sur le contenu stomacal – sur le tapis afghan de la cousine éloignée, au mépris de la serviette que lui tendait Jacqueline, qui avait vu le coup venir et espérant opérer une soudaine transmutation du morceau de tissu en sac à vomi. Pendant que se déroule cette scène d’horreur, Rufy, le bichon frisé d’Odette, a entamé la séance d’ouverture des cadeaux sans attendre le coup de feu. Quel cabot ce Rufy…

Sacré Marcel, quel boute-en-train ! Finalement, il aura eu raison de la famille et le rendez-vous pris pour l’année prochaine n’est plus désormais qu’une lointaine chimère, à votre grand soulagement. Votre opus des œuvres complètes de Stevenson dans la poche, vous quittez le somptueux appartement sous la pluie froide en vous disant que rien ne vaut une balade à Paris un soir d’hiver et que les citations c’est bien joli, mais ça ne nourrit pas son homme, ni même les réveillons…


Écrit le 21 décembre 2007 (ça date, comme on dit en Égypte…)

Journal du sensible

Journal du sensible

Avant que la nuit ne tombe, avant que les portes ne se referment, avant que l’on ne se sente obligé de tirer le rideau métallique et de faire un peu le ménage parmi ce qui a été et ne sera plus, je rassemble mes affaires. Voici quelques petites bribes écrites entre le 18 janvier et le 7 mars 2015, restées cachées dans un recoin de l’espace. Pour paraphraser Héraclite et Heidegger, bien que cela n’ait vraiment rien à voir avec leur œuvre, il vaut mieux que ça se trouve ici plutôt que nulle part. Je ne republie pas tout car tout n’est pas forcément l’objet d’une certaine fierté.

Journal du sensible (18 janvier 2015)

Le sensible est au-delà des dieux auxquels je ne crois plus depuis longtemps. Je n’arrête pas de dire que plutôt que de suivre les religions, les Hommes devraient tenter de les comprendre. Croire est tellement plus simple et beaucoup moins engageant que de comprendre que la tentation simpliste est de verser dans la croyance sans questionnement. La foi aveugle a détruit (eux disent « sauvé ») tout ceux qui se sont sacrifiés au nom d’un Dieu qui, s’il existe, se contrefiche qu’on parle en son nom.

J’arrête mon regard sur les petits livres que j’ai terminés ces derniers temps et je contemple avec une certaine joie le tout dernier que j’ai lu de Joseph Kessel. Disons plutôt que je continue de le lire, je continue une œuvre puissante qui me rapproche de plus en plus de mes rêves et de mes envies. Ce sont des auteurs aux mains caleuses, au visage buriné par l’âge et le vent de la mer, aux rêves hauts perchés, aux âmes dessinés par les horreurs de la guerre et du sang qui a coulé.

Joseph-Kessel

La grande lumière fixe, éternelle, où tournoient les vautours, les espaces où l’on sent Dieu — non pas un dieu étriqué des religions mais le Dieu des terres et des mers et des plantes et des pierres —, le galop des chevaux sauvages, la belle démarche des êtres primitifs — tout cela qui a nourri mes yeux innocents et que je n’oublie que trop — je le retrouve dès que le ciel devient plus haut, plus sec, plus dur, que les hommes prennent un regard de bêtes aux songes profonds et que la vie soudain plus vaste et plus calme respire comme une douce poitrine impitoyable.

Joseph Kessel, En Syrie
Gallimard, succession Kessel © 2014

Photo d’en-tête : Dans une rue d’Alep, avril 2013 (MUSTAFA ALI/SIPA)

Une volupté de damnés (19 janvier 2015)

J’aime le doux silence des heures sombres, simplement éclairé par la lumière torve d’une bougie, dans les odeurs de cuisine d’hiver, la soupe qui cuit au coin du feu, le poireau prédominant et masquant tout, même le poivre noir versé à grandes rasades… Il y a de la beauté dans les odieuses senteurs qui se chamaillent.
Une image me trouble en rentrant du travail ; une maison en meulière sur le bord de la route, une marquise qui s’éclaire à mon passage, une mosaïque verte et bleue totalement incongrue mais d’une sensualité venue d’ailleurs. Un moment de flottement, le battement d’aile d’un papillon… Et j’y suis, l’Hippodrome d’Istanbul, At Meydanı, les faïences qui ornent le bâtiment de l’administration du registre foncier et du cadastre.
Je voyage même quand je rentre du travail.

Istanbul - avril 2012 - jour 4 - 037 - Tapu ve Kadastro Bolge Mudurlugu

Photo © Romuald

Nous remontâmes vers le dédale supérieur. Derrière un rideau, couleur de grenade, un boulanger étalait de petits pains arabes, tout chauds. Un cyprès, comme un jet d’eau sombre s’élançait d’une cour vers le grand ciel d’Orient. Par la fenêtre ouverte d’une maison sous laquelle, dans la géhenne des niches se donnait cours une volupté de damnés, on entendait un enfant se plaindre et une voix de femme le calmer par des paroles confuses.

Joseph Kessel, En Syrie
Gallimard, succession Kessel © 2014

Photo d’en-tête © Archnet

Rue de Babylone (21 janvier 2015)

On ne devrait pas sortir quand il fait froid. Plus ça va, plus je me ratatine à l’intérieur de moi-même quand le froid m’envahit. Je ne sais plus comment on fait. Peut-être l’âge, peut-être le fait d’avoir goûté aux chaleurs équatoriales, là où les saisons ne sont qu’humides ou chaudes, parfois les deux pour un peu de fantaisie, rien de bien grave.
Rue de Babylone, le vent s’engouffre et me fait pleurer de stupeur ; je suis comme encapsulé à l’intérieur de moi-même. Pas loin de zéro degré. Ou du degré zéro de l’imagination.
Grandes bâtisses, un ministère, réforme de l’état ou quelque chose comme ça.
Juste en face du Jardin Catherine-Labouré, vide, impersonnel, sans charme et sans arbres.
Une enfilade de bâtiment aux carreaux de céramiques vernies qui me fait penser aux cours de Budapest, dans ces immenses rues intérieures du quartier juif. Une ancienne caserne qui pourrait tout aussi bien être une cité-jardin. C’est la caserne Babylone, avec son contingent de la garde républicaine, c’est écrit en gros sur le frontispice.
Un bâtiment haussmannien, encore un, qui abritait l’appartement d’Yves Saint-Laurent qu’il a occupé jusqu’à sa mort.
Et puis l’ennui.
Et puis le froid et les courants d’air.
Et puis moi un peu désabusé, un peu amusé. Toujours le regard alerte et la mine rigolarde. Un peu goguenard, je m’amuse de mes bêtises solitaires.
Et puis le chemin en sens inverse. Un café qui s’appelle Coutume, dans lequel j’aurais pu m’arrêter goûter un de ses cafés fins.
Un resto qui s’appelle Marcel, murs gris bardés de miroirs, ampoules nues qui descendent du plafond, décoration minimaliste. Il me tente bien, Marcel, mais je suis transi de froid, je ne veux plus que regagner ma voiture.
Devant le cinéma La Pagode, deux adolescents se bécotent comme ne se bécotent plus les adultes, avec une passion neuve et bouleversante, avec une douceur d’enfant.
Je suis bien loin du désert et je cherche le guerrier aux traits si fins…

Celui-là était d’une beauté saisissante. Toute une race noble et prompte que n’ont jamais souillée ni le contact des villes, ni les travaux sédentaires, qui s’est nourrie depuis des siècles d’espace et de ciel, avait délégué le meilleur d’elle-même dans la personne de Dhâm, chef de combat des guerriers chammars. La finesse de ses traits et de ses attaches était telle qu’on la voit aux princes d’Orient sur les miniatures. Ses mains parfaites reposaient sur ses genoux, sans un tressaillement. L’immobilité du visage en accusait la pureté acérée : un front lisse couronné de l’« agal » aux tresses noires ; un nez busqué et d’un dessin délicat, une bouche rouge, mince qui souriait altièrement ; et des yeux magnifiques, taches d’onyx brûlant, cernés d’une ligne bleue par le khôl.

Joseph Kessel, En Syrie
Gallimard, succession Kessel © 2014

Photo © YSL

Le pli de la nuit (24 janvier 2015)

La nuit se tait avec complaisance, elle ronronne terriblement dans son intérieur et ne dit rien de son intimité.
Il est presque trois heures et j’ai dormi un peu sur le canapé, avachi devant la télé, ne sachant pas réellement ce qu’il s’est passé ses dernières heures ; mais tout me va, je ne suis pas difficile, je me satisfais de peu, de plus en plus. De mes ruptures et de mes petits foyers d’infection, je me suis fait une raison et je n’ose à présent plus explorer le monde qu’en me disant que le hasard et la richesse du monde sont largement suffisant pour me satisfaire.
Je n’ai bu qu’un verre de vin, un bon Chevalier de Lascombes, Margaux 2011, mais la fatigue aidant, je me suis endormi. Ce n’est pas bien grave, je ne suis redevable de rien à ce propos. Une fois couché, le sommeil n’a pas daigné s’emparer de moi. Je m’y suis fait. On se fait bien à tout, finalement. Il suffit de ne pas systématiquement entrer en résistance.
Alors je retourne sur le canapé, l’envie de dormir cachée, bien cachée, assis dessus, et j’entre dans Chemin faisant, connaître la Chine, relancer la philosophie, de François Jullien, et je me satisfais également parfaitement de ces mots de Michel Foucault :

Il y a les critiques auxquelles on répond, et celles auxquelles on réplique. A tort, peut-être. Pourquoi ne pas prêter une oreille uniformément attentive à l’incompréhension, à la banalité, à l’ignorance ou à la mauvaise foi ?

Michel Foucault, Dits et écrits I
Gallimard

Simplement continuer à vivre (25 janvier 2015)

Cette année commençait bien. Je ne dis pas que je n’étais pas stressé car au sortir de ces fêtes de fin d’année, j’étais un peu fatigué. Simplement, il me restait une étape à franchir ; soutenir ma note d’investigation pour ce master recherche dans lequel je m’étais investi depuis un an. Peut-être le 12 janvier, la date n’était pas vraiment fixée. Et puis avant Noël, Jean-Jacques me dit que ce sera le 7 janvier. Le 7 janvier !!! Une date dont il faudra que je me souvienne.

Ah ça oui, je vais m’en souvenir. Je pars d’Argenteuil sur les coups de midi, je reçois un texto qui me dit de regarder les news sur internet, mais je suis au volant, je ne fais pas attention. Je roule vers Cergy et le programme de France Inter s’interrompt pour un flash spécial. Un attentat à Charlie Hebdo, une fusillade, il y a des morts, on n’en sait pas plus. A Cergy, j’embrasse mes collègues, je rassemble mes affaires, passe le bonjour à mes anciens stagiaires ; ils ne savent rien pour l’instant. Et puis Laurie m’annonce que c’est certain, Charb, Cabu et Wolinski sont morts. Samy se prend la tête dans les mains, Laurie est blême. J’ai envie de vomir, violemment.

Je pars pour Paris XVIIIè et sur la route j’écoute France-Info qui précise de plus en plus la situation. Je suis au bord des larmes, je ne comprends pas vraiment ce qui se passe. 15h20, j’arrive rue Custine et je me gare. Je n’ai pas eu le temps de manger et c’est seulement là, 10 minutes avant de soutenir que je m’en rends compte. Tant pis, je n’ai pas vraiment faim. Je pense à Cabu, aux bouquins que mon père avait sur ses étagères, le grand Duduche et son irrévérence un peu potache, et surtout, je pense à lui quand il dessinait dans Récré A2 à côté de Dorothée. Ça, je peux dire que c’est vraiment mon enfance. Juste avant de descendre de voiture, j’entends que Bernard Maris est mort lui aussi. Quelle est cette folie ? Quel est le nom de cette folie ?

J’entre chez Christine, accueilli par Jean-Claude. J’adore Jean-Claude. Il est la douceur, toujours content de me voir. Jean-Jacques est là, il me serre la main, je dis bonjour également à Marianne que je ne connais pas encore. Et je m’installe, nous commençons. C’est une soutenance et dehors c’est le chaos… Nous sommes tous abasourdis mais il faut y aller, c’est aujourd’hui le grand jour. Le sujet de Marianne concerne la création d’une coopérative citoyenne sur Morlaix. Je l’écoute de loin, mais je ne suis pas vraiment là, mes yeux sont lourds de larmes qui s’échappent lentement.

Les membres du jury s’expriment sur son compte, puis vient mon tour. L’année dernière, j’avais terminé mon master pro en parlant des politiques sociales et des institutions comme celles dans laquelle je travaille ; mon propos était de dire que leur propre était de créer des « contextes amoureux » au sens où l’entend Alain Badiou, dans lesquels on devait tendre vers la substitution de l’invisibilité (Axel Honneth) du public à sa visibilité en tant que personne, neutraliser le mépris dont il est victime dans une société aux individualismes exacerbés.
Cette année en master recherche, j’ai un peu plus la bride sur le cou. Mon sujet explore la sociologie, la philosophie, occidentale et chinoise, mais aussi, on ne se refait pas, le récit de voyage. Si mon sujet a du mal à se dessiner, j’y parle de la condition d’étranger revitalisée grâce à une pensée de l’écart telle que la structure François Jullien dans ses écrits (L’Écart et l’Entre, Les transformations silencieuses), j’y parle de l’hospitalité inconditionnée et du don de soi dans les relations d’échanges qui se vivent au travers des parcours d’intégration socio-professionnelle, j’y parle de la capacité de construction de soi des personnes au travers des récits de voyage, s’inscrivant dans la déconstruction de soi, dans cet entrelacs subtil que deviennent les récits de vie. J’ai eu du mal à écrire vingt pages au début, et je me suis retrouvé avec une petite quarantaine de pages que je n’arrivais plus à réduire. J’ai écrit comme un forcené pour en accoucher, toujours motivé par mon expérience professionnelle et personnelle. Ce dont je me rends compte, c’est que ce n’est qu’un seul sujet : l’accueil de l’autre, l’accueil de l’autre en soi.

Et les tirs de Kalachnikov résonnent encore en moi dans cette salle de rédaction, dans la rue, le claquement des balles emplit mon esprit et me trouble. Comment on peut faire ça au nom d’un dieu qui se contrefiche qu’on parle en son nom ? Quel dieu martial pourrait vouloir la mort des autres ? Certainement pas le dieu du Coran qui n’est qu’amour et respect de son prochain. Les humains font de erreurs.

Je termine la lecture de mon texte comme dans un soupir, je n’ai plus de voix, je me rends compte que je suis plein d’émotions, plein de chaos à l’intérieur. Je suis tout autant déconstruit que les personnages dont il est question dans mon mémoire. Et le jury m’interroge sur Tobie Nathan dont j’invoque l’étranger. Je ne sais plus ce que j’ai écrit, ça fait un mois que je ne peux plus lire ce que j’ai écrit. Ce texte m’angoisse car il touche à des choses tellement personnelles. Je ne sais même plus quelle distance j’ai mis dans tout ça. Je ne sais plus ce que j’ai dit, ma voix s’éteint, ma gorge se noue, j’ai envie de pleurer, mais c’est ma soutenance, bordel !! Je ne peux pas sortir d’ici en n’ayant pas défendu mon texte ! Les questions et les avis fusent, Jean-Jacques parle de choses que je n’arrive pas à fixer. Jean-Claude dit oui bien sûr c’est ça, c’est ton voyage à toi, tu nous emmènes avec toi dans une écriture qui ne fait pas toujours les liens, mais moi je les fais les liens ! Christine à son tour dit très belle écriture, tu m’as vraiment emmené avec toi, et quand tu parles des récits de la déconstruction, c’est exactement ça, je suis d’accord avec toi tout le temps, oui oui oui !!

Je crois que j’ai réussi. Dehors c’est la haine et ici c’est la victoire de l’amour des autres. Marianne et moi sortons quelques instants à la demande de Jean-Claude. Délibération. Je sais qu’ils ne délibèrent pas, tout est déjà fait. C’est plié. Depuis longtemps. Nous parlons de nos expériences d’écriture pour ne pas parler du reste, mais je suis à fleur de peau, j’ai toute mon émotion entre ma gorge et mes yeux.

Quand nous remontons, la table en bois compte 5 assiettes, des verres, une bouteille de Crémant Wolfberger (très bon goût parisien, je trouve) et une galette. Je crois que je n’aurais plus jamais l’occasion de vivre une soutenance dans ces conditions. Jean-Jacques nous demande de nous lever. Christine, elle, reste assise avec sa patte en vrac. Le jury a délibéré. Il met les formes, il y tient. Moi aussi. Et il a décidé, à l’unanimité, de vous attribuer, à tous les deux, la note de 17, ce qui équivaut à une mention très bien. Félicitations à tous les deux. Je n’y crois pas ! J’ai encore réussi ! J’ai envie de pleurer, je me sens à la fois éteint émotionnellement et heureux comme un gamin qui ouvre ses cadeaux de Noël et je pense aux morts qui étaient encore en vie hier, je pense à mon grand-père qui aurait tellement été fier de son petit-fils, je pense à ma grand-mère qui ne doute pas du tout de moi et qui sait déjà tout ça, elle n’a jamais douté de moi.

Nous nous disons au revoir après avoir mangé ensemble une délicieuse galette. Il faut que je reparte chez moi, il est temps. A peine assis dans ma voiture, c’est plus fort que moi, je m’effondre, je pleure violemment pendant des minutes qui s’étirent jusqu’à ne plus savoir ce que je fais là, j’ai ouvert les vannes ; je ne peux plus m’arrêter. Ce sont des larmes qui sont à la fois des larmes de joie, d’émotion, de tristesse, de mort, ce sont les larmes d’un homme qui a vécu trop de choses en trop peu de temps et qui déborde de tout ce qu’il a de bon en lui et qu’il aimerait pouvoir partager avec le monde entier.

Dans les premiers instants, on se demande comment on va faire après. Les choses ne changent pas vraiment. Le master, oui, il est derrière, c’est terminé. Il faut penser à l’après, sinon on meurt. Et puis il y a Charlie. Il faut aussi penser à l’après, parce que là aussi, sinon, on meurt. Il faut penser à comment on va vivre avec les autres. Vivre avec les autres, ça, je sais faire, c’est même mon métier, c’est ce que je fais tous les jours et que j’apprends aux jeunes à faire, pour qu’au bout du compte, personne sur terre ne se comporte comme des assassins et qu’on puisse vivre ensemble sans se détester.

Photo © François Lartigue

Chez Marcel (1er février 2015)

De temps en temps, j’aime bien aller chez Marcel. Marcel — pourquoi ce prénom que je déteste tant ? — c’est une épicerie fatras capharnaüm. Il y fait tout le temps froid, mais on y trouve là tout ce qu’il faut pour cuisiner des recettes de tous les pays. C’est le seul endroit que je connaisse dans la région où l’on trouve aussi bien des fruits exotiques, des nouilles déshydratées, des raviolis surgelés, des sodas antillais, du bouillon de crevettes fumées, de la sauce satay, des groins de porc en saumure vendus en seaux, des bougies pour Sainte Rita et des pastiches pour cheveux africains. C’est un lieu hétéroclite, surprenant, tenu par des Chinois mal aimables, où surtout l’on sent cette odeur si particulière qu’on retrouve dans toutes les épiceries d’Asie où j’ai traîné mes guêtres, en Thaïlande ou en Indonésie. Quelque chose comme une odeur de mangue pourrie, ou de durian, une odeur de putréfaction de fruit assez prégnante mais pas foncièrement désagréable. C’est une odeur qui rappelle la chaleur, l’ambiance tropicale des jours moites, les expériences malheureuses des choses qu’on aurait mieux fait de ne pas manger.
Je suis ressorti de là avec tout un tas de choses que je n’aurais peut-être pas trouvées ailleurs. De la citronnelle en branches, des rhizomes de galangal, des champignons de paille entiers, de la sauce satay pour les brochettes de poulet (ah le marché du dimanche de Chiang Mai !), du lait de coco, tout ce qu’il faut pour faire un Tom Yum ou un Tom Kha Kai.
Allez chez Marcel, c’est déjà marcher dans ses propres pas à la rencontre de ses voyages culinaires.
En sortant de là, je tombe sur une dizaine de types en costard et lunettes de soleil (il fait 3°C les mecs !!), l’un d’eux dit aux autres : « on va à Istanbul ? ». Je fronce les sourcils… Ce n’est que le nom du kebab qui se trouve juste à côté…

Dans la brume, dans le froid… (7 février 2015)

Ces derniers jours sont des jours durs parce qu’il y fait froid. Le vent s’agite dans un ciel de cristal, faisant danser les colonnes de fumée des cheminées sur l’horizon, laissant croire à des paquebots en partance sur une mer d’huile. Il fait un ciel d’oranges et de roses bleutés qui disent que la journée sera froide et les autres encore après elle… C’est un vrai hiver. Avec de la neige qui est tombée, mais le sol pas suffisamment gelé a tout absorbé. On ne pourra pas dire qu’on n’a pas eu d’hiver cette année. Oh bien sûr, ça n’a rien à voir avec un hiver de montagne ou un hiver de pays scandinave, mais ça reste un bon hiver que déjà je commence à trouver long.

Je me remets à rêver d’atmosphères climatisées, les immenses statues de plâtre coloré qui ornent l’intérieur de l’aéroport Suvarnabhumi de Bangkok, avec son atmosphère lente et sur-refroidie. Sur les allées qui permettent aux taxis d’emporter leurs clients, des hommes fument dans la lumière jaune et moite du matin. L’aéroport est en plein milieu des marécages. Et ces odeurs d’humidité, de pourriture… tout ici respire le compassé, mais c’est une impression incomparable, rien de ce qu’on connaît ici.
Je repense aussi à cet été en Turquie que je suis en train de tenter de finir de raconter, avec ses églises chrétiennes perdues dans des vallées de pierre blanche, un patrimoine qui se détache de la paroi, qu’on ne verra peut-être plus pour longtemps, ses odeurs de nourriture salée, le thé noir qui frémit sur le feu, et toutes ces maisons petites, étriquées, épaisses, qui sentent elles-aussi l’humidité… il neigera aujourd’hui à Göreme.
Et dire que tous les jours je passe devant cette basilique froide et majestueuse, perdue entre les immeubles réhabilités de ce vieux quartier qui contient, ici comme à Trêves, la tunique du Christ (une tunique du Christ, qui dit la vérité) ?, exposée au public, dans laquelle je ne suis jamais entré.
Le jour s’est levé, il est rose orangé, sobre, froid, comme tous les autres jours. Les jours de chaleur sont bien loin.

J’ai eu peur. J’ai redressé la tête, avec crainte, et j’ai regardé autour de moi : c’est toujours le même univers, l’ancien et celui d’aujourd’hui ! Mais ma chambre et mes meubles sont plongés dans le sommeil. J’ai transpiré. J’ai envie de voir quelqu’un à qui parler, de le toucher de la main.

Orhan Pamuk, La maison du silence
Gallimard, 1983

Lieux de la tendresse (8 février 2015)

Je refais le chemin, sans cesse, sur les lieux de mon enfance, à partir de bribes de souvenirs, je parcours sans cesse, parfois sans vraiment le faire exprès ou consciemment les endroits dans lesquels j’allais ou par lesquels je passais avec mes grands-parents, toujours avec mes grands-parents.
Le Pecq, son rond-point où je repassais encore il y a quelques années, avec sa fontaine et son étrange boule, son bassin que quelque petit malin trouvait parfois bon de saupoudrer de lessive ; la fontaine faisait alors des langues d’écume qui se dispersaient avec le vent et le gamin que j’étais se marrait comme une baleine. Saint-Germain-en-Laye, le parc du château, le café Soubise, le musée des antiquités nationales, le rond-point près du château où se trouvent encore des bâtiments de l’armée, où rien n’a changé depuis Louis XIV, et puis il y a aussi cette longue route qui longe la Seine et remonte vers Louveciennes, passe par Port-Marly, Marly-le-Roi, l’Abreuvoir que je n’avais pas vu depuis des années et qui restait pour moi l’archétype de cette époque.
Évidemment, je ne retourne pas à ces endroits de gaîté de cœur, c’est même pour le coup assez triste, mais je prends tout ceci avec assez de froideur pour ne pas m’effondrer. Peut-être le devrais-je ? M’effondrer. Si j’ai le choix, je ne préfère pas.
Je regarde mes mains, mes mains d’homme qui a parcouru un peu de chemin ; je ne suis plus l’enfant calme et taiseux qui regardait par la fenêtre de la voiture. Installé derrière ma grand-mère, je regardais les mains gantées de cuir de mon grand-père sur le volant de sa voiture que, plus tard, je conduirais à mon tour.
Passer par les terres blanches où le bus s’arrêtait en pleine journée dans des quartiers vides de toute vie, le jour où j’avais pris un congé pour accompagner mon grand-père à Paris pour qu’il passe des examens cardiaques, avant qu’il ne tombe gravement malade. Je suis resté à côté de lui, assis dans le bus. Je crois que nous n’avions jamais passé autant de temps à parler de tout et de rien, cinquante années nous séparant… Il était à fleur de peau comme il ne l’avait jamais été. Déjà. Un moment de tendresse pure comme il n’en existera peut-être plus jamais.
Tout me relie tout le temps à mes grands-parents, rien ne se passe sans qu’ils soient présents auprès de moi. Et ma vie continue avec leur présence dans les replis de mon être.
L’absence ne compte pas. Elle ne compte pour rien. Elle n’existe pas.

L’écriture composée (24 février 2015)

C’est une question qui me taraude depuis quelques temps. Depuis, en réalité, que j’ai passé avec succès l’épreuve un peu douloureuse du jury devant lequel j’ai présenté mes deux masters. Si auparavant je me posais la question de la pertinence de mes écrits, il aura fallu quelques temps pour que je finisse par croire en la réalité des attentes qui pesaient sur moi. Aujourd’hui, c’est la question de l’écriture de la thèse de doctorat qui se pose à moi. Si j’ai l’impression de ne pas avoir beaucoup vécu ces dernières années, au regard de l’effort fourni, je garde au fond de moi la terrible envie de déployer à présent ce qui m’a toujours animé et que j’ai cru voir possible au travers de quelques mots prononcés par mon directeur de recherches ; amener la pensée à penser le voyage comme une manière de se déconstruire dans le monde. La mondialisation de soi autour de représentations qui s’actualisent dans le flot des déconstructions successives et empilables devient pour moi la seule manière de se représenter le monde et les relations interpersonnelles directes. Il devient assez affligeant de voir à quel point la plongée dans un monde mouvant et de plus en plus complexe génère autour de rapports douloureux, violents, alors que tous les indicateurs sont aux verts pour que les choses se passent pour le mieux. On m’a déjà critiqué en me disant que mon angélisme était pathétique, mais il reste quoi à part ça ? Le désenchantement ? Le meilleur moyen de sombrer dans la haine de soi, et par voie de conséquence des autres.
J’ai pris ma décision. Si je n’entame pas ce travail doctoral, je ferai cavalier seul et j’écrirai quand-même ce que j’ai amorcé. Si à présent je ne peux plus écrire ce que j’écrivais il y a dix ans, je suis en capacité de faire autre chose. Signe, certainement, que j’ai vieilli, ou mûri.
Prochaine échéance, le 7 mars, date qui décidera ou non de ma poursuite d’études.

Les matins du possible (7 mars 2015)

On se prend à rêver que l’on est vierge de tout, frais comme un enfant qui revient du dehors, attentif au moindre bruissement de la nature, mais la grossièreté nous accable en fin de compte. Il n’y a rien de neuf dans ce monde qui ne soit construit par sa propre imagination, rien qui ne soit renouvelé sans le mouvement de sa propre volonté. Les possibles n’adviennent que lorsque nous sommes dans les bonnes dispositions, pas avant, pas après, juste pendant.

Cherche ta main fouisseuse dans la terre encore froide les petites pierres qui feront les rochers de demain, modèle encore ces moments de grâce, un moment léger comme le battement d’aile d’un papillon qui survient dans une vague subreptice.

L’ombre persiste, sous les cieux clairs, sous des yeux brûlants, dans l’air glacial du matin encore endormi. Quelques pages froissées, une odeur de froid piquant et dénué de toute scorie, la café m’étrille l’estomac et je finis par me rendormir.

Plus qu’un être sans fond
plus qu’une pâleur affolante
l’esquisse d’un cadavre aveugle
et dans les traits d’un pinceau sans encre
demeure la vision des petites aubes nues
des matins sans ombre
des jours qui ne s’endorment plus
Il faudra revenir…